‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 266 sur 296 · K/r. p.ir la rdmission · texte numérisé non relu

K/r. p.ir la rdmission

2. /'//•. (|ni nous fait pcnclier .\ la rrraturo — (lui nous attire .\ la rrcalurc.

puissant en nous ? Chacun sait qu'il est né avec nous, et qu'il nous est passé en nature. Voyez avant le christianisme comme le vrai Dieu était méprisé par toute la terre ; voyez depuis le christianisme combien peu de personnes goûtent comme il faut les vérités célestes de l'Évangile : et vous verrez que les choses divines nous touchent bien peu. Oui fait cela, fidèles, si ce n'est que nous aimons les créatures désordonnément ? C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit : « La chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair (^). » Et ailleurs : « Je me plais en la loi selon l'homme intérieur ; mais je sens en moi-même une loi qui résiste à la loi de l'esprit {^). » Voilà le combat. Que si l'Apôtre même ressent cette guerre, qui ne voit que cette opiniâtre contrariété de la convoitise répugnant au bien se rencontre même dans les plus justes ?

Dieu éternel ! d'où vient ce désordre? Pourquoi cet attrait du mal même dans les saints ? Car enfin ils se plaignent tous généralement que dans le dessein qu'ils ont de s'unira Dieu ils sentent une résistance continuelle. Grand Dieu, je reconnais vos desseins ; vous voulez que nous expérimentions en nous-mêmes une répugnance éternelle à ce que votre loi si juste et si sainte désire de nous, afin que nous sachions distinguer ce que nous faisons par nous-mêmes d'avec ce que vous faites en nous par votre Esprit-Saint ; et que par l'épreuve de notre impuissance nous apprenions à attribuer la victoire, non point à nos propres forces, mais à votre bras et à l'honneur de votre assistance. Et ainsi vous nous laissez nos faiblesses afin de faire triompher votre grâce dans l'infirmité de notre nature. Par où vous voyez, chrétiens, que la concupiscence combat dans les justes, mais que la grâce divine surmonte. C'est la grâce qui oppose à l'attrait du mal la chaste délectation des biens éternels, c'est-à-dire la charité qui nous fait observer la loi, non point par la crainte de la peine, mais par l'amour de la véritable justice ; et cette charité « est répandue en nos cœurs, » non par le libre arbitre qui est né avec nous, mais « par le Saint-Esprit qui nous est donné (^). »

a. Gai., V, 17. - d. Ro7n., vn, 22, 23. — c. Rom., V, 5.

La charité donc et la convoitise se font la guerre sans aucune trêve ; à mesure que l'une croît, l'autre diminue. Il en est comme d'une balance : autant que vous ôtez à la charité, autant vous ajoutez de poids à la convoitise. Quand la charité surmonte, nous sommes libres de cette liberté dont parle l'Apôtre, « par laquelle Jésus-Christ nous a affranchis ("). » Nous sommes libres, dis-je, parce que nous agissons par la charité, c'est-à-dire par une affection libérale. Mais notre liberté n'est point achevée, parce que le règne de la charité n'est pas accompli. La liberté sera entière, quand la paix sera assurée, c'est-à-dire, au ciel. Cependant nous gémissons ici-bas, parce que la paix de la charité que nous y avons étant toujours mêlée avec la guerre de la convoitise, elle n'est pas tant le calme de nos troubles que la consolation de notre misère. Et en voici une belle raison de saint Augustin.

La liberté n'est point parfaite, dit-il. et la paix n'est pas assurée, parce que « la convoitise qui nous résiste ne peut être combattue sans péril ; elle ne peut être aussi bridée sans contrainte, ni par conséquent modérée (') sans inquiétude : » /lia quœ resistunt, periculoso dcbellcuitur pj'crlio ; et illa quœ vicia sunt, nondiim secitro triin)ipJiantu7' otio ; scii adhuc sollicito premuntur imperio ('). Et de là vient que notre justice ici-bas, je parle encore avec le grand Augustin, de là vient que <'< notre justice consiste plus en la rémission des péchés qu'en la perfection des vertus : » Magis remissione peccatorztm constat, qtiamperfectionc virtutiun ('). Certes, je sais que ceux qui sont humbles goûteront cette doctrine tout évangélique, qui est la base de riuiniilité chrétienne.

Mais si la vie des justes est accompagnée de péchés, comment est-ce que ma proposition sera véritable, que Dieu détruit le péché dans les justes, même en cette vie ? C'est, s'il vous en souvient, ce que j'avais laissé à résoudre ; maintenant je vous dirai en un mot : J'avoue que les plus grands saints sont pécheurs, et s'ils ne le reconnaissent humblement, ils ne sont pas saints. Ils sont pécheurs, mais ils ne <v servent

a. G (liât., IV, 31.— b. DeCiv., XI\, xxvii. — f. Ihid. I. Var. rciiie.

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plus au péché : » ils ne sont pas entièrement exempts de péché, mais ils sont délivrés de sa servitude. Il y a quelques restes de péché en eux; mais le péché n'y règne plus, comme dit l'Apôtre : « Que le péché ne règne plus en vos corps mortels {") ; » et ainsi le péché n'y est pas éteint tout à fait, mais le règne du péché y est abattu par le règne de la justice, selon cette parole de l'Apôtre : « Étant libres du péché, vous êtes faits soumis à la justice {^). »

Comment est-ce que le règne du péché est abattu dans les justes ? Ecoutez l'apôtre saint Paul : Que le péché ne règne plus en vos corps mortels, « pour obéir à ses convoitises. » Vous voyez par là que le péché règne où les convoitises sont obéies. Les uns leur lâchent la bride, et se laissant emporter à leur brutale impétuosité, ils tombent dans ces péchés qu'on nomme mortels, desquels l'Apôtre a dit que « qui fait ces choses, il ne possédera point le royaume de Dieu (^). » Les justes, au contraire, bien loin d'obéir à leurs convoitises, ils leur résistent, ils leur font la guerre, ainsi que je disais tout à l'heure. Et bien que la victoire leur demeure par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, toutefois dans un conflit si long, si opiniâtre, où les combattants sont aux mains de si près, « en frappant ils sont frappés quelquefois : » Pe7'cutiimts et percutimtir, dit saint Augustin {^) ; et le victorieux ne sort point d'une mêlée si âpre et si rude sans quelques blessures. C'est ce que nous appelons péchés véniels. Parce que la justice est victorieuse, elle mérite le nom de véritable justice ; parce qu'elle reçoit quelque atteinte qui diminue de beaucoup son éclat, elle n'est point justice parfaite. C'est autre chose d'avoir le bien accompli, autre chose de ne se plaire point dans le mal. « Notre vue peut se déplaire dans les ténèbres, encore qu'elle ne puisse pas s'arrêter dans cette vive source de la lumière: » Poiest octilus nullis tenebris delectari, quamvis nonpossitin fulgentissima luce defigi (^). Si l'homme juste, résistant à la convoitise, tombe quelquefois dans le mal, du moins il a cet avantage qu'il ne s'y plaît pas ; au contraire, il déplore sa servitude, il soupire ardem-

a. Rom., VI, 12. — b. Ibid., 18, — c. I Cor.^ vi, 9, 10. — d. Serm. CCCLI, n. 6. — e. Au g., De Spù. et lit t., n. 66.

ment après cette bienheureuse liberté du ciel ; il dit avec l'apôtre saint Paul : « Misérable homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ('") ? » S'il tombe, il se relève aussitôt ; s'il a quelques péchés, il a aussi la charité qui les couvre : « La charité, dit l'apôtre saint Pierre, couvre la multitude des péchés (^). »

Bien plus, ce grand Dieu tout-puissant fait éclater (') la lumière même du sein des plus épaisses ténèbres, il fait servir à la justice le péché même. Admirable économie de la grâce. Oui les péchés mêmes, je l'oserai dire, dans lesquels la fragilité humaine fait tomber le juste, si d'un côté ils diminuent la justice, ils l'augmentent et l'accroissent de l'autre. Et comment cela? C'est qu'ils enflamment les saints désirs de l'homme fidèle, c'est qu'en lui faisant connaître sa servitude, ils lui font désirer bien plus ardemment les bienheureux embrassements de son Dieu, dans lesquels il trouvera la vraie liberté; c'est qu'ils lui font confesser sa propre faiblesse et le besoin qu'il a de la grâce, dans un état d'un profond anéantissement. Et d'autant que le plus juste c'est le plus humble, le péché même en quelque sorte accroît la justice, parce qu'il nous fonde de plus en plus dans l'humilité.

Vivons ainsi, fidèles, vivons ainsi ; faisons que notre faiblesse augmente l'honneur de notre victoire par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Aimons cette justice divine qui fait que le péché même nous tourne à bien : quand nous voyons croître nos iniquités, songeons à nous enrichir par les bonnes œuvres {'), afin de réparer notre perte. Le fidèle qui vit de la sorte, expiant ses péchés jxar les aumônes, se purifiant toute sa vie par la pénitence, par le sacrifice d'un cœur contrit, par les œuvres de miséricorde, il ne détruit pas seulement le règne du péché, comme je disais tout à l'heure ; je (^) passe maintenant [)his outre, et je dis cju'il

a. AV///,, vn, 24. — â. I /V/r., IV, 8. I Var. sait tirer.

2. Var. plus nous devons songer .\ en obtenir le pardon par les bonnes œuvres.

3. Pfcinihc rédticiion t'J/iicée : {Q^esi ici que reprend actuellement le manuscrit.) « Je passe plus outre maintenant et je dis avec l'admirable Docteur de I.» ^r.'icc qu'il détruit entièrement le prclu', paire (prencore (pj'il fasse ipiclquos pt-i lu^'s

détruit entièrement le péché, parce que, dit saint Augustin, « comme notre vie n'est pas sans péché, aussi les remèdes pour le purger ne nous manquent pas : » Siait peccata non defuencni, ita ctiam remédia, quitus purgareitlur, ciffuerunt (").

Enfin celui qui vit de la sorte, détestant les péchés mortels, faisant toute sa vie pénitence pour les véniels, à la manière que je viens de dire avec l'incomparable saint Augustin, il méritera, dit le même Père — que nos nouveaux réformateurs entendent ce mot (c'est dans cette belle épître à Hilaire, où ce grand personnage combat l'orgueilleuse hérésie de Pelage, ennemi de la grâce de Jésus-Christ) : cet humble défenseur de la grâce chrétienne se sert en ce lieu du mot de mérite : était-ce pour enfler le libre arbitre ? n'était-ce pas plutôt pour relever la dignité de la grâce et des saints mouvements que Dieu fait en nous ? Quelle est donc votre vanité et votre injustice, ô très charitables réformateurs, de prêcher que nous ruinons la grâce de Dieu, parce que nous nous servons du mot de mérite, si ce n'est peutêtre que vous vouliez dire que saint Augustin a détruit la grâce, et que Calvin seul l'a bien établie ? — Pardonnez-moi cette digression : je reviens à mon passage de saint Augustin : un homme passant sa vie dans l'esprit de mortification et de pénitence, « encore qu'il ne vive pas sans péché, il méritera, dit saint Augustin, de sortir de ce monde sans aucun péché : » Merebitur hinc exilée sine peccato, quamvis

a. Ad Hilar., ep. CLVU, n. 3.

{var. qu'il en fasse quelques-uns), les remèdes de les purger ne lui manquent [pas] : Ei sicut isla tion defuerimt^ ita etiam remédia quitus purgarentur affuerunt. Et enfin, évitant les péchés mortels, et faisant pénitence des véniels en la manière que je viens de dire avec l'incomparable Augustin, il méritera, dit le même Père, — que nos nouveaux réformateurs écoutent ce mot : l'humble Augustin se sert du mot de mérite, écrivant contre les Pélagiens, qui étaient, comme chacun sait, les ennemis de la grâce ; par conséquent il l'a employé non point pour enfler le libre arbitre, mais pour relever la dignité de la grâce. Je dis ceci seulement en passant afin que vous voyiez {var. afin de leur faire considérer) quelle est leur vanité et leur injustice, lorsqu'ils disent que le mot de mérite ruine la grâc'fe, puisque le grand Docteur de la grâce ne craint point de s'en servir en un lieu où il ne traite que de la nécessité de la grâce. — Mais je reviens à mon propos, et je dis qu'un homme vivant ainsi dans la pénitence, encore qu'il ne vive pas exempt de péché, il méritera de sortir du monde sans aucun péché :

POUR LE JOUR DE PAQUES. 51 i

cum hic viveret habuerit nonnulla peccata ("). Et ainsi le péché est détruit en nous à cause du mérite de la vraie foi qui opère par la charité.

Il est donc vrai, fidèles, ce que j'ai dit, que même dans cet exil, Dieu détruit le péché par sa grâce ; il est vrai qu'il y surmonte la concupiscence ; et ainsi, par la miséricorde de Dieu, je me suis déjà acquitté envers vous des deux premières parties de ma dette. Faites votre profit de cette doctrine ; elle est haute, mais nécessaire. Je sais que les humbles l'entendent ; peut-être ne plaira-t-elle pas aux superbes. Les lâches sans doute seront fâchés qu'on leur parle toujours de combattre. Mais pour vous, ô vrais chrétiens, travaillez sans aucune relâche ('), puisque vous avez un ennemi en vous-mêmes, avec lequel si vous faites la paix en ce monde, vous ne sauriez avoir la paix avec Dieu. Voyez combien il est nécessaire de veiller toujours, de prier toujours, de peur de tomber en tentation. Que si cette guerre continuelle vous semble fâcheuse, consolez-vous par l'espérance fidèle de la glorieuse résurrection, qui se commence déjà en nos corps. C'est la troisième opération que le Saint- Esprit exerce dans l'homme fidèle durant le pèlerinage de cette vie ; et c'est aussi par où je m'en vais conclure.

TROISIÈME POINT (')

Si je vous dis aujourd'hui, chrétiens, que dans ce temps de corruption et de mort Dieu commence déjà dans nos corps

a. Ad Hilar.y ubi supra.

Merebittir hinc exire sine peccato^ quanivis cum hic viveret habuerit nonnulla Peccata. — Il est donc vrai, fidèles, (jue Dieu ruine le poché par la i^ràce, même dans ce pèlerinage mortel ; il est vrai que, pour surmonter le péché, il surmonte la convoitise. O fidèles, espérons bien du rétablissement de notre nature ; vous voyez comme le Saint-Esprit la répare et la conduit iloucemont (lar divers progrès à la nouveauté de vie qui lui est promise. Voil;\ déjà nos deux plus grands ennemis, le péché et la convoitise, puissamment attaqués par la gri\cc ; il faut voir maintenant la mort combattue par l'assurance ilc l'immorlalité glorieuse dans la dernière résurrection ; c'est par où je m'en vais finir avec l'as^is- ' tance de notre 'SA\x\'Q\.\r.)> ( Troisihne point.)

1. Var. Travaillez, travaille/, chrétiens, puisque vous ave/ toujours .1 combattre un ennemi qui vous touche de si jirès. — lùAuhe, féminin : t f . p. 352 et 3$().

2. Ce troisième point est tout entier dans ce ijui reste lUi manuscrit (12824, f. 35). Il est inédit. La péroraison est passée matériellement dans le sermon de Pâques, 1660.

l'ouvrage de leur bienheureuse immortalité, je vous dirai une chose qui d'abord vous paraîtra incroyable, mais qui néanmoins est très assurée ('). Oui, je ne craindrai point de le dire, que pendant que ce corps mortel est accablé de langueurs et d'infirmité. Dieu le prépare à une consistance immuable ; pendant qu'il vieillit. Dieu le renouvelle ; pendant qu'il est tous les jours exposé en proie aux maladies les plus dangereuses et à une mort très certaine. Dieu travaille à sa résurrection par son Esprit-Saint. Chrétiens, le pourriez-vous croire que Dieu commençât dans ce monde à détruire la mort en nos corps ? Oserons-nous bien espérer un si grand bonheur ? Oui, certes, nous le devons espérer : il m'est très facile de vous en convaincre, si vous rappelez erx votre pensée les choses que nous avons déjà établies. Saint Augustin nous a enseigné, et nous l'avons très solidement prouvé par les Ecritures, que le Saint-Esprit a sa demeure dans l'âme des justes à cause qu'il est leur vie (-). Souvenez- vous de ce que nous avons dit là-dessus. Or je dis qu'en demeurant dans l'âme il renouvelle le corps. Et comment ? Notre grand Docteur nous l'expliquera par un raisonnement vraiment chrétien, qu'il a tiré de l'apôtre saint Paul. « Celui-là, dit saint Augustin, possède le tout, qui tient la partie dominante : » Totum possidet, qui principale teiiet {^), « En toi, poursuit ce grand personnage, la partie la plus noble, c'està-dire l'âme, tient le premier lieu : » In te p7dncipatur quod melius est ; et incontinent il conclut : Tenens Deus quod est meliics, id est animam tuam, per ineliorem possidet et infe7'iore7n, id est corpus tuum : « Dieu tenant ce qu'il y a de meilleur, c'est-à-dire l'esprit, par le moyen du meilleur, il entre en possession du moindre, » par le moyen du prince, il entre en possession du sujet, « c'est-à-dire du corps. » C'est pourquoi l'Apôtre dit que nos corps sont les temples du Saint- Esprit. Qui peut douter que le Saint-Esprit ne se mette en

a. Serin. ^ CLXI, n. 6.

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