‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 280 sur 296 · I. Jù/i/. c|iic je puisse · texte numérisé non relu

I. Jù/i/. c|iic je puisse

538 rOUR LE JOUR DE LASCENSION.

Jésus qui fait toute notre espérance. Nous disons, et il est 1res certain, et vous-mêmes ne le pouvez nier, que les saints s'entremettent pour nous par la charité fraternelle ; mais comme ils ne s'entremettent que par le nom de Notre- Seigneur, il est ridicule de dire qu'il en soit jaloux. C'est en ce sens que nous les appelons quelquefois de ce titre de médiateurs, à peu près de la même manière que les juges sont appelés dieux («). Criez, déclamez tant qu'il vous plaira, abusez le peuple par de faux prétextes, notre doctrine demeurera ferme : et notre Église, fondée sur la pierre, ne sera jamais dissipée.

Pardonnez cette digression, mes très chères sœurs. Certes, étant tombé sur cette matière, je n'ai pu m'empêcher de répondre à une calomnie si intolérable, par laquelle on veut faire croire que nous renonçons à l'unique consolation du fidèle. Oui, notre unique consolation, c'est de savoir que le Fils de Dieu prend nos intérêts auprès de son Père. Nous ne craignons point d'être condamnés, ayant un si puissant défenseur et un si divin avocat. Nous lisons avec une joie incroyable ces pieuses paroles de l'apôtre saint Jean : « Nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le Juste Q. » Nous entendons, par la grâce de Dieu, la force et l'énergie de ce mot : nous savons que si l'ambassadeur négocie, si le sacrificateur intercède, l'avocat presse, sollicite et convainc : par où le disciple bien-aimé veut nous faire entendre que Jésus ne prie pas seulement qu'on nous fasse miséricorde ; mais qu'il prouve qu'il nous faut faire miséricorde. Et quelle raison emploie-t-il, ce grand, ce charitable avocat ? Ils vous devaient, mon Père, mais j'ai satisfait; j'ai rendu toute la dette mienne, et je vous ai payé beaucoup plus que vous ne pouviez exiger. Ils méritaient la mort, mais je l'ai soufferte en leur place. Il montre ses plaies , et le Père, se ressouvenant de l'obéissance de ce cher Fils, s'attendrit sur lui, et pour l'amour de lui regarde le genre humain en pitié. C'est ainsi que plaide notre avocat. Car ne vous imaginez pas, chrétiens, qu'il soit nécessaire qu'il parle pour se faire entendre ; c'est assez qu'il se présente devant son Père avec ces

a. Ps., XLVI, 10. — â. I /oan., Il, i.

glorieux caractères : sitôt qu'il paraît seulement devant lui, sa colère est aussitôt désarmée. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul parle ainsi aux Hébreux (chapitre ix) : « Jésus-Christ est entré dans le Saint des saints ; afin, dit-il, de paraître pour nous devant la face de Dieu (') : » Il veut dire : Ne craignez point, mortels misérables; Jésus-Christ étant dans le ciel, tout y sera décidé en votre faveur : la seule présence de ce bien-aimé vous rend Dieu propice.

C'est ce que signifie cet Agneau de T Apocalypse dont je vous parlais tout à l'heure, qui est devant le trône comme tué. De ce trône, il est écrit en ce même lieu qu'il en sort des foudres et des éclairs, et un effroyable tonnerre. Dieu éternel! oserons-nous bien approcher? « Approchons, allons au trône de grâce avec confiance ["), » comme dit l'Apôtre. Ce trône, dont la majesté nous effraye ; voyez que l'Apôtre l'appelle un trône de grâce : approchons et ne craignons pas. Puisque l'Agneau est devant le trône, vivons en repos ; les foudres ne viendront pas jusqu'à nous ; sa présence arrête le cours de la vengeance divine, et change une fureur implacable en une éternelle miséricorde.

Combien donc était-il nécessaire que Jésus retournât a son Père ! O confiance, ô consolation des fidèles ! qui me donnera une foi assez vive pour dire généreusement avec FApôtre : « Qui accusera les élus de Dieu {^') ? » Jésus-Ciîrist est leur avocat et leur défenseur : « Un Dieu les justifie, qui les osera condamner.'^ Jésus-Christ, qui est mort, voire même qui est ressuscité, et de plus qui intercède pour nous, ne suffit-il pas pour nous mettre à couvert ? Oui donc nous pourra séparer de la charité de notre Sauveur (') ? » Que reste-t-il après cela, chrétiens, sinon que nous nous rendions dignes de si grands mystères, desquels nous sommes participants ? Puisque nous avons au ciel un si grand trésor, élevons-y nos cœurs et nos espérances : c'est ma dernière partie, que je tranche en un mot, parce que ce n'est que la suite des deux précédentes.

a. IJebr., IV, 16. — b. Rom.^ vni, 33. — c. Ibid., 34, 35.

I. Toutes ces citations sont faites de mémoire, et il s'y j^lisse t|uel(iiies renvois inexacts, que nous rectifions avec les anciens i5(liteurs. Ici l'auteur disait ch. X, au lieu de : IX, 24. Plus haut : c/i. m, au lieu do : ! Joan., Ii, i.

troisiÎ':me point.

C'est de ce lieu, mes sœurs, que les bénédictions descendent sur nous. Que je suis ravi d'aise quand je considère Ji^sus-CiiRiST. notre grand sacrificateur, officiant devant cet autel éternel où notre Dieu se fait adorer ! Tantôt il se tourne à son Père pour lui parler de nos misères et de nos besoins ; tantôt il se retourne sur nous, et il nous comble de grâces par son seul regard. Notre pontife n'est pas seulement près de Dieu pour lui porter nos vœux et nos oraisons, il y est pour épancher sur nous les trésors célestes ; il a toujours les mains pleines des offrandes que la terre envoie dans le ciel, et des dons que le ciel verse sur la terre. C'est pourquoi l'évangéliste saint Luc nous apprend qu'il est monté en nous bénissant: « Élevant ses mains, dit-il (''), il les bénissait ; et, pendant qu'il les bénissait, il était porté dans les cieux. » Ne croyons donc pas, chrétiens, que l'absence de Notre-Seigneur Jésus nous enlève ses bénédictions et ses grâces : il se retire en nous bénissant : c'est-à-dire que, si nous le perdons de corps, il demeure avec nous en esprit; il ne laisse pas de veiller sur nous, et de nous enrichir par son abondance. De là vient qu'il disait à ses saints apôtres (^) : « Si je ne m'en retourne à mon Père, l'Esprit Paraclet ne descendra pas (') ; » je réserve à vous départir ce grand don, quand je serai au lieu de ma gloire. Et l'Évangéliste l'enseigne ainsi, quand il dit: « L'Esprit n'était pas encore donné, parce que Jésus n'était point encore glorifié ('). »

Donc, mes sœurs, entendons quel est le lieu d'où nous viennent les grâces. Si la source de tous nos biens se trouve en la terre, à la bonne heure, attachons-nous à la terre : que si, au contraire, ce monde visible ne nous produit continuellement que des maux, si l'origine de notre bien, si le fondement de notre espérance, si la cause unique de notre salut est au

a. Luc, XXIV, 50. — b. Joan., xvi, 7. — c. Ibid., vu, 39.

I. Édil. ne descendra plus. — Cette faute de lecture, amenée par un trait de plume faussé, fait dire à Bossuet une chose assez étrange. Le divin Sauveur aurait ainsi fait craindre une cessation de communication du Saint-Esprit, quand celle-ci était encore à commencer.

pouK lp: jour de l ascension. 541

ciel, soyons éternellement enflammés de désirs célestes ; ne respirons désormais que le ciel, «où Jésus, notre avant-coureur, est entré pour nous ("*). » Certes il pouvait aller à son Père sans rendre ses apôtres témoins de son ascension triomphante : mais il lui plaît de les appeler, afin de leur apprendre à le suivre. Non, mes sœurs, les saints disciples de notre Sauveur ne sont point aujourd'hui assemblés pour être seulement spectateurs : Jésus monte devant leurs yeux pour les inviter à le suivre « Comme l'aigle, dit Moïse, qui provoque ses petits à voler, et vole sur eux : » ainsi Notre-Seigneur Jésus- Christ, cette aigle mystérieuse dont le vol est si ferme et si haut, assemble ses disciples comme ses aiglons ; et, fendant les airs devant eux, il les incite par son exemple à percer les nues : Sicut aquila provocans ad volandum picllos suos, et S7iper eos vo lit ans (''').

Courage donc, mes sœurs, suivons cette aigle divine qui nous précède. Jésus-Christ ne vole pas seulement devant nous ; il nous prend, il nous élève et il nous soutient : « il étend ses ailes sur nous, et nous porte sur ses épaules : » Expandit alas suas atque portavit eos in hunier is suis ('). Et partant, que la terre ne nous tienne plus; rompons les chaînes qui nous attachent ; et jouissons, par un vol généreux, de la bienheureuse liberté à laquelle nos âmes soupirent. Pourquoi nous arrêtons-nous sur la terre ? Notre chef est au ciel ; lui voulons-nous arracher ses membres ^. Notre autel est au ciel, notre pontife est à la droite de Dieu ; c'est là donc que nos sacrifices doivent être offerts, c'est là qu'il nous faut chercher le vrai exercice de la religion chrétienne. Les philosophes du monde ont bien reconnu que notre repos ne pouvait pas être ici-bas. Maintenant que nous avons été élevés parmi des mystères si hauts, quelle est notre brutalité, si nous scrxons dorénavant aux désirs terrestres, après que nous sommes incorporés à ce saint pontife « qui a [)énétrc pour nous au dedans du voile, jusqu'à la partie la plus secrète du Saint des saints ('') ?» J'avoue que Jésus excuse nos fautes, parce qu'il est notre pontife et notre avocat ; mais combien serait

a. Hebr., VI, 20. h. Pri/f., \XXIf, 11. - c lf>i<f. — d. ftcbr., FX, 12.

détestable notre ingratitude, si la bonté inestimable de notre S[aiivcur] lâchait la bride à nos convoitises ! Loin de nous une si honteuse pensée! Mais plutôt, renonçant aux désirs charnels, rendons-nous dignes de l'honneur que Jésus nous fait de traiter nos affaires auprès de son Père ; et vivons comme il est convenable à ceux pour lesquels le Fils de Dieu intercède ('). Considérons que par le sang de notre pontife nous sommes nous-mêmes, comme dit saint Pierre, « les sacrificateurs du Très- Haut, offrant des victimes spirituelles, agréables par Jésus-Christ ('*); » et puisqu'il a plu à notre Sauveur de nous faire participants de son sacerdoce, soyons saints comme notre pontife est saint. Car si dans le Vieux Testament celui qui violait la dignité du pontife par quelque espèce d'irrévérence était si rigoureusement châtié, quel sera le supplice de ceux qui mépriseront l'autorité de ce grand pontife auquel Dieu a dit : « Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui (^) ! »

Par conséquent, mes sœurs, obéissons fidèlement à notre pontife ; et après tant de grâces reçues, comprenons ce que dit saint Paul : qu'il sera horrible de tomber aux mains du Dieu vivant (^), lorsque sa bonté méprisée se sera tournée en fureur. Songeons que Jésus-Christ est notre Médiateur et notre avocat, mais n'oublions pas qu'il est notre juge. C'est de quoi les anges nous avertissent quand ils parlent ainsi aux apôtres : « Hommes galiléens, que regardez-vous ? Ce Jésus que vous avez vu monter dans le ciel, reviendra un jour de la même sorte ('^). » Joignons ensemble ces deux pensées : celui qui est monté pour intercéder, doit descendre à la fin pour juger ; et son jugement sera d'autant plus sévère que sa miséricorde a été plus grande. Ne dédaignons donc pas la bonté de Dieu, qui nous attend à repentance depuis longtemps : dépouillons les convoitises charnelles, et nourrissons nos âmes de pensées célestes. Eh Dieu ! qu'y a-t-il pour nous sur la terre, puisque notre pontife nous ouvre le ciel ? Notre avocat, notre Médiateur, notre chef, notre intercesseur est

a. I Pefr., il, 5. — d. Ps., il, 7. — c. Hebr,, x, 31. — d. Act, l, 11. I. Var. prie.

POUR LE lOUR DE L ASCENSION.

au ciel ; notre joie, notre amour et notre espérance, notre héritage, notre pays, notre domicile est au ciel ; notre couronne et le lieu de notre repos est au ciel: où Jésus-Christ, notre avant-coureur, entré pour nous dans le Saint des saints avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne aux siècles des siècles. A^nen,

PENTECOTE: «LITTERAOCCIDITC)...»

Il ii'v a îjucrc d.ins tous les manuscrits de Bossuet d'échcveau plus cinbiouillc que celui-ci. On trouve jusqu a trois rédactions de l'exposition du sujet et du commencement de la preuve. L'une d'elles, c|ui diffère des autres par l'écriture et l'orthographe, est une reprise postérieure : nous la renverrons à sa date, c'est-à-dire à l'année suivante.

Restent les deux autres, qui sont contemporaines. Et ce n'est pas encore petit embarras que de les démêler. Une pagination, du temps des sommaires, assigne aux feuilles un certain ordre, dont il faut tenir compte. Deforis n'a pas cru toutefois devoir s'y attacher. Il y avait en effet de grandes difficultés, du moins en apparence. Ainsi une phrase dont le commencement se lit au bas de la page i6, s'achève p. 25 : «... après qu'il s'est beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec une extrême contention, il retombe, etc. » Pour se tirer de peine, Deforis a refait la pagination à sa mode ; et tous les éditeurs, à son exemple, ont tenu celle de Bossuet pour non avenue.

Ils se trompent, comme bien on pense : et ainsi ils font tomber l'orateur dans des redites, qu'il avait pris soin d'éviter. Un petit renvoi au milieu de la p, 16 donne la clef de tout cet enchevêtrement. Par là l'auteur s'était lui-même averti de substituer les p. 17-20 (in-4°) à la première rédaction in-f° (p. 16, fin ; 25, 26). La suite de la nouvelle rédaction (20-25) forme le corps du 2^ point. La conclusion (27-28) est restée telle qu'elle était sortie de l'ébauche primitive.Dans le sommaire, où Bossuet relève principalement les idées, il ne dédaigne pas plus la dissertation première que le corps du discours proprement dit. Voici ce sommaire :

Sommaire : Pentecôte : Littera occidit (f).

Langues de feu. Évangile en toutes langues (p. 6, 11;.

Corruption universelle de la nature,prouvée par l'idolâtrie (p. 14, 1 5).

Méchants ne sentent pas la convoitise. Comparaison (p. 16).

Amis de la loi, esclaves de la loi (p. 21).

Crainte, loi des esclaves, ne change pas le cœur (p. 24). La loi au dedans, c'est la charité, loi vivante (p. 24).

Effet de la loi (p. 25) ; comment elle tue : en deux façons : 1° elle ajoute la transgression ; désobéissance formelle ; 2° Nitimur in vêtitum (p. 25, 26).

Obligation d'aimer (p. 27, 28).

1. Mss, 12824, f. 148-165. — Prêché à Metz, probablement à la cathédrale.

2. Les quatre premières pages résumées sont le nouvel exorde pour l'année suivante. Le sommaire sera joint au texte (année 1655).

Littera occidit; spiriUis autan vivificat.

La lettre tue, mais l'esprit vivifie. (II Cor.^ III, 6.)

A LA vérité ('), le sang du Sauveur nous avait réconciliés à notre grand Dieu par une alliance perpétuelle ; mais il ne suffisait pas pour notre salut que cette alliance eût été conclue, si ensuite elle n'eût été publiée. C'est pourquoi Dieu a choisi ce jour, où les Israélites étaient assemblés par une solennelle convocation, pour y faire publier hautement le traité de la nouvelle alliance qu'il lui plaît contracter avec nous ; et c'est ce que nous montrent ces langues de feu qui tombent d'en haut sur les saints apôtres. Car d'autant

I. Page 9 du manuscrit, à la suite de la nouvelle rédaction du second exorde : Entrons iV abord en notre matière..^ et d'un nouveau début pour le premier point. Voici la première rédaction : « To Ypà;j.;j.a à/roy.Tsîvsi, tô oà TivsOaa ^o>oro'.i"î. — La lettre tue, mais l'esprit vivifie. (II Cor.^ m, 6.) — [P. 5] Si vous me demandez, chrétiens, pour quelle cause la Pentecôte, qui était une fête {var. cérémonie) du peuple ancien, est devenue une solennité du peuple nouveau, et d'où vient que depuis le levant jusqu'au couchant tous les fidèles s'en réjouissent non moins que de la sainte Nativité ou de la glorieuse Résurrection de notre Sauveur, je vous en dirai la raison, avec l'assistance de cet Esprit-Saint qui a rempli en ce jour Tâme des apôtres. C'est aiijourd'hui que notre Église a pris sa naissance ; aujourd'hui, parla prédication du saint Évangile, la gloire et la doctrine de Jésus-Christ ont commencé d'éclairer le monde {var. d'éclater au monde) ; aujourd'hui la loi mosaïque, donnée autrefois avec tant de pompe, est abolie par une loi plus auguste; et, les sacrifices des animaux étant rejetés, le Saint-Esprit envoyé d'en haut iyar. descendu du ciel) se fait lui-même des hosties raisonnables et des sacrifices vivants des cœurs des disciples. Les Juifs offraient autrefois à Dieu, à la Pentecôte, les prémices de leurs moissons : aujourd'hui Dieu se consacre lui-même par son Saint-Esprit les prémices du christianisme, c'est-à-dire les premiers fruits du sang de son Fils, et rend les commencements de l'Église illustres par des signes si admirables que tous les spectateurs en sont étonnés. Par conséquent, mes frères, avec quelle joie devons-nous célébrer ce saint jour ! Et si aujourd'hui les premiers chrétiens paraissent si visiblement échauft'cs de l'Esprit de Dieu, n'est-il pas raisonnable que nous montrions par une sainte et divine ardeur que nous sommes leurs descendants ? Mais afin que vous pénétriez plus à fond quelle est la fête que nous célébrons, suivez, s'il vous plaît, ce raisonnement.

A la vérité, le sang du Sauveur nous avait réconciliés i\ notre grand Dieu par une alliance perpétuelle ; mais il ne suffisait pas pour notre salut que celte alliance eût été conclue, si ensuite elle n'eût été publiée. C'est pourquoi Dieu a choisi ce jour où les Israélites étaient assemblés par une solennelle convocation, pour y faire publier hautement le traité de la nouvelle alliance qu'il lui plaît contracter avec nous ; et c'est ce que nous montrent ces langues de feu cpii tombent d'en haut sur les saints apôtres. Car d'autant c|ue la nouvelle alliance, selon les oracles des prophéties devait être solennellement publiée par le mini- Sermons de Bossuet. yi

que la nouvelle alliance, selon les oracles des prophéties, devait ctrc solennellenieiU publiée par le ministère de la prédication, le Saint-Esprit descend en forme de langues, pour nous faire entendre par cette figure, qu'il donne de nouvelles langues aux saints apôtres ; et qu'autant qu'il remplit de personnes, il établit autant de hérauts qui publieront les articles de l'alliance et les commandements de la loi nouvelle partout où il lui plaira de les envoyer.

C'est donc aujourd'hui, chrétiens, que la loi nouvelle a été publiée : aujourd'hui la prédication du saint Évangile a commencé d'éclairer le monde : aujourd'hui l'Eglise chrétienne a pris sa naissance : aujourd'hui la loi mosaïque, donnée autrefois avec tant de pompe, est abolie par une loi plus auguste ; les sacrifices des animaux étant rejetés, le Saint-Esprit envoyé du ciel se fait lui-même des hosties raisonnables et des sacrifices vivants des cœurs des disciples.

Il est très certain ('), bienheureuse Marie, que vous fûtes la principale de ces victimes : impétrez-nous l'abondance du Saint-Esprit qui vous a aujourd'hui embrasée. Sainte Mère de Jésus-Christ, vous étiez déjà tout accoutumée à le sentir

stère de la prédication, le Saint-Esprit descend en forme de langues pour nous faire entendre par cette [p. 6] figure, qu'il donne de nouvelles langues aux saints apôtres, et qu'autant qu'il remplit de personnes, il établit autant de hérauts qui publieront les articles de l'alliance et les commandements de la loi nouvelle, partout où il lui plaira de les envoyer.

En effet, entendez l'apôtre saint Pierre aussitôt après la descente du Saint- Esprit : voyez comme il exhorte le peuple et annonce la rémission des péchés au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, déclarant aux habitants de Jérusalem que ce JÉSUS qu'ils ont fait mourir, « Dieu l'a établi le Seigneur et le Christ : » Quia Dominufn eiim et Christum fecit Deus. ( Var. En effet, n'entendez-vous pas l'apôtre saint Pierre qui exhorte le peuple à la pénitence, qui annonce la rémission des péchés au nom , etc) C'est ce que saint Pierre prêche aujourd'hui, comme il est écrit aux Actes^ chapitre II : et cela, dites-moi, chrétiens, n'est-ce pas faire la publication de la loi nouvelle et de la nouvelle alliance? Je joins ensemble l'alliance et la loi, parce qu'elles ne sont toutes deux qu'un môme Evangile, que les apôtres, comme les hérauts du grand Dieu, publient premièrement dans Jérusalem, conformément à ce que dit Isaïe : « La loi sortira de Sion, et la parole de Dieu de Jérusalem. » (/y., ii, 3.)

Mais encore que la publication du saint Évangile dût être commencée dans Jérusalem, elle ne devait pas y être arrêtée. Tous les prophètes avaient promis que la loi nouvelle serait portée jusqu'aux extrémités de la terre, et que par

I. Ms. Il était certain. (Distraction corrigée à bon droit par les éditeurs.)

présent en votre âme , puisque déjà sa vertu vous avait couverte lorsque l'Ange vous salua de la part de Dieu, vous disant : Ave...

[P. 7] Entrons d'abord en notre matière ; elle est si haute et si importante, qu'elle ne me permet pas de perdre le temps à vous faire des avant-propos superflus. Je vous ai déjà dit, chrétiens, que la fête que nous célébrons en ce jour, c'est la publication de la loi nouvelle : et de là vient que la prédication, par laquelle cette loi se doit publier, est commencée aujourd'hui dans Jérusalem, selon cette prédiction d'Isaïe : « La loi sortira de Sion, et la parole de Dieu de Jérusalem i^). » Mais bien qu'elle dût être commencée dans Jérusalem, elle ne devait pas y être arrêtée : de là elle devait se répandre dans toutes les nations et dans tous les peuples, jusqu'aux extrémités delà terre. Comme donc la loi nouvelle de notre Sauveur n'était pas faite pour un seul peuple, certainement il n'était pas convenable qu'elle fût publiée en un seul langage. C'est pourquoi le texte sacré nous enseigne que les apôtres prêchant aujourd'hui, bien que leur auditoire

a. Is.^ II, 3.

elle toutes les nations et toutes les langues seraient assujetties au vrai Dieu. Comme donc la loi de notre Sauveur n'était pas faite pour un seul peuple, certainement il n'était pas convenable qu'elle fût publiée en un seul langage. Aussi les premiers docteurs du christianisme, qui avant ce jour étaient ignorants, aujourd'hui étant pleins de l'Esprit de Dieu, parlent toutes sortes de langues, ainsi que remarque le texte sacré. Que veut dire ceci, je vous prie ? Oui ne voit que le Saint-Esprit nous enseigne que si autrefois, sous la Loi, il n'y avait ijue la seule langue hébraïque qui fût l'interprète des secrets de Dieu, aujourd'hui par l'Évangile de Jésus-Christ toutes les langues sont consacrées, selon cet oracle de Daniel : « Toutes les langues serviront au Seigneur. » {Da/i., vu, 14.) {Var. Par où l'on voit que le Saint-Esprit nous apprend que...) Etrange et inconcevable opération de cet Esprit « qui souffle où il veut ! » De toutes les parties de la terre où les Juifs étaient dispersés, il en était venu dans Jérusalem pour y célébrer la fête de la Pentecôte. Les apôtres parlent à cet auditoire mclé de tant de peui)les divers et de langues si différentes. Et cependant chacun les entend : le Romain et le Parthe, le Juif et le Grec, le Mcde, l'Egyptien et l'Arabe, l'Africain, l'Européen et l'Asiatique. Bien plus, dans un même discours des apôtres, ils remarcpient tous leur propre langue ; il semble ;\ chacun qu'on lui parle la langue que sa nourrice lui a apprise. Et c'est pour cela qu'ils s'écrient : « Ces hommes ne sont-ils pas Galiléens .'' Comment est-ce donc que chacun entend la langue dans laquelle il est né.' » (-/^A, n, 7, 8.) {Ttir. Comment est-ce donc que nous entendons les langues dans lesquelles nous sommes nés.') Fidèles, que signifie ce nouveau prodige? C'est que par la grâce du christianisme

fût ramassé d'une infinité de nations diverses, chacun y entendait son propre idiome et la langue de son pays. Par où le Saint-Esprit nous enseigne que si, à la tour de Babel, l'ori^rueil avait autrefois divisé les langues ('*), l'humble doctrine de l'Kvangile les allait aujourd'hui rassembler ; qu'il n'y en aurait point de si rude ni de si barbare, dans laquelle la vérité de Dieu ne fût enseignée ; que l'Eglise de Ji'sus-CiiRiST les parlerait toutes ; et que si, dans le Vieux Testament, il n'y avait que la seule langue hébraïque qui fût l'interprète des secrets de Dieu, maintenant, par la grâce de l'Évano-ile, toutes les langues seraient consacrées, selon cet oracle de Daniel : « Toutes les langues serviront au Seitrneur (''). » Par où vous voyez, chrétiens, la merveilleuse conduite de Dieu, qui ordonne, par un très sage conseil, que la loi qui devait être commune à toutes les nations de la terre, soit publiée dès le premier jour en toutes les langues. Imitons les saints apôtres, mes frères, et publions la loi de notre Sauveur avec une ferveur céleste et divine. Je vous dénonce donc, au nom de Jésus, que, par la descente du Saint-Esprit, vous n'êtes plus sous la loi mosaïque, et que Dieu vous a appelés à la^ loi de grâce : et afin que vous entendiez quelle est la loi dont on vous délivre, et quelle est

a. Gènes. f xi, 9. — d. Dan., vu, 14. toutes les langues seront réunies, PÉglise parlera tous les langages : il n'y en aura point ni de si rude ni de si barbare dans lequel la vérité de Dieu ne soit enseignée ; et, les nations diverses entrant dans l'Eglise, l'articulation à la vérité sera dififérente, mais il n'y aura en quelque sorte qu'un même langage ; parce que tous les peuples fidèles, parmi la multiplicité des sons et des voix, n'auront tous qu'une même foi à la bouche et une même vérité dans le cœur.

Autrefois à la tour de Babel l'orgueil des hommes a partagé les langages ; mais l'humilité de notre Sauveur les a aujourd'hui rassemblés ; et la créance qui devait être commune à toutes les nations de la terre est pubHée dès le premier jour en toutes les langues. Par où vous voyez, chrétiens, selon que je l'ai déjà dit, que le mystère que nous honorons aujourd'hui avec tant de solennité {var. que la fête que nous célébrons), c'est la publication de la loi nouvelle. Or notre Dieu ne s'est pas contenté qu'elle ait été {var. qu'elle fût) publiée une fois : il a établi pour toujours les prédicateurs, qui, succédant à la fonction des apôtres, doivent être les hérauts de son Évangile. Et ainsi que puis-je faire de mieux en cette sainte et bienheureuse journée que de rappeler en votre mémoire sous quelle loi vous avez à vivre? Écoutez donc, peuples chrétiens. Je vous dénonce au nom de JÉSUS, par la parole duquel cette chaire vous doit être en vénération ; je vous dénonce, dis-je, au nom de Jésus que vous n'êtes point sous la loi mosaïque ; elle est annulée et ensevelie : mais Dieu vous a appelés

POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE. 54g

la loi que Ton vous impose, je vous produis l'apôtre saint Paul, qui vous enseignera cette différence. « La lettre tue, ditil, et [p. 8] l'esprit vivifie. » La lettre, c'est la loi ancienne ; et l'esprit, comme vous le verrez, c'est la loi de grâce : et ainsi, en suivant l'apôtre saint Paul (''), faisons voir, avec l'assistance divine, que la loi nous tue par la lettre, et que la grâce nous vivifie par l'esprit.

PREMIER POINT

Et, pour pénétrer le fond de notre passage ('), il faut examiner avant toutes choses quelle est cette lettre qui tue, dont parle l'Apôtre. Et premièrement il est assuré qu'il parle très évidemment de la Loi: mais d'autant qu'on pourrait entendre ce texte de la Loi cérémonielle, comme de la circoncision et des sacrifices, dont l'observation tue les âmes ; ou même de quelques façons de parler figurées qui sont dans la Loi, et qui ont un sens très pernicieux, quand on les veut prendre trop à la lettre; à raison de quoi on peut dire que la Loi, en quelques-unes de ses parties, est une letre qui tue ; pour ne

a. II Cor.^ III, 6.

à la loi de grâce, h l'Évangile, au Nouveau Testament, qui a été signé du sang du Sauveur, et scellé aujourd'hui par l'Esprit de Dieu.

Et afin que vous entendiez quelle est la loi dont on vous délivre et quelle est la loi que l'on vous impose, je vous produis l'apôtre saint Paul, qui vous enseignera cette différence. « La lettre tue, dit-il, l'esprit vivifie : » la lettre, c'est la loi mosaïque ; l'esprit, comme vous verrez, c'est la loi de grâce. Et ainsi, en suivant l'apôtre saint Paul, faisons voir, avec l'assistance divine (luir. avec la grâce de Dieu), que la loi mosaïque nous tue, et qu'il n'y a que la loi nouvelle qui nous vivifie. »

En concentrant ce début, Bossuet en a tiré son double exorde. Dans le sommaire, il tiendra compte de ces pages, où la doctrine est exprimée avec plus de développements que dans la rédaction définitive.

I Preinûre rédaction non effacée:(i [i*"" point.] Pour pénétrer le sens de notre passage, il faut examiner avant toutes choses quelle est cette lettre dont parle l'.Apôtre, quand il prononce : « La lettre tue. » Et premicrement, il est assuré qu'il veut parler de la loi mosaïque. Mais d'autant que la loi mosaïque a plusieurs parties, on pourrait douter de laquelle il parle. Dans la Loi il y a les préceptes cérémoniaux, comme la circoncision et les sacrifices, et il y a les préceptes moraux, qui sont compris dans le Décalogue : « Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu ; tu ne te feras point d'idole taillée ; tu ne déroberas jîoint ; » et le reste. [/V;//., V, 8-21.] Quant aux préceptes cérémoniaux, il est 1res constant que la lettre tue : d'autant que les cérémonies de la Loi ne sont pas seulement abrogées, mais encore expressément condamnées dans la loi de grâce, suivant ce cjue dit saint Paul aux

VOUS point laisser en suspens, je dis que FApôtre parle du Décalogue, qui est la partie de la Loi la plus sainte. Oui, ces dix commandements si augustes qui défendent le mal si ouvertement; c'est ce que l'Apôtre appelle la lettre qui tue, et je le prouve clairement par ce texte: car après avoir dit que la lettre tue; immédiatement après, parlant de la Loi, il l'appelle « un ministère de mort taillé en lettres dans la pierre, » ministratio mortiSy litteris deformata in lapidi- Ims ("). Le ministère de mort, c'est sans doute la lettre qui tue: et la lettre taillée dans la pierre, ne sont-ce pas les deux tables données à Moïse, où la Loi était écrite du doigt de Dieu? C'est donc cette Loi donnée à Moïse, cette Loi si sainte du Décalogue, que l'Apôtre appelle ministère de mort, et par conséquent la lettre qui tue. C'est pourquoi, dans l'Epître aux Romains, il l'appelle expressément « une loi de mort (^) » et une loi de damnation : il dit que « la force du péché est dans

a. Jbid.y 7. — b. Ro?n.^ vu, 6.

Galates : « Si vous vous faites circoncire, Jésus-Christ ne vous sert de rien. » (v, 2.) Est-ce donc de cette partie de la Loi qui ordonnait {var. disposait) les anciennes observations, que l'Apôtre décide que la lettre tue ? Ou bien cette sentence plutôt ne doit-elle point s'appliquer à certaines expressions figurées qui sont en divers endroits de la Loi, qui ont un sens très pernicieux si on les explique trop à la lettre, desquelles pour cette raison on peut dire que la lettre tue? Ou si ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses que l'Apôtre veut désigner par ces mots, parle-t-il point peut-être du Décalogue ? A quelle opinion nous rangerons-nous ? Je réponds qu'il parle du Décalogue, qui fut donné à Moïse sur la montagne : et je le prouve par une raison invincible. Car dans ce même troisième chapitre delà IP aux Corinthiens, où saint Paul nous enseigne que la lettre tue, immédiatement après, parlant de la Loi, il l'appelle « le ministère de mort qui a été taillé dans la pierre, » ministratio j?iortis litteris deformata in lapidibus. Qu'est-ce qui a été gravé dans la pierre ? Aucun de nous pourrait-il ignorer que ce sont les dix préceptes du Décalogue ; que ces dix commandements de la Loi, qui défendent le mal si ouvertement, c'est ce que l'Apôtre appelle la lettre qui tue ? Et d'ailleurs le ministère de mort, n'est-ce pas la lettre qui tue ? Concluons donc maintenant et disons : Sans doute le ministère de mort et la lettre qui tue, c'est la même chose: or, la Loi qui a été gravée sur la pierre, c'està-dire les préceptes du Décalogue, selon saint Paul, c'est le ministère de mort : et partant, les préceptes du Décalogue, ces ])réceptes si saints et si justes, selon la doctrine du saint Apôtre, sont indubitablement la lettre qui tue. Et pour confirmer cette vérité, le même {atix Romains^ chapitre vu,) que ne dit-il pas de la Loi ? « Je ne connaîtrais pas le péché, dit-il, si la Loi n'avait dit : Tu ne convoiteras point. » Sur quoi l'incomparable saint Augustin raisonne ainsi très doctement à son ordinaire : Oii est-ce que la Loi dit : Tu ne convoiteras point ? Chacun sait que cela est écrit dans le Décalogue. C'est donc du Décalogue que parle l'Apôtre, et c'est ce qu'il entend par la Loi. Et par conséquent,

Loi (''); que le péché est mort sans la Loi, et que la Loi lui donne la vie; que le péché nous trompe par le commandement de la Loi {^)y » et quantité d'autres choses de même force.

Que dirons-nous ici, chrétiens? Quoi! ces paroles si vénérables: « Israël, je suis le Seigneur ton Dieu ; tu n'auras point d'autres dieux devant moi (') ! » sont-elles donc une lettre qui tue.'^ et une Loi si sainte méritait-elle un pareil éloge [p. 9] de la bouche d'un apôtre de Jésus-Christ? Tâchons de démêler ces obscurités, avec l'assistance de cet Esprit- Saint qui a rempli aujourd'hui les cœurs des apôtres. Cette question est haute, elle est difficile; mais comme elle est importante à la piété. Dieu nous fera la grâce d'en venir à bout. Pour moi, de crainte de m'égarer, je suivrai pas à pas le plus éminent de tous les docteurs, le plus profond interprète du grand Apôtre, je veux dire, l'incomparable saint Augustin, qui explique divinement cette vérité dans le premier livre ad Simplicianum et dans le livre de Spiritu et litt'era. Rendezvous attentifs, chrétiens, à une instruction que j'ose appeler la base de la piété chrétienne.

a. I Ct»r., XV, 56. — b. Rom.^ vu, 8, 9, 11. — c. Dent., v, 6, 7.

lorsqu'il dit : « Les passions des péchés qui sont par la Loi {Rom., vu, 5), » c'est du Décalogue qu'il parle ; et quand il répète si souvent : la loi de péché et de mort, c'est encore du Décalogue qu'il parle. [P. 13] Bref, il parle du Décalogue, quand il dit ensuite que «sans la Loi le péché était mort, et que la Loi venant, le péché aussitôt a repris la vie. > {Rom., viii, 8, 9.) Eh quoi donc ! ces paroles si vénérables que Dieu a écrites de sa main jiropre : < Israël, je suis le Seigneur ton Dieu : tu n'auras point d'autres dieux que moi ; )) et : « Tu honoreras ton père et ta mère : » et ces autres ordonnances si équitables, doivent-elles être a])i)elées la lettre qui tue? Est-ce là cette loi de mort pariaquelle le péché a repris la vie .'* Que dirons-nous ici, chrétiens .'' Dirons-nous avec les marcionites que le Dieu qui a donné la Loi à Moïse n'est pas le même qui a inspiré l'Évangile } et que c'est pour cette raison que saint Paul, ce grand prédicateur du saint Évangile, parle avec tant de mépris de la Loi .•* Loin de nous un si exécrable blasphème ! Que dirons-nous donc en un tel embarras, et comment exi)liquerons-nous le sens de saint Paul ? Fidèles, cette diffîculté est très grande. Mais d'autant qu'elle est importante à la piété, demandons l'assistance de notre Dieu ; et pour ne nous |)oint égarer dans une question si haute et si nécessaire, suivons le |)las éminent de tous les docteurs et le plus profond interprète du saint Apôtre, je veux dire l'incomparable saint .Vugustin, qui'explique divinement {7/ar. admirablement) cette vérité dans le premier livre à Simplicien (.!/>. Simplician), et dans le livre A' V hlspn'f et de la Lettre. Rende/vous allenlifs, chrétiens, ;\ une instruction que j'ose appeler la base de la piété chrétienne.

Quand l'Apôtre parle ainsi de la Loi/quand il l'appelle une lettre qui tue et qui donne au péché de nouvelles forces, croyez qu'il ne songe pas à blâmer la Loi; mais il déplore la faiblesse delà nature. Si donc vous voulez entendre l'Apôtre, apprenez premièrement à connaître les langueurs mortelles qui nous accablent, (') depuis la chute du premier père, dans lequel, comme dans la tige du genre humain, toute la race des hommes a été gâtée par une corruption générale.

Et pour mieux comprendre nos infirmités, considérons, avant toutes choses, quelle était la fin à laquelle notre nature était destinée. Certes, puisqu'il avait plu à notre grand Dieu de laisser tomber sur nos âmes une étincelle de ce feu divin qui éclaire les créatures intelligentes, il est sans doute que nos actions devaient être conduites par la raison. Or il n'y avait rien de plus raisonnable que de consacrer tout ce que nous sommes à celui dont la libéralité nous a enrichis; et partant, notre inclination la plus naturelle devait être d'aimer et de servir Dieu: c'est à quoi tout l'homme devait conspirer. D'où passant plus outre, je dis que les sens étant inférieurs à l'intelligence, il fallait aussi que les biens sensibles le cédassent aux biens de l'esprit; et ainsi, pour mettre les choses dans un bon [p. 14] ordre, les affections de l'homme devaient être tellement disposées, que l'esprit dominât sur le corps, que la raison l'emportât sur les sens, et que le Créateur fût préféré à la créature. Vous voyez bien qu'il n'a rien de plus juste; et si la nature humaine était droite, telles devraient être ses inclinations.

Mais, ô Dieu ! que nous en sommes bien éloignés! et que cette belle disposition est étrangement pervertie, puisque,

Quand l'Apôtre enseigne que par la Loi le péché a pris de nouvelles forces, ne croyez pas qu'il veuille blâmer la Loi, qu'il a si souvent appelée très juste et très sainte. Ce qui le fait parler de la sorte, c'est qu'il regarde la maladie de notre nature, où l'iniquité domine si fort qu'elle tourne en mal la Loi même, par laquelle nous devions être formés dans les mœurs ivar. à la bonne vie). Apprenons donc à connaître, fidèles, les langueurs qui nous accablent... »

La suite est devenue le texte définitif. On voit que Bossuet a eu raison de concentrer une première dissertation, qui était devenue diffuse pendant qu'il ne s'attachait qu'à la doctrine et à ses difficultés. 11 en sera de même plus loin, avec cette aggravation que là les éditions ont cousu l'une à l'autre les deux rédactions successives.

I. Ici se fait le raccord de la seconde rédaction avec la première,

par le désordre de notre péché, nos inclinations naturelles se sont tournées aux objets contraires! Car certainement la plupart des hommes suit l'inclination naturelle. Or il n'est pas difficile de voir qu'est-ce qui domine le plus dans le monde. La première vue, n'est-il pas vrai, c'est qu'il n'y a que les sensqui régnent, que laraison est opprimée et éteinte? Elle n'est écoutée qu'autant qu'elle favorise les passions: nous n'avons d'attachement qu'à la créature; et si nous suivons (') le cours de nos mouvements, nous en viendrons bientôt (') à oublier Dieu. Qu'ainsi ne soit: regardez quel était le monde avant que l'on y eût prêché l'Évangile. Où était en ce tempslà le règne de Dieu, et à qui est-ce qu'on présentait de TencensPOui ne sait que l'idolâtrie avait tellement infecté la terre, qu'il semblait que ce grand univers fût changé en un temple d'idoles (^)? Qui n'est saisi d'horreur, en voyant cette multiplicité de dieux inventée pour rendre méprisable le nom de Dieu.-^ qui ne voit en ce nombre prodigieux de fausses divinités l'étrange débordement de notre nature, qui, renonçant à son époux véritable, à la manière d'une femme impudique, s'abandonnait à une infinité d'adultères {'^) par une insatiable prostitution? Car il est très certain que l'idolâtrie n'avait rien laissé d'entier sur la terre : c'était le crime de tout le monde. Et encore que Dieu se fût réservé un petit peuple dans la Judée, toutefois nous savons que ce peuple, qui était le seul (^), dans toute la terre habitable, instruit dans la véritable religion, était si fort porté à quitter son Dieu, que ni ses miracles, quoique très visibles, ni ses promesses, quoique très magnifiques, ni ses châtiments, quoique très rigoureux, n'étaient pas capables de retenir cette inclination furieuse qu'ils avaient de courir après les idoles: tant il est vrai que le

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