I. Cette raison solide est soulignée en entier au manuscrit
Qui le pourrait croire, fidèles, que les Égyptiens, les pères de la philosophie ; les Grecs, les maîtres des belles (') arts ; les Romains, si graves et si avisés, que leur vertu faisait dominer par toute la terre : qui le croirait, qu'ils eussent adoré les bêtes, les éléments, les créatures inanimées, des dieux parricides et incestueux ? que non seulement les fièvres et les maladies, mais les vices les plus infâmes et les plus brutales des passions eussent leurs temples dans Rome ? Qui ne serait contraint de dire, en ce lieu, que Dieu avait abandonné à l'erreur ces grands mais superbes esprits, qui ne voulaient pas le reconnaître? et qu'ayant quitté la véritable lumière, le « dieu de ce siècle » les a aveuglés pour ne voir pas des choses si manifestes ?
Et le monde et les maîtres du monde, le diable les tenait captifs et tremblants sous de serviles religions, desquelles [p. 13] néanmoins ils étaient jaloux, non moins que de la grandeur de leur république. Qu'y avait-il de plus méchant que leurs dieux ? quoi de plus superstitieux que leurs sacrifices ? quoi de plus impur que leurs profanes mystères ? quoi de plus cruel que leurs jeux, qui faisaient parmi eux une partie du culte divin ? jeux sanglants et dignes de bêtes farouches, où ils soûlaient leurs faux dieux de spectacles barbares et de sang humain! Cependant tant de philosophes, tant de grands esprits, que le bel ordre du monde forçait à reconnaître l'unique Divinité qui gouverne toute la nature, encore qu'ils fussent choqués de tant de désordres, ils n'ont pu persuader aux hommes de les quitter. Avec leurs raisonnements si sublimes, avec leur éloquence toute-puissante, ils n'ont pu désabuser les peuples de leurs ridicules cérémonies et de leur religion monstrueuse.
Mais sitôt que la croix de Jésus a commencé de paraître au monde, sitôt que l'on a prêché la mort et le supplice du Fils de Dieu, les oracles menteurs se sont tus, le règne des idoles a été peu à peu ébranlé ; enfin elles ont été renversées : et Jupiter, et Mars, et Neptune, et l'égyptien Séra[)is. et tout ce que l'on adorait dans la terre, a été enseveli dans
r. Deforis corrige: (ffs /uuiNX-arfs. Mais vi)y. un .lulro exemple du féminin, ci -dessus {ZisauU's^ p. 225).
Sermons de Rossuct. '"
l'oubli. ].r. monde a ouvert les yeux pour reconnaître le Dieu créateur, et s'est étonné de son ignorance. L'extravagance du christianisme a été plus forte que la plus sublime philosophie. La simplicité de douze pêcheurs sans secours, sans éloquence, sans art, a changé la face de l'univers. Ces pécheurs ont été plus heureux que ce fameux Athénien, [p. 14] (') à qui la fortune, ce lui semblait, apportait les villes prises dans des rets. Ils ont pris tous les peuples dans leurs filets, pour en faire la conquête de Jésus-Christ, qui ramène tout à Dieu par sa croix.
Car vous remarquerez, chrétiens, que tandis qu'il a conversé parmi nous, encore qu'il fît des miracles extraordinaires, encore qu'il eût à la bouche des paroles de vie éternelle, il a eu peu de sectateurs. Ses amis mêmes rougissaient souvent de se voir rangés (^) sous la discipline d'un Maître si méprisé. Mais est-il monté sur la croix, est-il mort à ce bois infâme, quelle affluence {^) de peuples accourent à lui ! O Dieu, quel est ce nouveau prodige ? Maltraité et mésestimé dans la vie, il commence à régner après qu'il est mort. Sa doctrine toute céleste, qui devait le faire respecter partout, le fait attacher à la croix : et cette croix infâme, qui devait le faire mépriser partout, le rend vénérable à tout l'univers. Sitôt qu'il a pu étendre les bras, tout le monde a recherché ses embrassements. Il ne(^) s'est [pas] plus tôt élevé de terre que, selon qu'il l'avait prédit en son Evangile, « il a attiré à lui toutes choses (^), » et a changé l'instrument du plus infâme supplice en une machine céleste pour enlever tous les cœurs. Ce mystérieux grain de froment n'est pas plus tôt tombé dans la terre qu'il s'est multiplié par sa propre corruption ; c'esi-à-dire, que le Sauveur est tombé de la croix au sépulcre ; et, par un merveilleux contre-coup, tous les peuples sont tombés à ses pieds.
Voyez cette affluence de gens qui, de toutes les parties
a. /ûan,, Xll, 32.