Édit. fait
avoir légèrement goûté de la langue le fiel et le vinaigre qu'on lui présentait, il remarqua lui-même que tout était consommé, qu'il avait exécuté de point en point toutes les volontés de son Père : et enfin, ne voyant plus rien qui le pût retenir au monde, élevant fortement sa voix, il rendit l'âme avec une action si paisible, si libre, si préméditée, qu'il était aisé de juger que personne ne la lui ôtait, mais qu'il la donnait lui-même de son plein gré, ainsi qu'il l'avait assuré (en saint Jean, chapitre x) : « Personne, dit-il, ne m'ôte mon âme ; mais je la donne moi-même de ma pure et franche [p. 8] volonté. »
O gloire ! ô puissance du crucifié ! Quel autre voyons-nous qui s'endorme si précisément quand il veut, comme Jésus est mort quand il lui a plu ? Quel homme méditant un voyage marque si certainement l'heure de son départ, que Jésus a marqué l'heure de son trépas (') ? De là vient que le centenier, qui avait ordre de garder la croix, considérant cette mort non seulement si tranquille, mais encore si délibérée, et entendant ce grand cri dont Jésus accompagna son dernier soupir, étonné de voir tant de force dans cette extrémité de faiblesse, il s'écria lui-même tout effrayé : « Vraiment cet homme est le Fils de Dieu {^) ; » et lui, qui ne faisait point d'état du Sauveur vivant, reconnut tant de puissance en sa mort, qu'elle lui fit confesser sa divinité.
Vous dirai-je ici, chrétiens, à la gloire de la croix de Jésus, que ce mort que vous y voyez attaché, remue le ciel et les éléments, qu'il renverse tout l'ordre du monde, qu'il obscurcit le soleil et la lune, et, si j'ose parler de la sorte, qu'il fait appréhender à toute la nature le désordre et la confusion du premier chaos ? Certes, je vous entretiendrais volontiers de tant d'étranges événements, n'était que je me suis [)r()posé de vous dire de plus grandes choses. La croix a dom[)té les démons ; la croix a abattu l'orgueil et l'arrogance des hommes ; la croix a renversé leur fausse sagesse, et a triomphé de leurs cœurs. J'estime plus glorieux d'avoir remporte
a. Marc:, XV, 39.
I. Ces trois phrases sont une cloiiucnlc acklilion. Kllc est placée en haut tle la page, le manuscrit n'ayant aucune marj^^c.
une si belle victoire (') que d'avoir troublé l'ordre de l'univers, parce que je ne vois rien dans tout l'univers de plus indocile, ni de plus fier, ni de plus indomptable, que le cœur de l'homme. C'est en cela que la croix me parait [p. 9] puissante, et vous le verrez très évidemment par la suite de ce discours. Renouvelez, s'il vous plaît, vos attentions, et suivez mon raisonnement.
Où la puissance paraît le mieux, c'est dans la victoire, surtout quand on la gagne sur des ennemis superbes et audacieux. Or, fidèles, ce Dieu infiniment bon, sous le règne duquel toutes les créatures seraient heureuses si elles étaient soumises, il a eu des rebelles et des ennemis, parce qu'il y a eu des ingrats et des insolents. Il a fallu dompter ces rebelles. Mais pourquoi les dompter par la croix ? C'est le miracle de la toute-puissance, c'est le grand mystère du christianisme. Pénétrons dans ces vérités adorables, sous la conduite des Ecritures.
Sachez donc que le plus grand ennemi de Dieu, celui qui lui est le plus insupportable, celui qui choque le plus sa grandeur et sa souveraineté, c'est l'orgueil. Car encore que les autres vices abusent des créatures de Dieu contre son service, ils ne nient pas qu'elles ne soient à lui ; au lieu que l'orgueil, autant qu'il le peut, les tire de son domaine. Et comment? C'est parce que l'orgueilleux se veut rendre maître de toutes choses ; il croit que tout lui est dû : son ordinaire est de s'attribuer tout à lui-même; et par là il se fait lui-même son Dieu, secouant le joug de l'autorité souveraine. C'est pourquoi le diable s'étant élevé par une arrogance extraordinaire, les Écritures ont dit qu'il avait affecté la divinité ('') : et Dieu lui-même nous déclare souvent qu'il est un Dieu jaloux (^), qui ne peut souffrir les superbes ; qu'il rejette les orgueilleux de devant sa face {') ; parce que les superbes sont ses rivaux, et veulent traiter d'égal avec lui : par conséquent il est véritable que l'orgueil est le capital ennemi de Dieu (-).
a. Is., XIV, 14. — â. Exod.^ xxxiv, 14. — c. Is.^ XLU, 8.