‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 156 sur 296 · Ms. TerUiUiiin, passim · texte numérisé non relu

Ms. TerUiUiiin, passim

son sceptre; sa croix, c'est son bâton d'ordonnance: c'est elle qui rangera tous les peuples sous l'obéissance de Notre- Seigneur.

Et n'avez-vous jamais pris la peine de considérer ce beau titre que les ennemis de mon Maître attachèrent au-dessus de sa croix, Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, écrit en gros caractères, et en trois sortes de langues, afin que la chose fût plus connue? Il est vrai que les Juifs s'y opposent ; mais Pilate l'écrit malgré eux. Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens ? Ce juge corrompu avait envie de sauver mon Maître, et il ne l'a condamné que pour plaire aux Juifs : les mêmes Juifs le pressent de changer ce titre ; il le refuse, il tient ferme, il n'a plus de complaisance pour eux. Quoi ! cet homme si complaisant, qui livre un innocent à la mort de crainte de choquer les Juifs, commence à devenir résolu pour soutenir trois ou quatre mots qu'il avait écrits sans dessein, et qui paraissaient de si peu d'importance ! Remarquez tout ceci, s'il vous plaît : il est lâche et ferme, il est mol et résolu dans la même affaire, à l'égard des mêmes personnes. Grand Dieu ! je reconnais vos secrets : il fallait que Jésus mourût en la croix, il fallait que sa royauté fût écrite au haut de la croix. Pilate exécute le premier par sa complaisance, et l'autre par sa fermeté. « O vertu ineffable de l'opération divine ! même dans le cœur des ignorants ! s'écrie en cet endroit l'admirable saint Augustin ('') . Ils ne savent tous ce qu'ils disent, et ils disent tous ce que veut mon Sauveur. » Une secrète vertu s'empare invinciblement de leur âme, et, malgré leurs méchantes intentions, exécute de très sages et très salutaires conseils.

Caiphe, en plein conseil de pharisiens, parlant de Notre- Seigneur, dit qu'il «est expédient qu'il meure, afin que toute la nation ne périsse pas. » Sa mort empêchera donc toute la nation de périr : Il est donc le Sauveur dé toute la nation, remarque très à propos l'évangéliste saint Jean (^') . Merveilleux jugement de Dieu ! Il pensait prononcer l'arrêt de sa mort, et il faisait une prophétie de sa gloire. Le même arriva à Pilate : il condamne le Fils de Dieu à la croix ; et, voulant écrire selon la coutume la cause de son supplice, il dresse un

a. Tract. CXVII in Joaii.^ n. 5. — b. Joan.^ XI, 50, 52.

monument à sa royauté. Tant il est vrai que Dieu a des ressorts infaillibles [p. 14] pour tourner où il lui plait les cœurs de ses ennemis, et les faire concourir, mal gré qu'ils en aient, à l'exécution de ses volontés ! Parce que le règne du Sauveur devait commencer à la croix, il plaisait à notre grand Dieu que sa royauté y fût attestée par une écriture publique, et de l'autorité du gouverneur de la province, qui servira, sans y penser, à la Providence divine.

Ecrivez donc, ô Pilate, les paroles que Dieu vous dicte, et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on vous puisse alléguer, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel. Que vos ordres soient irrévocables, parce qu'ils sont faits en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant. Que la royauté de Jésus soit écrite en langue hébraïque (''), qui est la langue du peuple de Dieu ; et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes ; et en la langue romaine, qui est celle de l'empire et du monde. Et vous, ô Grecs, inventeurs des arts ; vous, ô Juifs, héritiers des promesses; vous, Romains, maîtres de la terre, venez lire cet admirable écriteau : fléchissez le genou devant votre roi. Bientôt, bientôt vous verrez cet homme, abandonné de ses propres disciples, ramasser tous les peuples sous l'invocation de son nom. Bientôt arrivera ce qu'il a prédit autrefois ('), qu'étant élevé hors de terre, il attirera tout à soi, et changera l'instrument du plus infâme supplice en une machine céleste pour enlever tous les cœurs : Et ego, cnni cxalUxtus fuero a terrciy omma traham ad meipsuni ('). i)ientôt les nations incrédules, sur lesquelles il étend ses bras, viendront recevoir parmi ses embrassements paternels cet aimable baiser de paix qui, selon les prophéties anciennes, les doit réconcilier au vrai Dieu qu'elles ne connaissaient pas. Bientôt ce crucifié sera couronné d'honneur et de ^loire. « A cause que, par la grâce de Dieu, il a i^oûté la mort pour tous, ^^

a.Joan.^ XIX, 20.— b. Joaii.^ xii, 32.

I. « En saint Jean, chapitre ni,» ajoute Hossuct, se reportant par la pens<5(> .'i l'entretien de J KSUS avec Nicoclènie. Mais bien cju'il js'aj^issr l.\ ilu mystère tic la croix, on n'y rencontre pas le texte allL\L;uc^ par l'orateur. II se trouve dans un autre chapitre (xii). 11 y a donc lieu do rcclilier la citation, à l'cNeinple de Deforis.

comme dit l:i divine Epître aux Hébreux ("), il verra naître de son sépulcre une belle postérité ; et sera glorieusement accompli ce fameux oracle du prophète Isaïe (au chapitre lui): « S'il donne son âme pour le péché, il verra une longue suite d'enfants : » Si posuerit {') pro peccato animam suam, videbit semen longœvum. « Cette pierre rejetée de la structure du bâtiment, sera faite la pierre angulaire et fondamentale, qui soutiendra tout le nouvel édifice (^') ; » et ce mystérieux grain de froment, qui représente notre Sauveur, en saint Jean, chapitre xii, étant tombé en terre, se multipliera par sa propre corruption, c'est-à-dire, que le Fils de Dieu tombera de la croix dans le sépulcre, et par un merveilleux contre-coup « tous les peuples tomberont à ses pieds : » Populi sub te cadent, disait notre psaume xliv.

Oue je triomphe d'aise quand je vois dans Tertullien que déjà de son temps le nom de Jésus, si près de la mort de notre Sauveur et du commencement de l'Eglise, déjà le nom de Jésus était adoré par toute la terre ; et que dans toutes les provinces du monde qui pour lors étaient découvertes, le Sauveur y avait un nombre infini [p. 15] de sujets! « Nous sommes, dit hautement ce grand personnage, presque la plus grande partie de toutes les villes, » pars pêne major civitatis cîijîisque (^). Les Parthes invincibles aux Romains, les Thraces autonomes (') comme les appelaient les anciens, c'est-à-dire, gens impatients de toute sorte de loi, ont subi volontairement le joug de Jésus. Les Mèdes, les Arméniens, et les Perses, et les Indiens les plus reculés ; les Maures et les Arabes, et ces vastes provinces de l'Orient ; l'Egypte et l'Ethiopie, et l'Afrique la plus sauvage ; les Scythes toujours errants, les Sarmates, les Gétuliens, et la barbarie la plus inhumaine a été apprivoisée ^) par la doctrine modeste du Sauveur Jésus. L'Angleterre, ah! la perfide Angleterre, que le rempart de ses mers rendait inaccessible aux Romains, la foi du Sauveur y est abordée : Britamiorum inaccessa

a. Hebr., Il, 9. — b. Ps., CXVll, 22. — c. Ad Scap.^ n. 2. — Ms. major pe7ie paj's cil jusque civitatis.

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