‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 255 sur 296 · POUR LA VETURE D'UNE NOUVELLE · texte numérisé non relu

POUR LA VETURE D'UNE NOUVELLE

CATHOLIQUE. A Metz, 2 février 1654.

Nous n'avons plus ici de manuscrit. Deforis avait fait un sermon, comme il nous en avertit lui-même, de deux fragments disparates, Nous ne donnons ici que la première partie. La seconde, d'origine différente, sera placée à la fin de cette même année. Elle contient une allusion au discours du ministre Ferry, prononcé en mai 1654, quelque temps avant la publication de ce CatccJiisme général, que Hossuet réfutera l'année suivante. Ce qui subsiste de la rédaction destinée au jour de la Purification nous paraît un peu antérieur : de là notre date, qui n'est qu'approximative {^).

VocaTJit vos de tenebris (^) in admirabile hiuien siiuiu.

Il vous a appelée des ténèbres à son admirable lumière.

MA très chère sœur en Notre-Seigneur Jésus-Christ, après les grandes miséricordes que Dieu a fait éclater sur vous, je ne puis mieux commencer ce discours que par des actions de grâces publiques, remerciant sa bonté paternelle qui vous a miraculeusement délivrée de la puissance des ténèbres, pour vous transporter au royaume de son Fils bien-aimé.

En effet, n'est-il pas bien juste, ô grand Dieu, que votre sainte Église catholique vous loue et vous glorifie dans les siècles des siècles.^ Car qui n'admirerait la profondeur de vos jugements, ô éternel Roi de gloire, qui, pour la punition de nos crimes, ou pour quelque autre secret conseil de votre sainte Providence, ayant permis qu'en ces derniers temps l'Eglise chrétienne fût déchirée par tant de sortes de schismes, et par tant de lamentables divisions, ne perdez pas pour cela les âmes que vous avez choisies; mais qui, étant riche en

1. Gandar {Bossuet orateur^ p. 54) regarde cet opuscule comme le plus ancien des sermons de Vêture, dans notre auteur. Il le croit aussi antérieur à la Réfutation du Catéchisme de Paul Ferry.

2. Le texte porte, dans l'auteur sacré : De tenebris vos vocavit...

POUR LA VETU RE d'uNE NOUVELLE CATHOLIQUE. 48 1

miséricorde, savez les éclairer, même dans le sein de l'erreur, et selon votre bon plaisir, les attirer par des ressorts infaillibles à la véritable croyance. C'est ce que vous avez fait paraître en cette jeune fille, élevée dans le schisme et dans l'hérésie, que vous avez regardée en pitié, 6 Père très clément et très bon! On la nourrissait dans une doctrine hérétique; mais vous avez voulu être son docteur. Vous lui avez ouvert les yeux, pour voir votre admirable lumière : vous avez voulu faire paraître qu'il n'y a point d'âge qui ne soit mûr pour la foi, et que l'homme est assez savant quand il sait écouter vos saintes inspirations : et voici qu'étant instruite de la doctrine, que nous avons reçue de nos pères par une succession de tant de siècles, touchée en son cœur d'un extrême dégoût de ce monde trompeur, et d'un chaste amour de votre cher Fils, qu'elle désire choisir pour son seul Epoux, elle se vient présenter devant vos autels, afin que vous ayez agréable qu'elle soit admise aujourd'hui à l'épreuve d'une vie retirée. Bénissez-la, Seigneur, et soyez loué à jamais des grâces que vous lui faites : que les anges et tous les esprits bienheureux chantent éternellement vos bontés!

Et vous, ma chère sœur, que Dieu comble de tant de bienfaits, considérez ces dévotes filles, et toute cette pieuse assemblée. Mais élevez plus haut vos regards : contemplez en esprit la sainte Eglise de Dieu, tant celle qui règne dans le ciel, que celle qui combat sur la terre; croyez qu'elle triomphe de joie, de voir en vous des effets si visibles de la miséricorde divine. Éclatez aussi en hymnes et en cantiques; dites dans l'épanchement de votre âme : « O Seigneur, qui est semblable à vous {^')? Que le Dieu d'Israël est bon à ceux qui sont droits de cœur ('''), » et qui marchent devant sa face en toute simplicité!

Pour moi, afin de vous animer davantage à rendre à notre grand Dieu de fidèles actions de grâces, je vous donnerai, avec l'assistance divine, quelques avis succincts, mais très importants, et sur ce que vous avez fait et sur ce (\ur vous allez faire (,). Je vous représenterai premièrement la grande

a. Ps.^ XXXIV, lo. — /f. //>/(/.., i.wn, i.

I. Ce que les premiers éditeurs ont imprinic, et que nous sommes forcd de

Sermons de Bossuet. 3*

grâce que Dieu vous a faite de vous retirer des ténèbres de l'hérésie ; et après, je tâcherai de vous faire voir de quelle sorte vous devez user de l'inspiration qu'il vous donne de renoncer entièrement à toutes les espérances du siècle. Et il se rencontre fort à propos, que les deux principaux mystères que nous célébrons en ce jour, conviennent très bien avec ce sujet. Dans la Purification de la Vierge, vous pouvez considérer avec fruit que Dieu, par sa pure bonté, vous a purgée de votre hérésie; et dans l'oblation de l'Enfant Jésus, que l'on présente aujourd'hui à son Père, vous devez faire réfiexion sur le dessein que vous méditez, de vous consacrer pour jamais à son service par une profession solennelle. C'est sur quoi je vous entretiendrai en ce jour : vous ferez seule tout le sujet de cette exhortation. Au reste, n'attendez pas de moi tous ces ornements de la rhétorique mondaine ; mais priez seulement cet Esprit qui souffle où il veut, qu'il daigne répandre sur mes lèvres ces deux beaux ornements de l'éloquence chrétienne, la simplicité et la vérité; et qu'il étende par sa grâce le peu que j'ai à vous dire.

PREMIER POINT

Si, parlant aujourd'hui de nos frères, qui, à notre grande douleur, se sont séparés d'avec nous, j'appelle leur église une église de ténèbres, je les prie de ne croire pas que, pour condamner leur erreur, je m'aigrisse contre leurs personnes. Certes, je puis dire d'eux avec vérité ce que l'Apôtre disait aux Juifs (''), que le plus tendre désir de mon cœur, et la plus ardente prière que je présente tous les jours à mon Dieu, est pour leur salut. Je ne puis voir sans une extrême douleur les entrailles de la sainte Eglise si cruellement déchirées; et pour parler plus humainement, je suis touché au vif quand je considère tant d'honnêtes gens que je chéris, comme Dieu le sait, marcher dans la voie des ténèbres. Mais afin qu'il

a. Rom.^ x, I.

reproduire cette fois sans contrôle, répondra, ce semble, assez peu à cette promesse de l'orateur. (Cf. Histoire critique de la Prédication de Bossuet, p. 140,

d'une nouvelle catholique. 483

ne semble pas que je veuille faire aujourd'hui une invective inutile, je vous proposerai une doctrine solide, et conduirai ce discours, si Dieu le permet, avec une telle modération, que, sans les charger d'injures, je les presserai par de vives raisons tirées des Ecritures divines, et des Pères leurs interprètes fidèles.

Je dis donc en premier lieu, chrétiens, que Dieu est une pure et incompréhensible lumière, de laquelle toute autre lumière prend son origine ; d'où vient que l'apôtre saint Jean dit que « Dieu est lumière, et qu'en lui il n'y a pas de ténèbres {''). » Et saint Paul l'appelle « Père de lumière, qui habite une lumière inaccessible ('''). » Le genre humain, chrétienne assemblée, s'étant retiré de cette lumière éternelle, languissait dans une nuit profonde et dans des ténèbres plus qu'égyptiennes, lorsque Dieu, touché de pitié, envoya son cher Fils sur la terre, pour être la lumière du monde, comme il dit lui-même en saint Jean ('). C'est lui qui est cette véritable et universelle lumière, « qui illumine par ses clartés tout homme venant au monde ('''). » C'est la splendeur de la gloire du Père, qui, étant devenu chair dans la plénitude des temps, est entré en société avec nous ; et nous a faits participants de ses dons. Car, ayant commencé sur la terre l'exercice de son ministère par la prédication de la parole de vie que son Père lui mettait à la bouche, il a assemblé près de sa personne les premiers ministres de son Evangile, qu'il a appelés ses apôtres, parce qu'après sa course achevée, il les devait envoyer par toutes les provinces du inonde, pour agréger ses brebis dispersées, sous l'invocation dr son nom, et la profession de son Evangile, là comme il a du lui-même qu'il était la lumière du monde, ainsi cjue je vous le rapportais tout à l'heure ; de même a-i-il tlii, parlant à ses saints apôtres: « Vous êtes la lumière du monde :» Vos estis hix imuidi (') ; parce (ju'étant éclairés des lumières de ce bon Pasteur par l'infusion de son Saint- Esprit, ils ont eux-mêmes communi(iué la lumière aux peuples errants, comme l'a dit saint Paul écrivant aux Ephésiens : v. \'ous

a. I Joan.^ i, 5. — ^. I 7/V//., vi, 16. — c.Jonn,^ VIII, 12. — if. Ibid., l. o. —

e. Matth.^ V, 14.

étiez autrefois ténèbres ; mais vous êtes maintenant lumière en Notre-Seigneur {"). »

Cette lumière, au commencement, se répandit sur peu de personnes ; parce que, selon la parabole de l'Évangile, l'Eglise, d'un petit grain, devait devenir un grand arbre ('''). Mais enfin, par la miséricorde de Dieu, la foi étant augmentée, on a fondé des Églises par toutes les parties de la terre, selon le modèle de celles que les saints apôtres avaient établies. Fidèles, ne croyez pas que l'on ait divisé pour cela cette première et originelle lumière, ou que l'on ait, pour ainsi dire, arraché quelques rayons aux Églises apostoliques, pour les porter aux autres Églises. Certes, cela ne s'est pas fait de la sorte : cette lumière a été étendue ; mais elle n'a pas été divisée. En faisant de nouvelles Églises, on n'a pas fait de sociétés séparées : « On a été prendre des premières Églises la continuation de la foi, et la semence de la doctrine :» Traducem fidei et semina doctrinœ ceterœ exiîide Ecclesiœ mutuatœ sunt, dit Tertullien ['). Toutes les Églises sont apostoliques, parce qu'elles sont descendues des Églises apostoliques. Un si grand nombre d'Églises, dit Tertullien, ne sont que cette Église unique et première que les apôtres avaient fondée. Elles sont toutes premières et toutes apostoliques ; parce qu'elles se sont toutes rangées à la même paix, qu'elles se sont associées à la même unité, qu'elles ont toutes le même principe. « L'Église éclairée parle Sauveur Jésus, qui est son véritable soleil, dit l'admirable saint Cyprien (f), bien qu'elle répande ses rayons par toute la terre, n'a qu'une lumière qui se communique partout : » Ecclesia Doinini luce perfusa per totum orbem radios stws porrigit; unum tamen lumen esty quod ubique diffunditur, nec unitas corpovis separatur.

Par où vous voyez, mes chers frères, que l'Église est le lieu sacré dans lequel Jésus-Christ renferme le trésor des lumières célestes. Quelque docte que soit un homme, quelques beaux sentiments qu'il professe, il marche dans les ténèbres s'il abandonne l'unité de l'Église. Celui-là ne peut avoir Dieu

a. Ephes.^ v, 8. — b.Luc.^ Xlli, 19. — c. De Prœscrîpt.^ n. 20. — d. Lib. de Unit. Eccl.

d'une nouvelle catholique. 485

pour père, qui n'a pas l'Église pour mère. En vain nos adversaires se glorifient-ils en toutes rencontres de la science des Ecritures, qu'ils n'ont jamais bien étudiées selon la méthode des Pères, qui ont fait gloire de suivre les interprétations de leurs ancêtres. « Nous enseignons, disaient-ils, ce que nous ont appris nos prédécesseurs ; et nos prédécesl'ont reçu des hommes apostoliques ; et ceux-là, des apôtres ; et les apôtres, de Jésus-Christ ; et Jks us -Christ, de son Père. » C'est à peu près ce que veulent dire ces paroles du grand Tertullien : Ecclesia ab apostolis, apostoli a CJirislo, Christiis a Deo traciidit (^). O la belle chaîne, ô la sainte concorde, ô la divine tissure que nos nouveaux docteurs ont rompue! Cette belle succession était la gloire de l'Église de Dieu ; c'est ce que nous opposions aux ennemis de Jésus, que malgré les tyrans et les hérétiques, malgré la violence de la fraude, l'Église de Jésus-Christ était demeurée immobile.

Ils renoncent volontairement à cet avantage. N'ont-ils pas osé assurer, dans l'article xxxi de leur Confession, qu'il a été nécessaire que Dieu en notre temps, « auquel l'état de l'Église était interrompu, ait suscité gens d'une façon extraordinaire, pour dresser l'Église de nouveau, qui était en ruine et désolation ? » O parole inouïe aux premiers chrétiens ! si ce n'est, certes, qu'elle a toujours été témérairement avancée par les hérétiques leurs prédécesseurs, et toujours constamment réfutée par nos Pères les orthodoxes. L'avez -vous jamais cru, ô saints martyrs, ô bienheureux évéques, ô docteurs divinement éclairés, l'avez-vous jamais cru que cette Eglise que vous fondiez par votre sang, ou que vous instruisiez par votre doctrine, dût être durant tant de siècles entièrement abolie, jusqu'à ce que Luther et Calvin la \'inssent dresser de nouveau .'* Cette cité qui a occu[)c tout le monde. Dieu l'a fondée éternellenuMU. dit l'admir.ible saint Augustin ('''); le firmament tomberait aussitôt (lue l'Eglise serait éteinte : Dcîls funiavit eani inœtcrnuni.

Certes, il est indubitable, ô Sauveur J i-sus : comme durant toute l'éternité vous serez béni dans le ciel, ainsi, pendant toute la durée de ce siècle, vous aurez toujours des adorateurs

a. De Prœscript.y n. 37. — à. In Psal. XLVii, n. 7.

sur la terre. Et oii seront ces adorateurs, si votre Église doit tomber en ruine ? Comment pourriez-vous être dans une Église entièrement désolée, une PZglise infectée d'erreurs, faisant profession publique d'idolâtrie, une Église enfin telle qu'elle a été durant plusieurs siècles, suivant l'opinion de nos adversaires? Seigneur Jésus, encore une fois, où étaient alors vos adorateurs ? Eh ! dites-nous, je vous prie, nos frères, qui dites si hautement que vous voulez suivre les Écritures, dans quel évangile ou dans quelle prophétie voyez-vous que l'Église dût un jour tomber en ruine, qu'elle dût être désolée durant tant de siècles ? La Synagogue même des Juifs, qui n'avait pas de si belles promesses, a-t-elle jamais eu de si longues éclipses ? Est-ce là cette Église fondée sur la Pierre, contre laquelle les portes d'enfer ne peuvent jamais prévaloir ('') ? Comment est-ce que l'Église de Dieu est enfin tombée en ruine, et a été obscurcie d'erreurs, elle que l'Apôtre appelle la colonne et le soutien de la vérité ('^) ? Le Sauveur Jésus parlant à ses disciples, et en leur personne à ceux qui se devaient assembler avec eux, ou qui leur devaient succéder : « Je serai, dit-il, avec vous jusqu'à la consommation des siècles (^). » Où étiez- vous donc, ô Sauveur, quand nos réformateurs sans aveu sont venus dresser de nouveau votre Eglise ?

Certes, je vous l'avoue, mes chers frères, je ne puis modérer ma douleur, quand je vois de telles paroles prononcées par des chrétiens. Aussi ont-ils tâché de les adoucir par diverses explications, autant vaines que spécieuses. Je vous les rapporterai, s'il vous plaît ; et puis, à l'honneur de la vérité, et pour la consolation de nos âmes, nous les réfuterons en esprit de paix. Il leur a semblé fort étrange dédire que l'Église de Jésus-Christ dût cesser si longtemps d'être sur la terre. Les luthériens de la Confession d'Augsbourg {'), leurs frères et leurs nouveaux alliés, assurent en l'article vu qu'il y a une Église sainte qui demeurera toujours. Ils parlent

a. iT/rt:/M., XVI, 18. — b. I Tùn., ni, 15. — <:. Matth., xxviii, 20. I. M. Bossuet a fait, en marge de son manuscrit, cette remarque sur la Confession d' Auifsbourg- : (( EUe a été imprimée en français, en 1566, sans nom d'imprimeur. » (Deforis,)

d'une nouvelle catholique. 487

de l'Église qui est en ce monde. Et leurs propres Églises, qui sont dans la Suisse et autres pays, disent au chapitre xvii qu'il faut qu'il y ait toujours eu une Église, qu'elle soit encore, et qu'elle dure jusqu'à la fin des siècles ; c'est-à-dire, une assemblée des fidèles appelés et recueillis de tout le monde. Interrogez nos frères errants, il faudra qu'ils répondent la même chose. Demandez-leur où était cette Église, lorsqu'il n'en paraissait dans le monde aucune qui fit profession de leur foi. Comme c'est une chose évidente, ils vous répondront tous qu'elle était cachée, qu'elle ne paraissait pas par un terrible jugement de Dieu, qui la retirait de la vue des méchants. Ils pensent ainsi réparer l'injure qu'ils feraient à l'Eglise, s'ils osaient assurer qu'elle fut entièrement abolie. Mais quelle âme vraiment chrétienne ne déplorerait pas leur aveuglement ?

Ah ! que vous êtes vraiment redoutable en vos conseils, ù grand Dieu, qui avez permis, par une juste vengeance, que ceux qui ont déchiré votre Eglise ne sussent pas même ce que c'est que l'Église! L'Église, à votre avis, nos chers frères, n'est-ce qu'une multitude sans union ? consiste-t-elle en des gens dispersés, qui n'ont rien de commim qu'en esprit ? Est-ce assez qu'ils croient intérieurement ? n'est-il pas nécessaire qu'ils fassent profession de leur foi ? Mais l'Apôtre dit expressément que « l'on croit dans le cœur à justice, et que l'on confesse par la bouche à salut ("). » Et le Sauveur lui-même : « Oui me confessera, dit-il, devant les hommes, je le confesserai devant mon Père céleste {^). » De plus, est-ce assez que chacun la professe en particulier? Ne faut-il pas que ceux qui invoquent avec sincérité le nom du Seigneur, lient ensemble une sainte société, par la conlession publique de la même foi ? Et cette Eglise cachée, dont vous nous parlez, comment pouvait-elle avoir une conlession publique ? Qu'est-ce autre chose qu'un amas de personnes timides, qui n'osaient confesser ce (]u'ils croyaient, (jui démentaient leurs consciences, en s'unissant de corps à une Église dont ils se séparaient en esprit ? Certes, s'ils se fussent séparés d'avec nos pères, leur séparation les eût

<i. Kofu.y X, 10. — b, Mattli.^ X, J2.

rendus remarquables, et leur société se serait produite ; elle n'aurait pas été cachée, comme vous le dites. Et s'ils sont demeurés unis, quoi! ces ju-stes, ces gens de bien, cette Église prédestinée, allaient adorer Dieu dans nos temples qui étaient des temples d'idoles, et communiquaient à nos prières qui renversaient la dignité du Médiateur, et assistaient à nos sacrifices qui réduisent à néant celui de la croix ? Chers frères, en quel abîme d'erreurs tombez-vous ?

Mais, pour vous presser encore davantage : il n'y a point d'Église sans foi. Et «comment croiront-ils, s'ils n'entendent? et comment entendront-ils, s'ils n'ont des prédicateurs ('')? » Et peut-il y avoir des prédicateurs où il n'y a point de pasteurs ? Dis-moi donc, ô Église cachée, à laquelle Luther et Calvin ont eu leur refuge, d'où ils tirent leur succession, bien qu'il leur soit impossible de la montrer ; dis-moi, où étaient les pasteurs ? Si c'étaient ceux de l'Église romaine, donc tu n'entendais qu'une fausse doctrine, contraire à celle des réformateurs ; donc tu recevais des sacrements mutilés, car ils ne les administraient pas d'autre sorte ; donc tu te pouvais sauver dans cette communion : et néanmoins c'est une chose assurée que l'on ne se peut sauverque dans la communion de la vraie Eglise. Et si l'on se sauvait en ce temps dans la communion de l'Église romaine, nous nous y pouvons sauver à présent ('). Par conséquent, ô Église cachée devant que Luther te vînt découvrir, les pasteurs de l'Église romaine n'étaient pas tes véritables pasteurs. Que si tu étais régie par d'autres pasteurs, je demande que l'on m'en montre la liste, et que l'on me fasse voir les Églises qu'ils ont gouvernées et les chaires qu'ils ont remplies. C'est une chose impossible.

Car lorsqu'ils nous allèguent les hussites et les albigeois, chrétiens, vous voyez assez combien cette évasion est frivole. Ces hussites et ces albigeois venaient eux-mêmes, à ce qu'ils disaient, dresser de nouveau l'Église. Et je demanderai toujours où était l'Église avant les hussites? où était-elle avant les albigeois ? En vain ils prétendent tirer

a. Rom.^ X, 14.

I. Ce sera le début de la Réfutation du Catéchisme de P. Ferry.

d'une nouvelle catholique. 489

leur autorité de gens qui se sont produits d'eux-mêmes aussi bien qu'eux, et qui, après avoir quelque temps agité le christianisme, sont retournés dans l'abîme duquel ils étaient sortis tout ainsi qu'une noire vapeur. Et dites-moi donc, je vous prie, quel monstre d'Eglise est-ce que cette Église cachée, Église sans pasteurs ni prédicateurs, bien que, selon la doctrine de l'Apôtre ('"), Dieu ait mis dans le corps de l'Église, les uns pasteurs, et les autres docteurs, sans quoi l'Église ne peut consister (^)? Église sans sacrements, et sans aucune profession de foi ; Église vraiment de ténèbres, digne certes d'être cachée, puisqu'elle n'a aucuns traits de l'Eglise de Jésus-Christ. Le Sauveur ayant ordonné à ses apôtres que ce qu'ils entendaient en particulier, ils le prêchassent hautement sur les toits ('), c'est-à-dire, dans l'évidence du monde ; nous parler d'une Église cachée, en vérité n'est-ce pas nous parler d'une Église de l'Antéchrist ?

Car l'Église chrétienne, dès son berceau, était connue par toute la terre, ainsi que l'Apôtre dit aux Romains : « \'otre foi est annoncée par tout le monde ("'). » Et bien qu'elle fût persécutée de toutes parts, elle se rendait illustre par ses propres persécutions et par son invincible constance. « Nous savons de cette secte, disaient les Juifs à l'apôtre saint Paul ('), que l'on lui contredit partout. » L'Eglise fut donc connue sitôt après la mort du Sauveur. Et en effet, étant nécessaire que tous les gens de bien se rangent à la société de l'Église, comme nos adversaires mêmes le professent, se peut-il une plus grande absurdité que de dire qu'elle soit cachée ? Comment veut-on que les hommes se rangent à une société invisible.'^ Partant cette Église cachée, a laciuelle ils se glorifient d'avoir succédé, n'étant pas, selon leur pro[)re Confession, cette cité élevée sur la montagne, e.xposée à la vue des peuples ; que reste-il autre chose, sinon qu'elle fût au fond de l'abîme, dont elle est sortie pour un temps, au grand malheur du christianism(% pour la [juniiion de nos crimes ? C'est pourcpioi il est arri\'é (|ue ces doctes, ces beaux esprits, qui ont écrit de si belles choses, ils ont tout su, ex-

(i. Ephcs.^ i\', II. — /;. .//-/. \xv de Uur Cofiûssion. — c. Matth,^":^^Yl. —

</. Roin.^ I, 8. — e. Act.^ xxviii, 2:.

cepté r Église ; et, faute de la connaître, toutes leurs autres connaissances leur ont tourné à damnation éternelle.

Il n'y a rien de si froid, ni de si mal digéré que ce qu'ils ont dit des qualités que devait avoir l'Église de J ésus-Christ. La perfection de l'Église est dans l'unité ; et cette unité, chrétiens, jamais ils ne l'ont entendue. Laissons les longues disputes et les arguments difficiles : l'union qu'ils ont faite depuis peu d'années avec leurs nouveaux frères les luthériens, décide tous nos doutes sur cette matière. Les contentions de ces deux sectes sont connues à tout le monde : elles se sont traitées très longtemps d'impies et d'hérétiques ; enfin elles se sont unies. Ce n'est pas une chose nouvelle que deux sectes s'unissent ensemble ; mais qu'elles se soient unies en conservant la même doctrine qui les a si longtemps séparées, c'est ce qui fait voir très évidemment qu'ils ne savent pas ce que c'est que l'Église.

Car je leur demande, mes frères : la secte des luthériens mérite-t-elle le nom d'Église ? Si elle n'est pas Église, pourquoi communier avec elle, pourquoi souiller votre communion par une communion schismatique ? L'Eglise ne connaît qu'elle-même : elle ne reçoit rien qui ne soit à elle: « L'étranger et l'incirconcis n'y entreront point, » disait autrefois le prophète (''). Que s'ils sont la vraie Église donc les luthériens et les calvinistes ne font que la même Eglise. Et qui a jamais ouï dire que l'Église de Jésus-Christ fût un amas de sectes diverses, qui ont une profession de foi différente et contraire en plusieurs points, dont les pasteurs n'ont pas la même origine, et ne communiquent entre eux ni dans l'ordination ni dans les synodes ? Cette union, n'est-ce pas plutôt une conspiration de factieux qu'une concorde ecclésiastique ? Comme on voit les mécontents d'un Etat entrer dans le même parti, chacun avec son intérêt distingué de celui des autres, et ne s'associer seulement que pour la ruine de leur commune patrie, pendant que les fidèles serviteurs du prince sont unis véritablement pour le service du maître ; ainsi en est-il de cette fausse union que nos réformateurs prétendus ont faite depuis peu de temps. Et c'est ce que

Page 1