Var. si vous vous souveniez
2. Lâchât : Est-ce pas...? — Cet éditeur, même quand il n'avait pas le manuscrit sous les yeux, tenait à faire autrement que Deforis, au risque de faire mal si celui-ci avait bien fait. Ici c'était le cas.
Jésus-Christ nous a tant aimés qu'il est mort pour l'amour de nous ; « maintenant que nous sommes justifiés par son sang (''), » qui pourrait dire la tendresse de son amour ? Or, si Dieu a usé envers nous d'une telle miséricorde pendant que nous étions des rebelles, que ne fera-t-il pas, maintenant que par la croix du Sauveur nous sommes devenus ses enfants ? « Et celui qui nous a donné son Fils unique, que nous pourra-t-il [p. 23] refuser (''') ? »
Pour moi, je vous l'avoue, chrétiens, c'est là toute ma gloire, c'est là mon unique consolation : autrement, dans quel désespoir ne me jetterait pas le nombre infini de mes crimes ? Quand je considère le sentier étroit sur lequel Dieu m'a commandé de marcher, et l'incroyable difficulté qu'il y a de retenir, dans un chemin si glissant, une volonté si volage et si précipitée que la mienne ; quand je jette les yeux sur la profondeur immense du cœur humain, capable de cacher dans ses replis tortueux tant d'inclinations corrompues, dont nous n'aurons nous-mêmes nulles connaissances ; je frémis d'horreur, ô fidèles, et j'ai juste sujet de craindre qu'il ne se trouve beaucoup de péchés dans les choses qui me paraissent les plus innocentes. Et quand même je serais très juste devant les hommes, ô Dieu éternel, quelle justice humaine ne disparaîtra pas devant votre face ? « Et qui serait celui qui pourrait justifier sa vie, si vous entriez avec lui dans un examen rigoureux ('')? » Si le grand Apôtre saint Paul, après avoir dit avec une si grande assurance, « qu'il ne se sent point coupable en lui-même, ne laisse pas de craindre de n'être pas justifié devant vous ('^), » que dirai-je, moi misérable ? et quels devront donc être les troubles de ma conscience ? Mais, ô mon pontife miséricordieux, mon pontife fidèle et compatissant à mes maux, c'est vous (|ui rcjxmdcz une certaine sérénité dans mon âme. Non, tant (|uc je pourrai embrasser votre croix, jamais je ne perdrai l'espérance : tant que je vous verrai à la droite [p. 24 | de votre Père avec une nature scîmblable à la mienne, portant encore sur votre chair les cicatrices de ces aimabl(!s blessures que vous avez reçues pour l'amour de moi, je ne croirai jamais que le genre
a. Rom.^ V, 8-10. — b. làid.y vill, 32. — c. Ps., CXLII, 2. — d, l Cor, iv, 4.
humain vous déplaise, et la terreur de la majesté ne m'empcchera point d'approcher de l'asile (') de la miséricorde. Cela me rend certain que vous aurez pitié de mes maux : c'est pourquoi votre croix est toute ma gloire, parce qu'elle est toute mon espérance.
Mais est-il bien vrai, chrétiens, que nous nous glorifions en la croix du Sauveur Jésus ? Nos actions ne démententelles pas nos paroles ? Ne faudrait-il pas dire plutôt que la croix nous est un scandale, aussi bien qu'elle l'a été aux Gentils ('') ? La croix ne t'est-elle pas un scandale à toi, qui dédaignes la pauvreté, qui ne peux souffrir les injures, qui cours après les plaisirs mortels, qui fuis tout ce que tu vois à la croix, oubliant que Notre-Seigneur Jésus-Christ a trouvé sa vie dans la mort, et ses richesses dans la pauvreté, et ses délices dans les tourments, et sa gloire dans l'ignominie ? L'apôtre saint Paul disait à ceux qui voulaient établir la justice par les œuvres et les cérémonies de la Loi, que « si la justice était par la Loi, Jésus-Christ était mort en vain, et que ce grand scandale de la croix était inutile (^'). » Et ne pourrais-je pas dire aujourd'hui, avec beaucoup plus de raison, qu'en [p. 25] vain (^) Jésus-Christ est mort à la croix, puisque n'étant mort qu'afin de nous rendre un peuple agréable à Dieu, nous vivons avec une telle licence que nous contraignons presque les infidèles à blasphémer le saint nom qui a été invoqué sur nous ? En vain Jésus-Christ est à la croix pour renverser la sagesse mondaine, si après sa mort on mène toujours une même vie, si l'on applaudit aux mêmes maximes, si l'on met le souverain bonheur dans les mêmes choses. En vain la croix a-t-elle abattu les idoles par toute la terre, si nous nous faisons tous les jours de nouvelles idoles par nos passions déréglées ; sacrifiant non point à Bacchus, mais à l'ivrognerie ; non point à Vénus, mais à l'impudicité ; non pointa Plutus, mais à l'avarice ; non point à Mars, mais à la vengeance ; et leur immolant non des ani-
a. 1 Cor., I, 23. — â. Gai, II, 21 ; V, il.