SECOND PANEGYRIQUE
DE SAINT GORGON. incomplet. Vers 1654.
Il n'y a plus de manuscrit, et nous n'avons que la première moitié de l'œuvre. Dans ces conditions, nous ne pouvions établir la date que par conjecture. Malgré quelques rudesses de forme, dont on s'est scandalisé mal à propos (Cf. Histoire critique de la Prédication de Bossîiet, ^. I40> ce discours, d'un tour si vif et si ferme, doit, ce semble, être tenu, à la vérité, pour un essai de la jeunesse de l'orateur, mais non pour l'un des plus anciens.
Omne quod nattcin est ex Deo^ vincit mtindîivi; et hœc est Victoria qîiœ vincit imi?idH7n^ fides nostra.
Tout ce qui est né de Dieu, surmonte le monde ; et la victoire qui surmonte le monde, c'est notre foi.
iljoan., V, 4.)
IL n'est point de temps ni d'heure plus propre à faire l'éloge des saints martyrs, que celui du sacrifice adorable pour lequel vous êtes ici assemblés. C'est, mes frères, de ce sacrifice que les martyrs ont tiré toute leur force, et c'est aussi dans ce sacrifice qu'ils ont pris leur instruction. C'est la nourriture céleste que l'on nous donne à ces saints autels, qui les a affermis et fortifiés contre toutes les terreurs du monde ; et le sang que l'on y reçoit les a animés à verser le leur pour la gloire de l'Évangile. Et n'est-ce pas dans ce sacrifice que, voyant Jésus-Christ s'offrir à son Père, ils ont appris à s'offrir eux-mêmes en Jésus-Christ et par Jésus-Christ ? Et cette innocente victime qui s'immole tous les jours pour nous, leur a inspiré le dessein de s'immoler pour l'amour de lui. Saint Ambroise, après avoir découvert les corps des martyrs de Milan, les mit dans les mêmes autels sur lesquels il célébrait le saint sacrifice ; et il en rend cette raison à son peuple : Stucedant, dit ce grand évêquc avec son éloquence ordinaire ("), succédant victinuc trijcmphales in locum nbi Ch'istus hostia est : « Il est juste, il est
a. Epist. XXH, n. 13,
raisonnable que ces triomphantes victimes soient placées dans le même lieu où Jésus-Christ est immolé tous les jours; » et si ce sont des victimes, on ne peut les mettre que sur les autels.
Ne croyez donc pas, chrétiens, que l'action du sacrifice soit interrompue par le discours que j'ai à vous faire du martyre de saint Gorgon. Vous quittez un sacrifice pour un sacrifice ; c'est un sacrifice mystique que la foi nous fait voir sur ces saints autels ; et c'est aussi un sacrifice que je dois vous représenter en cette chaire. Jésus-Christ est immolé dans Tun et dans l'autre : là, il est mystiquement immolé sous les espèces sanctifiées ; et ici, il sera immolé en la personne d'un de ses martyrs : là, il renouvelle le souvenir de sa Passion douloureuse ; ici, il accomplit en ses membres ce qui manquait à sa Passion, comme parle le divin Apôtre (''). L'un et l'autre de ces sacrifices se fait par l'opération de l'Esprit de Dieu ; et, pour profiter de l'un et de l'autre, nous avons besoin de sa grâce, que je lui demande humblement par les prières de la sainte Vierge. Ave.
Pour entrer d'abord en matière, je suppose que vous savez que nous sommes enrôlés par le saint baptême dans une milice spirituelle, en laquelle nous avons le monde à combattre. Cette vérité est connue ; mais il importe que vous remarquiez que cette admirable milice a ceci de singulier : que le prince qui nous fait combattre sous ses glorieux étendards, — vous entendez bien, chrétiens, que c'est Jésus le Sauveur des âmes, — nous ordonne non seulement de combattre, mais encore nous commande de vaincre. La raison en est évidente ; car dans les guerres que font les hommes, tout l'événement ne dépend pas du courage ni de la résolution des soldats : je veux dire qu'on n'emporte pas tout ce qu'on attaque avec vigueur. Quelquefois la nature des lieux, qui souvent sont inaccessibles ; quelquefois les hasards divers, qui se rencontrent dans les combats, rendent inutiles les efforts des assaillants; quelquefois même la résistance est si opiniâtre, que l'attaque la plus hardie n'est pas capable de
rt. Coloss.^ I, 24.
la surmonter : de là vient que le général ne répond pas toujours des événements ; et enfin toutes les histoires sont pleines de ces braves infortunés, qui ont eu la gloire de bien combattre sans avoir le plaisir de triompher ; qui ont remporté de la bataille la réputation de bons soldats, sans avoir pu obtenir le titre de victorieux.
Mais il n'en est pas de la sorte dans les guerres que nous faisons sous Jésus-Christ notre capitaine. Les armes qu'on nous donne sont invincibles : le seul nom de notre Sauveur, sous lequel nous avons l'honneur de combattre, met nos ennemis en désordre : tellement que, si le courage ne nous manque pas, l'événement n'est pas incertain ni la victoire douteuse. C'est pourquoi je vous disais, chrétiens, et j'avais raison de le dire, que dans la milice où nous servons, dans l'armée où nous sommes enrôlés, il n'y a pas seulement ordre de combattre, mais encore que nous sommes obligés de vaincre ; et vous le pouvez avoir remarqué par les paroles que j'ai alléguées du disciple bien-aimé de notre Sauveur : Omne quod natum est ex Deo, vincit mundum : « Tout ce qui est né de Dieu, surmonte le monde.» Ouest l'armée où l'on puisse dire que tous les combattants sont victorieux ? Ici vous voyez comme il parle : « Tout ce qui est né de Dieu, » tout ce qui est enrôlé par le baptême, quod nattini est ex Deo, ce sont autant de victorieux. Cette milice remporte nécessairement la victoire ; et s'il y a des vaincus, c'est qu'ils n'ont pas voulu combattre, c'est que ce sont des déserteurs. Il est écrit dans les prophètes : Electiinei non laborabunt frustra ('*) : « Mes élus ne travailleront point en vain, » c'est-à-dire que dans cette armée il n'y a point de vertus malheureuses ; la valeur n'a jamais de mauvais succès ; et tous ceux qui combattent bien, seront infailliblement couronnés : Onnic quod natum est ex Deo, vincit niundimi.
Venez donc, venez, chrétiens, à cette glorieuse milice. Il y a des travaux à souffrir, mais aussi la victoire est indubitable : ayez la résolution de combattre, vous aurez l'assurance de vaincre. Que si les paroles ne suffisent pas, s'il faut des exemples pour vous animer, en voici un illustre que je vous
a, Is.j Lxv, 23.
présente dans le martyre du grand saint Gorgon. Oui, mes frcres, il a combattu, c'est pourquoi il a triomphé. Vous lui verrez surmonter le monde, c'est-à-dire,dit saint Augustin ('*), toutes ses erreurs, toutes ses terreurs, et les attraits de ses fausses amours : c'est ma première partie. Mais, mes frères, ce n'est pas assez que vous lui voyiez répandre son sang, il faut que ce sang échauffe le nôtre ; il faut que ses bienheureuses blessures, que l'amour de Jésus-Christ a ouvertes, fassent impression sur nos cœurs : il y aurait pour nous trop de honte, d'être lâches et inutiles spectateurs de cette glorieuse bataille. Jetons-nous, mes frères, dans cette mêlée, fortifions-nous par les mêmes armes, soutenons le même combat ; et nous remporterons la même victoire, et nous chanterons tous ensemble : Et hœc est Victoria quœ vincit DuindiiDi \^,Jides nostra\ .• « Et la victoire qui surmonte le monde, c'est notre foi. »
PREMIER POINT
Ce n'est pas à moi, chrétiens, à entreprendre de vous faire voir quelle est la gloire des saints martyrs ; il faut que j'emprunte les sentiments du plus illuminé de tous les docteurs : vous sentez que je veux nommer saint Augustin. Ce grand homme, pour nous faire entendre combien la grâce de Jésus- Christ est puissante dans les saints martyrs, se sert de cette belle pensée : d'un côté, il nous montre Adam dans le repos du paradis ; de l'autre, il représente un martyr au milieu des roues et des chevalets et de tout l'appareil horrible des tourments dont on le menace. Trouvez bon, je vous prie, mes frères, que j'expose ici à vos yeux ces deux objets différents. Dans Adam la charité règne comme une souveraine paisible, sans aucune résistance des passions ; dans le martyr la charité règne, mais elle est troublée par les passions, et chargée du poids d'un corps corruptible : elle règne sur les passions, comme une reine à la vérité, mais sur des sujets rebelles, et qui ne portent le joug qu'à regret. Adam est dans les délices, on en offre aussi aux martyrs ; mais avec cette différence: que les délices dont jouit Adam sont pour l'inviter à bien
a. De Lonepl. et Grat.^ cap. xn, n. 35.
vivre, et les plaisirs qu'on offre au martyr lui sont présentés pour l'en détourner. Dieu promet des biens à Adam et il en promet au martyr; mais Adam tient déjà ce que Dieu promet, et le martyr n'a que l'espérance; et, cependant, il gémit parmi les douleurs. Adam n'a rien à craindre, sinon de pécher ; le martyr a tout à craindre, s'il ne pèche pas. Dieu dit à Adam : Tu mourras, si tu pèches ; et d'autre part il dit au martyr : Meurs, afin que tu ne pèches pas ; mais meurs cruellement, inhumainement. A Adam : La mort sera la punition de ton manquement de persévérance ; à celui-ci : Ta persévérance sera suivie d'une mort cruelle. On retient celui-là comme par force ; on précipite celui-ci avec violence. Cependant, ô merveille ! dit saint Augustin, (ah ! c'est notre malheur) « au milieu d'une si grande félicité, avec une facilité si étonnante de ne point pécher, Adam ne demeure point ferme dans son devoir : » Non stetit in tanta félicitât e, in tanta non pec candi facilitate : et le martyr, quoique le monde le flatte d'abord, le menace, frémisse ensuite, écume de rage, tonnant avec fureur contre lui, il rejette tout ce qui attire, méprise tout ce qui menace, surmonte tout ce qui tourmente. D'une main il repousse ceux qui le flattent, qui l'embrassent et qui le caressent ; de l'autre il soutient les efforts de ceux qui lui arrachent, pour ainsi dire, la vie goutte à goutte. O Jésus, Dieu infirme, c'est votre ouvrage. Il est bien vrai, ô divin Sauveur, que vous nous avez réparés avec une grâce bien plus abondante que vous ne nous aviez établis. Le fort abandonne (') l'immortalité; le faible supporte constamment la mort : la puissance succombe, et l'infirmité est victorieuse : Virtus in infirmitate perficitiir ('"). Plus de force, plus d'infirmité ; plus de gloire, et plus de bassesse. C'est le mystère de Jésus-Christ fait chair : la force éclate dans la faiblesse : Unde hoc, nisi donante illo a quo misericordiam consecuti sunt ut fidèles essent ('') '^ D'où cela vient-il, si ce n'est de celui qui ne leur a pas donné un esprit de crainte pour céder aux persécuteurs, mais de force, de dilection, de sobriété : sobriété, pour s'abstenir des douceurs; force, pour ne pas s'ef-
a.W Cor., XII, 9. — b. S. Aii»(., iihi supra, I. Var. ne garde pas.
r^ô i'ani':c;yki(juk m: saint gorgon.
frayer des menaces; charité, pour supporter les tourments, plutôt (lue de se séparer de J i':sus-Ciirist et pour dire avec 1 Aijôtre : Çjuis crgo 7ios scparabit a charitate Christi {f) ?
N'est-ce pas, mes frères, cet esprit qui a agi dans saint Gorgon ? Il faut que je vous le représente dans la cour des empereurs. Vous savez quel crédit avaient auprès d'eux les domestiques qui les approchaient, la confiance dont ils les honoraient, les biens dont ils les comblaient, l'influence qu'ils avaient dans toutes les affaires. De là cette magnificence qui les environnait, que Jésus-Christ avait en vue lorsqu'il a dit : « Ce sont ceux qui habitent les palais des rois, qui sont vêtus mollement : » Ecce qui mollibus vestiuntur, in doinibus reguin sunt ('). Et par ces paroles le divin Sauveur nous retrace tout ie luxe, la mollesse, les délices des cours. Or on sait combien la cour des empereurs romains était superbe et fastueuse. Quel devait donc être l'éclat de leurs favoris, et en particulier de saint Gorgon ; car Eusèbe de Césarée, qui a vécu dans son siècle, dit de lui et des compagnons de son martyre,que l'empereur les aimait comme ses propres enfants: ^Equc ac germanifilii chari erant (^\ et qu'ils étaient montés au suprême degré des honneurs! Avoir de si belles espérances, et cependant vouloir être, quoi ^. le plus misérable des hommes; en un mot, chrétien! il faut, certes, que la vue d'un objet bien attrayant (') ait fait de vives et fortes impressions sur un cœur. Quels étaient alors les chrétiens, et à quoi s'exposaient-ils ? Au mépris et à la haine, qui étaient l'un et l'autre portés aux dernières extrémités. Lequel des deux est le plus sensible ? Il y en a que le mépris met à couvert de la haine, et l'on hait bien souvent ce qu'on craint ; et ce qu'on craint.on ne le méprise pas. Mais tout s'unissait contre les chrétiens.le mépris et la haine. Ceux qui les excusaient les faisaient passer pour des esprits faibles, superstitieux, indignes de tous les honneurs; qu'il fallait déclarer infâmes. La haine, succédant au mépris, éclatait par la manière dont on les menait au sup-
a. Knm., viii, 35. — b. Matth., XI, 8. — c. Histor. Eccles., lib. VIII, cap. vi.
I. /:^///. effrayant. — Nous corrigeons par conjecture, n'ayant pu retrouver le manuscrit. Il nous semble difficile d'imputer à la crainte le généreux sacrifice dont l'orateur relève le mérite.
plice, sans garder aucune forme, ni suivre aucune procédure. Cela étaitbon pour les voleurs et pour les meurtriers; mais, pour les chrétiens, on les conduisait aux gibets comme on mènerait des agneaux à la boucherie. Chrétien, homme de néant, tu ne mérites aucun égard ; et ton sang, aussi vil que celui des animaux, doit être répandu avec aussi peu de ménagement. Ainsi, dans l'excès de fureur dont les esprits étaient animés contre eux, on les poursuivait de toutes parts ; et les prisons étaient tellement pleines de martyrs, qu'il n'y avait plus de place pour les malfaiteurs ('*). S'il y avait quelque bataille perdue, s'il arrivait quelque inondation ou quelque sécheresse, on les chargeait de la haine de toutes les calamités publiques. Chrétiens innocents, on vous maudit, et vous bénissez ; vous souffrez sans révolte, et même sans murmure : vous ne faites point de bruit sur la terre : on vous accuse de remuer tous les éléments, et de troubler l'ordre de la nature ! Tel était l'effet de la haine qu'on portait au nom chrétien.
A quoi donc pensait saint Gorgon, de descendre d'une si haute faveur à une telle bassesse ? Considéré d'abord par tout l'empire, il consent de devenir l'exécration de tout l'empire : Ht^c est Victoria quœ vincit munduni. Et quel courage ne fallait-il pas pour exécuter cette généreuse résolution sous Dioclétien, où la persécution était la plus furieuse; où le diable, sentant approcher peut-être la gloire que Dieu voulait donner à l'Église sous l'empire de Constantin, vomissait tout son venin et toute sa rage contre elle, et faisait ses derniers efforts pour la renverser ^, Dioclétien s'en vantait, et se glorifiait d'avoir de tous côtés dévoilé et confondu la superstition des chrétiens : Superstitio7ie ckristianoruni ubique détecta. Vraie marque de sa fureur et en même temps marque sensible de son impuissance : Et Jicrc est victoria quœ vincit mundîim. Saint Gorgon lui résiste ; et le tyran, pour l'abattre, fait exercer sur son corps toute la violence que la cruauté la plus barbare peut inspirer. Ah ! qui viendra essuyer ce sang dont il est couvert, et laver ces blessures que le saint martyr endure pour Jksus-Christ ? Saint Paul a. Tertull., ad Nat.^ lib. I, n. 9.
Sermons de Bossuet. 37
en avait reçu, et le geôlier même de la prison où il est renferme lave ses plaies avec un grand respect : mais ici les tyrans ne permettent pas qu'on procure le moindre adoucissement à saint Gorq^on ; et son pauvre corps écorché, à qui les onguents les plus doux, les plus innocents, auraient causé d'insupportables douleurs, est frotté de sel et de vinaigre.
C'est ainsi qu'il devient conforme à son modèle, qui fait deux plaintes sur les traitements qu'il souffre dans sa Passion. His plagatus sum (") : « Voilà les blessures que j'ai reçues ; » mais « ils ont encore ajouté de nouvelles cruautés aux premières douleurs de mes plaies : » Super dolorem vulncrum mcorum addiderunt (''). Ils m'ont mis une couronne d'épines ; voilà le sang qui en coule : His plagatus sum ; mais ils l'ont enfoncée par des coups de canne : Supe^^ dolorem vulnerum meorum addideimnt. Ils m'ont dépouillé pour me déchirer de coups de fouet : His plagatus sum ; mais ils m'ont remis mes habits, et, me les ôtant de nouveau pour m'attacher nu à la croix, ils ont rouvert toutes mes blessures : S Jipcr dolore7n vulnerum meorum addiderunt. Ils ont percé mes mains et mes pieds ; et, ayant épuisé mes veines de sang, la sécheresse de mes entrailles me causait une soif ardente qui me dévorait la poitrine : voilà le mal qu'ils m'ont fait : His plagatus sum ; mais lorsque je leur ai demandé à boire avec un grand cri, ils m'ont abreuvé en ma soif de fiel et de vinaigre : Super dolorem vulnerum m^eoi'um addidei'unt. C'est ce que peut dire saint Gorgon : Ils ont déchiré ma peau, ils ont dépouillé tous mes nerfs, ils ont entrouvert mes entrailles: His plagatus sum ; mdÂs, après cette cruauté, ils ont frotté ma chair écorchée avec du vinaigre et du sel pour aigrir la douleur de mes plaies : Super dolorem vulnerum meorum addiderunt.
Mais ils ont encore passé bien plus loin, et leur brutalité n'est pas assouvie. Ils couchent le saint martyr sur un gril de fer, devenu tout rouge par la violence de la chaleur ; ô spectacle horrible ! et cependant au milieu de ces exhalaisons infectes qui sortaient de la graisse de son corps rôti, Gorgon ne cessait de louer Jésus-Christ. Les prières qu'il faisait
a. Zach., XI il, 6. — b. Ps., LXViii, 27.
monter au ciel changeaient cette fumée noire en encens : Et hœc est victoria quœ vincit mundum.
Mais en quoi a nui à saint Gorgon tout le mal qu'il a souffert? « Tout ce temps de peines et de souffrances est passé comme un songe: » Transierunt tempora laboriosa ; temps de fatigues, temps de travail, qui l'a conduit au véritable repos, à la paix parfaite, et c'est ce que le Prophète Roi exprime si bien par ces paroles qu'il a dites au nom de tous les martyrs : « Nous avons passé par l'eau et par le feu; mais vous nous avez fait entrer dans un lieu de rafraîchissement : » Transivïmus perignem et aquain, et eduxisti nos in refrigerium (f). Dieu a essuyé tous les pleurs : il a ordonné à saint Gorgon de se reposer de tous ses travaux. On a cru lui ôter tout son bien et même la vie ; et on ne lui ôte que la mortalité. Ubi est, mors, Victoria tua {^) ? « O mort, où est ta victoire ? » Tu n'as ôté au saint martyr que des choses superflues ; car tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu. « Or une seule chose est nécessaire : » Porro unu7n est necessariicin (^). Dieu est cet unique nécessaire ; tout le reste est superflu. Les honneurs sont-ils nécessaires ? Combien d'hommes vivent en repos, quoique oubliés du monde ! Tout cela est hors de nous, et par conséquent ne peut contribuer à notre félicité. Il en est de même des richesses, qui ne sauraient remplir notre cœur ; et c'est pourquoi, « ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous devons être contents : » Habentes... alimenta et quibus tegamur ('), contenti sirmis ('^). Tout le reste est superflu ; la santé, « la vie même, qui doit être regardée comme un bien superflu par celui qui considère la vie éternelle qui lui est promise : » Ipsa vita, cogitantibus œtcrnani vitam, inter superflua reputanda est(^)\ elle ne nous est utile qu'autant que nous l'avons prodiguée pour Dieu. Ainsi tout ce qu'on ravit à saint Gorgon lui était superflu, puisqu'étant dépouillé de toutes ces choses, il se trouve bienheureux. Qu'a donc fait le tyran par tous les efforts de sa cruauté ?
a. Ps., LXV, \2. — b. I Cor., xv, 55. — ^. Luc, x, 42. — d. I Tim., vi, 8. — e. S. Aug., Serm. LXii, n. 14.
I. Deforis : Habentes victtim et vestittim, contenti sumus. Telle était sans doute la leçon, leçon inexacte, du manuscrit. Toute cette fin de l'estiuissc paraît avoir été tracée avec beaucoup de précipitation.
« En vain sa langue a-t-elle concerté les moyens de nuire et a-t-cllc voulu, par ses tromperies, trancher comme un rasoir bien affilé : » Sicut novacula aaita fccisti dolum (^). Que de peines on prend pour aiguiser un rasoir, que de soins pour l'affiler ! combien de fois le faut-il passer sur la pierre ! Ce n'est, au reste, que pour raser du poil, c'est-à-dire un excrément (') inutile. Que ne font pas les méchants! en combien de soins sont-ils partagés pour dresser des embûches à l'homme de bien ! Que n'a pas fait le tyran pour abattre notre martyr! Il se travaillait à trouver de nouveaux artifices pour le séduire, de nouveaux supplices pour l'épouvanter. Quid facUirîis justo, nisi siiperflîia rasurus {^) ? « Mais que fera-t-il contre le juste ? il ne lui a rien ôté que de superfiu. » Qu'est-ce que l'âme a besoin d'un corps qui la charge et la rend pesante? La mort ne lui a rien ôté que la mortalité ; et ceux qui ont voulu conserver la vie l'ont perdue ; et ils vivent, les misérables, ils vivent pour souffrir éternellement. Parce que saint Gorgon l'a prodiguée, il l'a mise entre les mains de Dieu, où rien ne se perd, et il la conservera pour jamais.
Ainsi le moyen de surmonter le monde, c'est de tout abandonner à Dieu ; autrement tout périt et tout passe avec le monde, qui passe lui-même, et enveloppe tout dans sa ruine : c'est pourquoi il faut tout donner à Dieu. Saint Paul, possédé de cette pensée, disait : « Je donnerai tout : » Ego autem impendam. Ce n'est pas assez ; aussi ajoute-t-il : « Et je me livrerai moi-même pour le salut de vos âmes: » Superinipendar ipse pro animabus vestris ('')...
a. Ps.^ Li, 4. — b. S. Aug., Enarr. in Ps. Li, n. 9. — c. II Cor., Xli, 15.
I. Cest-à-dirc, excroissance. — Cette dernière page d'une esquisse rapide et incomplète est extrêmement négligée. Avec ces trivialités, que comportait peutêtre le caractère de l'auditoire, elle contient des redites, qui montrent qu'il n'y a ici rien de définitif.
FRAGMENT pour une VETURE
aux Nouvelles Catholiques (Propagation de la Foi) ;
à Metz; fin de 1654.
« Elle (l'hérésie) enseigne que l'Église a erré souvent : le ministre de cette ville l'a prêché et l'a écrit de la sorte. » Ces paroles indiquent une date postérieure, mais de peu, à la publication du Catéchisme général de la Reformations oîi Paul Ferry avait << étendu » ce qu'il venait de prêcher le 17 mai 1654 (Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet, I, 326, n. 2). D'autre part, norre fragment ne laisse pas supposer que Bossuet eût encore donné sa Réfutation, qui parut au commencement de l'année suivante (avril 1655). Nous avons dit précédemment que Deforis avait essayé d'en faire le second point de la Vêture du 2 février (').
DANS (^) la conduite de Dieu sur votre âme, je trouve ceci de très remarquable, que le Saint-Esprit agissant en vous, y a fait naître en même temps l'amour de l'Église et celui de la sainte virginité. N'était-ce pas peut-être pour vous faire entendre que les Églises des hérétiques, que vous abandonniez généreusement, étaient des Eglises prostituées, et que la seule Église vierge c'est la catholique, à laquelle la grâce divine vous a appelée ? Que l'Eglise doive être vierge, il n'est rien de plus évident ; parce que tous les docteurs nous enseignent qu'il y a une ressemblance parfaite entre la bienheureuse Vierge et l'Église ; et c'est pourquoi cette femme de l'Apocalypse, qui paraît revêtue du soleil, nous représente tout ensemble l'Église et Marie. La sainte Mère de notre Sauveur est vierge et mariée tout ensemble ; elle est également vierge et mère. Il en est ainsi de l'Église, qui, aussi bien que la sainte Vierge, conçoit et enfante par
1. Voici sa note un peu naïve : « Ce morceau, dans le manuscrit de M. Bossuet, ne fait point corps avec ce qui procède : mais comme son discours n'est pas entier, pour le compléter autant qu'il est en nous, nous avonf cru pouvoir y réunir ce fragment, qui revient parfaitement à la matière traitée dans la première partie, et qui probablement a été fait pour le morne sujet. »
2. Comme il s'agit, à ce qu'il semble, d'une cérémonie qui se passait en famille, pour ainsi dire, dans la maison dont Hossuct était le supérieur, peut-ôtre ce court fragment contient-il Tallocution tout entière.
582 POUR LA VÈTURE
le Saint-Esprit. L*Église, comme la sainte Vierge, a un Époux chaste, qui n'est pas le corrupteur de sa pureté, mais plutôt qui en est le gardien fidèle ; et par conséquent elle est vierge. Mais peut-être voulez-vous savoir ce que c'est que la virginité de l'Église : contentons en peu de mots ce pieux désir.
La virginité de l'Église, c'est sa vérité et son unité ; et de là vient que je vous disais que les Églises des hérétiques sont des Églises prostituées ; parce qu'en perdant l'unité, elles se sont éloignées de la vérité. Toute âme qui est dominée par l'erreur est une âme adultère et prostituée ; parce que l'erreur est la semence du diable, par laquelle ce vieux serpent, ce vieux adultère, qui est menteur et père du mensonge, corrompt l'intégrité des esprits. Et c'est aussi pour cela que l'Église est vierge, parce que l'erreur n'y a point d'accès ; la doctrine de l'Église est vierge, parce qu'elle la conserve aussi pure que son divin Epoux la lui a donnée.
Que cherchiez-vous donc, ma très chère sœur, quand abandonnant l'hérésie vous êtes accourue à l'Église ? Vous cherchiez la virginité de l'Église, que l'hérésie ne reconnaît pas. Comment est-ce que nous montrons que l'hérésie ne reconnaît pas la virginité de l'Église ? Elle enseigne que l'Église, la vraie Église, n'est pas infaillible : elle enseigne que l'Église peut errer ; elle enseigne que l'Église a erré souvent. Le ministre de cette ville l'a prêché et l'a écrit de la sorte. O ministre d'iniquité ! vous ne connaissez pas la virginité de l'Église. Si elle peut errer, elle n'est pas vierge ; car l'erreur est un adultère de l'âme. Mais comment connaîtriez-vous sa virginité, puisque vous ne connaissez pas même sa sainteté ? Je crois la sainte Église, disent les apôtres dans leur Symbole. Est-elle sainte, si elle ment ? est-elle sainte, si elle enseigne l'erreur, si elle la confirme par son autorité ? Donc l'Église que vous nous prêchez est une Église prostituée ; et cette jeune fille a bien fait quand elle a quitté cette Église, et qu'elle a cherché une Église vierge. Mais notre Église, ma très chère sœur, est encore vierge par son unité.
L'origine de l'unité, c'est le Fils de Dieu : il n'a paru qu'en
d'une nouvelle catholique. 583
un seul lieu de la terre ; mais ses prédicateurs ont été par tout l'univers, et ils y ont fondé des Églises. L'unité (') ne s'est pas divisée, mais s'est étendue ; et cette unité sainte et indivisible, la succession continuelle nous l'a apportée. Considérez les troupeaux rebelles ; leurs noms vous marquent leur séparation. Zuingliens, luthériens, calvinistes sont des noms nouveaux : ce n'est donc pas l'unité qui les a produits, parce que l'unité est ancienne ; mais l'unité les a condamnés, parce qu'il appartient à l'unité sainte, qui communique avec l'Église ancienne par une succession véritable, il appartient, dis-je, à cette unité de condamner l'audace de la nouveauté. Donc leurs noms sont des noms de schisme : notre nom, c'est un nom de communion. Mon nom, c'est chrétien, dit saint Pacien; mon surnom, c'est catholique (''). Catholique, c'est universel ; catholique, c'est un nom d'unité, un nom de charité et de paix. Donc l'Église catholique est l'Église vierge, parce qu'elle possède l'unité sainte qui la lie inséparablement à l'Époux unique. C'est pourquoi les Églises des hérétiques ayant perdu l'unique Époux, elles prennent le nom de leurs adultères.
L'hérésie n'a point de vierges sacrées : quoiqu'elle se vante d'être l'Église, elle n'ose imiter l'Église en ce point. Il n'y a que la vraie Église qui sache saintement consacrer les vierges. Et certes, comme l'Église catholique est l'Église vierge, c'est elle qui nourrit les vierges. Jésus-Christ ne les reçoit pas pour épouses, si l'Église sa bien-aimée ne les lui présente : et c'est pourquoi vous ayant destinée dès l'éternité à ce mariage spirituel que la pureté virginale contracte avec lui, il vous a inspiré dans le même temps ce double désir d'aimer la virginité de l'Église et de garder la virginité dans l'Église.
Réjouissez-vous donc en Notre-Seigneur ; préparez-vous aux embrassements de l'Époux céleste. C'est lui qui est engendré dans l'éternité par une génération virginale ; c'est lui qui naissant dans le temps, ne veut point de Mère qui ne soit parfaitement vierge ; et il consacre son intégrité par une divine conception et par une miraculeuse naissance.
a. S. V?iQ.\:\.w.^nd Sy>npro?i. Ep. \.
I. Ceci faisait double emploi avec un passage du sermon du 2 février (p. 484).
^v= — — -itt*
ESQUISSE SUR LA PENITENCE. 1654. h*
Ces deux pages (»), que Bossuet a plus tard intitulées: Péniterice, ont <5té mises par les éditeurs dans ce fouillis d'interpolations, qu'ils qualifient de Fragments d'un sermon poitr le III' dimanche de rAi'cnt (2). Ces prétendus frat^ments d'un sermon se composent 1° d'un sermon de charité, pour 1659; 2° (à la suite de la péroraison nettement indiquée) d'une partie du sermon du IV^ dimanche de l'Avcnt de 166S, à Saint-Thomas du Louvre ; 3^ enfin des pages que nous allons publier, qui furent écrites quatorze ans plus tôt.
M. Lâchât, « cet impitoyable redresseur de torts », semble n'avoir rien soupçonné de tout cet étrange amalgame. Il le reproduit à son tour, se contentant d'introduire dans une phrase une heureuse correction. Tout à côté d'ailleurs il laisse subsister des inexactitudes, et une ponctuation qui forme contresens.
POUR comprendre solidement combien est grande la colère de Dieu contre les pécheurs qui ne l'apaisent pas par la pénitence, il faut supposer deux principes, dont la vérité est indubitable. Le premier principe que je suppose, c'est que plus celui qui gouverne est juste, plus les iniquités sont punies. Le second, c'est que la peine pour être juste, doit être proportionnée à l'injustice qui est dans le crime. Ces principes étant connus par la seule lumière de la raison, il faut tirer cette conséquence que n'y ayant rien de plus juste que Dieu, rien de plus injuste que le péché, ces deux choses concourant ensemble doivent attirer sur tous les pécheurs le plus horrible de tous les supplices.
Que Dieu soit infiniment juste, ou plutôt qu'il soit la justice même, c'est ce qui paraît manifestement, parce qu'il est la loi immuable par laquelle toutes choses ont été réglées. Ce qu il vous sera aisé de comprendre, si vous remarquez que la justice consiste dans l'ordre ; toutes les choses sont équitables sitôt qu'elles sont ordonnées. Or ce qui met l'ordre d^ns les choses, c'est la volonté du souverain Être. Car de
1. Mss 12821. f. 211. Daté d'après l'analogie de l'écriture et de l'orthographe.