‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 239 sur 296 · Var. quel concours de peuples viennent à lui · texte numérisé non relu

Var. quel concours de peuples viennent à lui

4. Edit. « Ce mystérieux grain de froment, etc. » Phrase dont la vraie place se trouvera un peu plus loin.

de la terre, accourent à la croix de Jésus ; qui non seulement se glorifient de porter son nom, mais s'empressent à imiter ses souffrances, à être déshonorés pour sa gloire, à mourir pour l'amour de lui. Si quelqu'un parmi les anciens[p. 15] méprisait la mort, on admirait cette fermeté de courage comme une chose presque inouïe. Grâce à la croix de Jésus, ces exemples sont si communs parmi nous, que leur abondance nous empêche de les raconter. Depuis qu'on a prêché un Dieu mort, la mort a eu pour nous des délices : on a vu la vieillesse la plus décrépite et l'enfance la plus imbécile, les vierges tendres et délicates y courir comme à l'honneur du triomphe. C'est pourquoi on disait que les chrétiens étaient un certain genre d'hommes destinés et comme dévoués à la mort. La croix toute-puissante avait familiarisé avec eux ce fantôme hideux, qui est l'horreur de toute la nature. Le monde s'est plus tôt lassé de tuer que les chrétiens n'ont fait de souffrir. Toutes les inventions de la cruauté se sont épuisées pour ébranler la foi de nos pères ; toutes les puissances du monde s'y sont employées : mais, ô aveugle fureur, qui établit ce qu'elle pense détruire! C'est par la croix que le roi Jésus a résolu de conquérir tout le monde: c'est pourquoi il imprime cette croix victorieuse sur le corps de ses braves soldats, en les associant à ses souffrances : c'est [)ar là qu'ils surmonteront tous les peuples ; ils désarmeront leurs persécuteurs par leur patience ; les loups à la fin deviendront agneaux, en immolant les agneaux à leur cruauté.

Il faut que la croix de Jésus soit adorée par toute la terre : son empire n'aura point de bornes, parce que sa puissance n'a point de limites ; elle étendra sa domination jusqu'aux provinces les plus éloignées, jusqu'aux iles les plus inaccessibles, jusqu'aux nations les plus inconnues. Ouelle joie en vérité, fidèles, de voir et barbares et Cirecs, et les Scythes et les Arabes, et les Indiens, et tous les peuples du monde, faire tous ensemble un nouveau royaume, ciui aura pour sa loi l'Evangile, [p. i6]et Jésus pour son chef. et la croix pour son étendard ! Ronie même, cette ville superbe, après s'être si longtemps enivrée du sang des martyrs de Jésus, Rome, la maîtresse, baissera la têle ; c'ile portera plus loin

ses conquêtes par la religion de Ji'sus qu'elle n'a fait autrefois par ses armcts ; et nous lui verrons rendre plus d'honneur au tombeau d'un pauvre pêcheur qu'au temple de son Romulus.

V^ous y viendrez aussi, ô Césars ! Jésus crucifié veut voir abattue à ses pieds la majesté de l'empire. Constantin, ce triomphant empereur, dans le temps marqué par la Providence, élèvera l'étendard de la croix au-dessus des aigles romaines. Par la croix il surmontera les tyrans ; par la croix il donnera la paix à l'empire; par la croix il affermira sa maison : la croix sera son unique trophée, parce qu'il publiera hautement qu'elle lui a donné toutes ses victoires.

Certes je ne m'étonne plus, ô Seigneur Jésus, si, peu de temps devant (') votre mort, vous vous écriiez avec tant de joie que votre heure glorieuse approchait, et « que le prince du monde allait être bientôt chassé (''). » Je ne m'étonne plus si je vous vois dans le palais d'Hérode, et devant le tribunal de Pilate, avec une contenance si ferme, bravant pour ainsi dire la pompe de la cour royale et la majesté des faisceaux romains par la générosité de votre silence. C'est que vous sentiez bien que le jour de votre crucifiement était pour vous un jour de triomphe. En effet, vous avez triomphé, ô Jésus ! et vous menez en triomphe les puissances des ténèbres captives et tremblantes après votre croix. « Vous avez surmonté le monde, non par le fer, mais par le bois : » Doinuit orbem, non ferrOy sed ligno (^'). [P. 17] Car il était bien digne de votre grandeur « de vaincre la force par l'impuissance, et les choses les plus hautes par les plus abjectes, et ce qui est par ce qui n'est pas, comme parle l'Apôtre (^), et une fausse et superbe sagesse par une sage et modeste folie. » Par ce moyen, vous avez fait voir qu'il n'y avait rien de faible en vos mains, et que vous faites des foudres de tout ce qu'il vous plaît employer.

Mais ne vous dirai-je pas, chrétiens, une belle marque que nous a donnée Jésus-Christ, pour nous convaincre très évidemment que c'est la croix qui a opéré ces merveilles ^

a.Joan.y XII, 31. — b. S. Aug., in Ps. LIV, n. 12. — cl Cor.^ I, 27, 28. I. Édit. avant.

C'est que sous le règne de Constantin, dans le temps que la paix fut donnée à l'Église, que le vrai Dieu fut reconnu publiquement par toute la terre, que tous les peuples du monde confessèrent la divinité de Jésus, la croix de notre bon Maître, qui n'avait point paru jusqu'alors, fut reconnue par des miracles extraordinaires, dont toute l'antiquité s'est glorifiée. Elle fut exaltée dans un temple auguste à la gloire du Crucifié, et à la consolation des fidèles. Est-ce par un événement fortuit que cela s'est rencontré dans ce temps ? une chose si illustre est-elle arrivée sans quelque ordre secret de la Providence ? Ah ! ne le croyez pas, chrétiens. Et quoi donc ? C'est que tout a fléchi sous le joug du Sauveur Jésus. Les puissances infernales sont confondues ; tout le monde vient adorer le vrai Dieu dans l'Eglise, qui est son temple, et par Jésus-Christ, qui est son pontife.

Paraissez, paraissez, il est temps, ô croix, qui avez fait ces miracles! C'est vous qui avez brisé les idoles ; c'est vous qui avez subjugué les peuples ; c'est vous qui avez donné la victoire aux valeureux soldats de Jésus, qui ont tout surmonté par la patience. [P. i8] Vous serez gravée sur le front des rois ; vous serez le principal ornement de la couronne des empereurs ; vous serez l'espérance et la gloire des chrétiens, qui diront avec l'apôtre saint Paul, «qu'ils ne veulent jamais se glorifier, si ce n'est en S croix de Notre-Seigneur jÉsus- CiiRiST ; » à cause que la croix, par la bienheureuse victoire qu'elle a remportée en faisant éclater la toute-puissance divine, a aussi répandu sur nous les trésors de sa miséricorde : c'est ce qui me reste à vous dire en peu de paroles.

SECOND POINT

Ce nous est, à la vérité, une grande gloire de servir un Dieu si puissant qu'est celui que nous adorons ; mais c'est particulièrement sa miséricorde qui nous oblige à nous glorifier en lui seul. Oui ne se tiendrait infiniment honoré de voir un Dieu si grand qui met sa gloire à nous enrichir ? lu n'c:.stce pas nous presser vivement de mt^ttrc lawii- la noire à le louer? C'est ce que fait la miséricorde;. Cr Dieu, qui, par sa toute-puissance, est si fort au-dessus de nous, lui-même [)ar

sa bonté daigne se rabaisser jusqu'à nous, et nous communique tout ce qu'il est par une miséricordieuse condescendance. Avouons que cela touche les cœurs; et que s'il est glorieux à la toute-puissance de faire craindre la miséricorde, il ne l'est pas moins à la miséricorde de ce qu'elle fait aimer la puissance.

Car, certes, il y a de la gloire à se faire aimer; c'est pourquoi le grave Tertullien ('), dans le second livre contre Marcion, nous enseigne que, « dans l'origine des choses. Dieu [p. 19] n'avait que de la bonté, et que sa première inclination, c'est de nous bienfaire : » Deus a (^) primordio tantum bonus. Et la raison qu'il en rend est bien évidente, et bien digne d'un si grand homme : car pour bien connaître quelle est la première des inclinations, il faut choisir celle qui se trouvera la plus naturelle, d'autant que la nature est le principe de tout le reste. Or, notre Dieu, chrétiens, a-t-il rien de plus naturel que cette inclination de nous enrichir par la profusion de ses grâces ? Comme une source envoie ses eaux naturellement, comme le soleil naturellement répand ses rayons; ainsi Dieu naturellement fait du bien. Etant bon, abondant, plein de trésors infinis par sa dignité naturelle, il doit être aussi, par nature, bienfaisant, libéral, magnifique.

Quand il te punit, ô impie, la raison n'en est pas en luimême : il ne veut pas que personne périsse. C'est ta malice, c'est ton ingratitude qui attire son indignation sur ta tête. Au contraire, si nous voulons l'exciter à nous faire du bien, il n'est pas nécessaire de chercher bien loin des motifs : sa nature, d'elle-même si bienfaisante, lui est un motif très pressant, et une raison qui ne le quitte jamais (^). Quand il nous fait du mal, il le fait à cause de nous ; quand il nous fait du bien, il le fait à cause de lui-même. « Ce qu'il est bon, c'est du sien, c'est de son propre fonds, dit Tertullien; ce qu'il est juste, c'est du nôtre : » c'est nous qui fournissons par nos crimes la matière à sa juste [p. 20] vengeance : De suo opti-

Page 1