Paragraphe souligné
Et par conséquent, chrétiens, que pouvons- nous faire de mieux que de nous reposer en Dieu seul, que de vouloir ce que Dieu ordonne, et attendre ce qu'il prépare ? Pourquoi donc ne cherchons-nous pas cet immobile repos ? pourquoi sommes-nous si aveugles que de mettre ailleurs notre béatitude ? Ah ! voici, mes frères, ce qui nous trompe ; je vous demande, s'il vous plaît, encore un moment d'audience : c'est que nous nous sommes figuré une fausse idée de bonheur ; et ainsi, notre imagination étant abusée, nous semblons jouir pour un temps d'une ombre de félicité. Nous nous contentons des biens de la terre, non pas tant parce qu'ils sont de vrais biens, que parce que nous les croyons tels: semblables à ces pauvres hypocondriaques [p. 36] dont la fantaisie blessée se repaît du simulacre et du songe d'un vain et chimérique plaisir. Ici vous me direz peut-être: Ah! ne m'ôtez point cette erreur agréable : elle m'abuse, mais elle me contente; c'est une tromperie, mais elle me plaît. Certes, je vous y laisserais volontiers, si je ne voyais que par ce moyen, quoique vous vous imaginiez d'être heureux, vous êtes dans une position déplorable (').
Jamais, comme nous disions tout à l'heure, il ne peut y avoir de bonheur que lorsque les choses sont établies dans leur naturelle constitution et dans leur perfection véritable ; et il est impossible qu'elles y soient mises par l'erreur et par l'ignorance. C'est pourquoi, dit l'admirable saint Augustin, « le premier degré de misère, c'est d'aimer les choses mauvaises; et le comble de malheur, c'est de les avoir : » A}nando enim res noxias miserijiabendo sttnt niiserioresif). Ce paux're malade tourmenté d'une fièvre ardente, il avale du vin à longs traits; il pense prendre du rafraîchissement, et il boit la peste et la mort. Ne vous semble-t-il [pas] d'autant plus à plaindre, ([ue plus il y ressent de délices ?
Quoi ! je verrai durant ces trois jours des hommes tout de
a. s. Aug., /;/ Ps, xxvi, 7.
I. Ici les éditeurs (M. Lâchât, comme les cMitcurs de \crsaillcs, et ceux-ci comme Deforis ) intercalent un lon-4 fra;^Miieni c|ui appartient .^ une seconde rédaction du discours, et qu'il est impossible d'insérer dans la première. D'ailleurs il se rapporte au second point. (Gandar.)
Sermons de Rossuet.
terre et de boue ('), mener à la vue de tout le monde une vie plus brutale que les bêtes brutes ; et vous voulez que je die qu'ils sont véritablement heureux, parce qu'ils me font parade de leur bonne chcre, parce qu'ils se vantent de leurs bons morceaux, parce qu'ils font [p. 37] retentir tout le voisinage et de leurs cris confus et de leur joie dissolue ? Eh ! cependant, quelle indignité que, si près des jours de retraite, la dissolution paraisse si triomphante ! L'Eglise, notre bonne mère, voit que nous donnons toute l'année à des divertissements mondains : elle fait ce qu'elle peut pour dérober six semaines à nos dérèglements ; elle nous veut donner quelque goût de la pénitence ; elle nous en présente un essai pendant le carême, estimant que l'utilité que nous recevrons d'une médecine si salutaire nous en fera digérer l'amertume et continuer l'usage. Mais, ô vie humaine incapable de bons conseils ! ô charité maternelle indignement traitée par de perfides enfants ! Nous prenons de ses salutaires préceptes une occasion de nouveaux désordres : pour honorer l'intempérance, nous lui faisons publiquement précéder le jeûne ; et comme si nous avions entrepris de joindre Jésus-Christ avec Bélial, nous mettons les bacchanales à la tête du carême. O jours vraiment infâmes et qui méritaient d'être ôtés du rôle des autres jours ! jours qui ne seront jamais assez expiés par une pénitence de toute la vie, bien moins par quarante jours de jeûnes mal observés! Mes frères, ne dirait-on pas que la licence et la volupté ont entrepris de nous fermer les chemins de la pénitence, et qu'elle[s] (^) en occupent l'entrée pour faire de la débauche un chemin à la piété ? C'est pourquoi je ne m'étonne pas si nous n'en avons que la montre et quelques [p. 38] froides grimaces. Car c'est une chose certaine: la chute de la pénitence au libertinage est bien aisée; mais de remonter du
1. Ms. tous de terre et de boue. — Voy. \Rem. sur la grammaire... Introd.
2. Edit. « ils en occupent l'entrée. » — Ce ils au ms. se rapporte à un autre tour de phrase, que l'auteur a abandonné : <i La licence et le libertinage ont entrepris... on dirait qu'ils... » — Il faut reprendre elle de la première rédaction, à laquelle l'auteur est revenu, et le mettre au pluriel. MM. Gandar et Gazier conservent zVj-, et l'entendent des Jours vraiment iîifâfnes. Mais cette interprétation est un peu violente; et les explications que nous venons de donner d'après le manuscrit en montrent d'ailleurs l'inutilité.
libertinage à la pénitence, mais, sitôt après s'être rassasiés des fausses douceurs de l'un, goûter l'amertume de l'autre, c'est ce que la corruption de notre nature ne saurait souffrir. Vous donc, âmes chrétiennes, vous à qui notre Sauveur Jésus a donné quelque amour pour sa sainte doctrine, demeurez toujours dans sa crainte: qu'il n'y ait aucun jour qui puisse diminuer quelque chose de votre modestie ni de votre retenue. Etudiez vos voies avec le Prophète ; tournez avec lui vos pas aux témoignages de Dieu : sans doute vous y trouverez et la certitude, et la règle, et l'immobile repos qui se commencera sur la terre pour être consommé dans le ciel. Amen.