SUR LES CARACTÈRES
affections déréglées : jamais elles ne pourront être chassées que par des inclinations contraires, que par un saint amour, que par de chastes affections du vrai bien. Ainsi l'âme sera tout autre. L'amour la dilate par une certaine ferveur : il l'ouvre jusqu'au fond, pour recevoir la rosée des grâces célestes. Ce n'est plus une pierre sur laquelle on écrit au dehors : c'est une cire pénétrée et fondue par une divine chaleur. C'est ainsi que le Sauveur Jésus est véritablement eravé dans toutes les facultés de nos âmes. Il est dans la mémoire, car on ne peut oublier ce qu'on aime: il est dans l'entendement, car l'amour curieux et diligent n'a point d'autre satisfaction, que celle de contempler les perfections du bien-aimé qui l'attire. De là il passe dans les corps par l'exercice des vertus, et par de saintes opérations qui, prenant leur origine de l'amour de Jésus, en conservent les traits et les caractères.
La Loi ancienne est écrite sur des pierres : il n'y a rien de moins actif ni de plus immobile qu'une pierre : ainsi la Loi ancienne est une loi morte et inanimée ; il nous faut une loi vivante, animée de l'Esprit de Dieu, une loi d'amour et de charité (').
Tel est, mes très chères sœurs, l'esprit de la loi nouvelle. C'est pourquoi Dieu ne vient point à nous avec cette apparence terrible qu'il avait sur le mont de Sina. Là, cette montagne fumait de la majesté du Seigneur, qui « fait distiller les montagnes comme de la cire (''). » Ici, il ne rompt pas seulement un roseau à demi brisé (^) ; il est tout clément et tout débonnaire. Là, on n'entend que le bruit d'un long et effroyable tonnerre : ici, c'est une voix douce et bénigne : « Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur (^). » Là, il est défendu d'approcher sous peine de la vie : « N'approchez pas, dit-il, de peur que vous ne mouriez : et les hommes et les animaux qui approcheront de la montagne, ils mourront de mort ('^). » Ici, il change bien de langage : « Venez, venez, dit-il (^), approchez, ne
a. Ps., XCVI, 5. — â. Matth.^ xn, 20. — c. Ibid.^ xi, 29. — d. Exod.^ XIX, 12, 13. — e. Matth.^ XI, 28 et alibi. I. Phrase omise par les éditeurs.
craignez pas, mes enfants ; venez, oppressés, je vous soulagerai, je vous aiderai à porter vos fardeaux ; venez, malades, je vous guérirai. Pécheurs, publicains, approchez, je suis votre libérateur. Ne chassez pas ces petits enfants ; à de tels appartient le royaume de Dieu (''). » D'où vient ce changement, mes très chères sœurs ? Ah ! c'est qu'il se veut faire aimer. Il vient changer la terreur en amour, cette eau froide de la crainte qui resserrait le cœur par une basse et servile timidité, en un vin d'une divine ferveur, qui le dilatera, qui l'encouragera, qui l'échauffera par de bienheureuses ardeurs. C'est l'esprit de la loi nouvelle. Je vous ai dit les changements qu'a faits le Sauveur. L'eau, vous aije dit, est fade et insipide. Ainsi était la Loi dans ses ombres et dans ses figures, si Jésus ne la change en la vérité de son Evangile, vin doux et savoureux, qui nous remplit de délices célestes. L'eau n'a point de force pour nous émouvoir. Ainsi était la Loi par sa lettre inutile et impuissante, si elle n'est accompagnée du vin de la Loi nouvelle, c'est-à-dire, de l'esprit de la grâce. Ces deux premiers changements ne sont que pour le troisième. Assez et trop longtemps nous avons été abreuvés de cette froide terreur : il est temps que nos cœurs soient échauffés de l'amour de Dieu.
Mes sœurs, nous ne sommes plus sous la loi de crainte, nous sommes sous la loi d'amour; parce que nous ne sommes plus dans la servitude, nous sommes dans la liberté des enfants de Dieu : Jésus, qui est la vérité, nous a délivrés. Partant, servons notre Dieu d'un amour libéral et sincère. Aimons la justice, aimons la vérité, aimons la vraie et solide raison, aimons l'unique repos. Tout cela c'est Jésus : aimons donc Jésus de toute l'affection de nos âmes : qui n'aime pas Jésus, je l'ose dire, il n'est pas chrétien. Vn chrétien, c'est un homme renouvelé : nous ne pouvons être renouvelés sans l'esprit de la loi nouvelle : l'esprit de la loi nouvelle, c'est la charité : qui n'a pas la charité n'est pas chrétien. Ah! que le siècle se réjouisse dans les débauches et dans les banquets, dans les vins friands et délicieux ! Nous avons un vin dont
a. Marc, x, 14.