‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 3 sur 296 · I. Profession de M""' de la Val Hère, ic cxordc · texte numérisé non relu

I. Profession de M""' de la Val Hère, ic cxordc

XII INTRODUCTION

Par malheur pour la postciitc, il usera laip^cmcnt, dans sa maturité et clans sa vieillesse, de son aptitude à composer mentalement sans écrire. Le plus souvent, dans son diocèse, les flots de son éloquence se précipiteront, sans avoir besoin d'un lit creusé à l'avance. Ce sera, il est vrai, sans désordre et sans confusion : toujours subsistera ce merveilleux pouvoir de jTouverner leur cours impétueux, du haut des régions supérieures où ce beau fleuve prenait sa source. Mais cette onde passait, fugitive ; et les âges à venir ne pouvaient se promettre d'y venir puiser. Çà et là, grâce à un commencement de préparation, la pensée s'est fixée, du moins en partie. Nous aimons alors à la suivre aussi longtemps qu'il nous est donné de le faire : tout à coup elle disparaît, semblable à ces rivières qui se perdent avant d'arriver à la mer.

Si riche que soit un génie, il ne peut atteindre à cette plénitude, à moins d'avoir largement puisé, comme Bossuet, aux sources mêmes : dans les Livres saints, et dans les écrits des Pères (i). A Navarre (1642- 165 2), il avait d'abord complété ses études littéraires, commencées chez les Jésuites de Dijon, puis parcouru le cycle entier des études théologiques. Il les couronna par le doctorat, quelques jours après son ordination sacerdotale (16 mars — 9 avril 1652). Loin de se borner à ce premier fonds, sur lequel aurait vécu presque uniquement maint prédicateur, il ne cessa ensuite, dans un travail personnel ininterrompu, d'approfondir la science de la Religion, et le problème de la destinée humaine. Ainsi se réalisa ce que Nisard a heureusement appelé « l'union des deux antiquités dans Bossuet.»

L'orateur de la chaire, qui voudra s'attacher à ses exemples, devra avant tout s'inspirer de l'Écriture et de la Tradition, pour acquérir une ample provision de connaissances sacrées ; et cependant, il ne dédaignera pas de demander aux auteurs classiques de tous les temps, et à Bossuet lui-même, quelques-uns des secrets de l'art de penser et d'écrire. « Il faut la plénitude pour faire la fécondité, et la fécondité pour faire la variété, sans laquelle nul agrément: » ainsi disait un jour notre orateur, bien que « l'agrément » fût la moindre de ses préoccupations habituelles ; mais il s'agissait en cette circonstance de répondre à la consultation d'un prélat jeune et inexpérimenté, le cardinal de Bouillon, qui demandait qu'on lui indiquât les lectures et les études par lesquelles il pourrait se former à l'éloquence. Nous donnerons à sa date (1670) la lettre de Bossuet, qui a de si étroits rapports avec l'histoire de sa prédication. On y verra de curieuses confidences. Elles confirment ce que nous constatons sur cette <i( union des deux antiquités » dans les œuvres ora-

ï. Voy. sur ee point \ Histoire critique de la Prédication de Bossuet, l^e partie, ch. pr.

INTRODUCTION. XIII

toires. Parlant du secours qu'on peut tirer du commerce avec les poètes : « Je ne connais, dit-il modestement, que Virgile et un peu Homère. Horace est bon à sa mode, mais plus éloigné du style oratoire. Le reste ne fait que gâter et inspirer les pointes, les antithèses, les grands mots, le peu de sens et toutes les froides beautés. » En regard de cette austère déclaration, que remarquons-nous dans les sermons? Bossuet, si éloigné qu'il soit de tout pédantisme, et si franchement voué qu'il nous paraisse aux études sacrées, laisse échapper çà et là des traits qui montrent qu'il ne tenait qu'à lui de lutter avec ses prédécesseurs ou ses contemporains,avec un Senaut, par exemple, en étalant dans la chaire une érudition toute profane. A ses débuts, à Navarre, parlant de la divine Mère donnée du haut de la croix au disciple bien-aimé, et en sa personne à tous les fidèles (ï), il se laisse tenter par une allusion à ce testament d'Eudamidas, léguant «à ses amis sa mère et ses enfants. » C'était un trait qui venait d'être popularisé par un chef-d'œuvre de Nicolas Poussin (1645). Il y revient, dans les premiers temps de son séjour à Metz. Mais déjà il a perdu une partie de sa confiance en cet exemple : il sait que « les sages du monde ont ordinairement travaillé bien plus pour l'ostentation que pour la vertu ; » et aussitôt il conclut à laisser « les histoires profanes, » pour aller droit « à l'Évangile de JÉSUS- Ciirist(2). »

Un peu plus tard (1655), un mot de Virgile se présentait sous sa plume, mot d'ailleurs profond et philosophique : An sua aiique deus fit dira ciipido ? Il s'en excuse immédiatement : « Permettez-moi dit-il, ce petit mot d'un auteur profane, que je m'en vais tâcher d'effacer par un passage admirable d'un auteur sacré. » Et il chante avec le disciple bien-aimé : Deus cai^itas est! « Il n'y a que les chrétiens, s'écrie-t-il, qui puissent se vanter que leur amour est un Dieu (3). »

Le plus souvent, c'est sous forme de réminiscencej spontanées que les plus beaux endroits des anciens reviennent dans les Sermons. Ils ne sont point cités, mais librement traduits, ou insérés à titre de lieux communs dans la trame du discours. Il est aisé de reconnaître, par exemple, le Sic oculos, sic illc inanus, sic ora ferebat de l'Enéide (IH, 490), en cette phrase mise dans la bouche d'une mère : « C'est ainsi, dira-t-elle, qu'il pose ses mains, c'est ainsi qu'il porte ses yeux, telle est son action et sa contenance {^). » Une ingénieuse comparaison, tirée de la greffe des arbres, et appliquée à la charité fraternelle, qui doit recevoir étrangers et ennemis, amène des expres-

I. Rosaire, 1651 (I, 72). — 2, Scapiilaire, 1653 (T, 375). -- 3. PanJi^yrigue de saitit François de Paul-: (II, 37). -- 4. Rosaire, 1651, 2«^ point (1, c;4).

XIV INTRODUCTION

sions identiques à celles du poète des Géorgiqucs : « Le tronc qui l'a porte contre son inclination se réjouit, si je le puis dire, de voir naître de ce rameau et des feuilles et des fruits qui lui font honneur ('). > Virçjilc avait dit {Geori,-., II, '^i): Miraturqne nov as frondes et non sua pouia.

Je m ctonne un peu que Gandar, dans un Choix classique de sermons,o\x les notes sont abondantes et instructives, n'ait pas signalé \\x\ souvenir d'Horace, sur la fin du premier point du sermon sur \ Ardeur de la Pénitence (1662), un des plus beaux de Bossuet : « Voyez cet insensé sur le bord d'un fleuve, qui, voulant passer à l'autre rive, attend que le fleuve se soit écoulé. » N'est-ce pas le

Rusticus cxspectat dnni defluat amnis ; at ille Labitur et labetur in oiiine volubilis œvum ?

i. Et, continue de même notre orateur, il ne s'aperçoit pas qu'il coule sans cesse. Il faut passer par-dessus le fleuve ; il faut marcher contre le torrent, résister au cours de nos passions ; et non attendre de voir écoulé ce qui ne s'écoule jamais tout à fait. »

Bossuet excelle à détourner une description physique au sens moral et figuré. C'est ainsi que ses imitations même sont originales, et luttent sans désavantage avec les modèles qui les ont inspirées. Quand nous lisons ces paroles dans \ Oraison funèbre de la duchesse d Orléans : « Partout on entend des cris, partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort ; » ne voit-on pas s'étendre, pour ainsi dire, sur toutes les âmes l'ombre d'un seul trépas } L'orateur s'est emparé des traits consacrés par le poète romain à exprimer l'horreur du sac d'une ville tombée au pouvoir de l'ennemi :

Lucius ubique, pavor^ et plurima mortis imago, (^neid., II, 369.)

Décrivant dans une rapide esquisse l'assoupissement d'une âme qui s'endort dans une trompeuse tranquillité, au lieu de continuer sa marche vers la perfection, il a présent à l'esprit le souvenir du pilote imprudent si bien dépeint à la fin du V^ livre de l'Enéide ; et quatre mots de l'auteur profane viennent d'eux-mêmes sous sa plume dans cette phrase : « Cette partie languissante et endormie lui dit pour l'inviter au repos : Tout est calme, tout est accoisé ; les passions sont vaincues, les vents sont bridés, toutes les tempêtes sont apaisées ; le ciel est serein, la mer est unie ; le vaisseau s'avance tout seul: Ferunt ipsa œquora classent (2). » M. Lâchât, toujours inexact, jusque dans ses corrections, supprime arbitrairement ces mots. Ici

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