‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 70 sur 296 · Var. attirail · texte numérisé non relu

Var. attirail

3. Les éditeurs intercalent ici un long fragment de la i"-" rédaction :

« Voilà donc les deux batteries que le monde dresse contre nous. Il veut l'emporter de gré ou de force: s'il ne peut se faire aimer,il tâche de se faire craindre; et quoicju'il semble que la crainte doive avoir un effet plus prompt, j'estime cependant que les complaisances du monde sont pour nous plus dangereuses, parce que nous nous y trouvons engagés d'inclination. Ce qu'il nous sera facile de conclure, si nous comprenons la différence de l'amour {Lâchât^ etc. : de la mort) et de la crainte, que saint Augustin marque si habilement en divers lieux. Toute la force de la crainte consiste à retenir ou à troubler l'âme ; mais de la changer, il n'est pas en son pouvoir. Far exemple, si vous rencontrez des voleurs qui vous voient en état de leur résister, ou ils se retirent, ou, s'ils vous abordent, c'est avec beaucoup de civilité. Ils n'en sont pas pour cela ni moins voleurs, ni moins avides de carnage et de larcins ; mais la crainte les oblige à dissimuler. Vous voyez donc bien c(u'ellc étouffe les sentiments de l'âme, mais qu'elle ne les

Scrinuiib de iîossuot. 3

Et c'est Ih, messieurs, ce qui a animé les puissances de la terre contre les défenseurs de la foi. Ces âmes héroïques n'ont pu plaire au monde, et le monde ne leur a pu plaire : voilà la cause de leur contrariété. Le monde ne leur a pas plu, c'est pourquoi ils l'ont méprisé. Ils n'ont pas plu au monde, de là vient que le monde a pris plaisir d'affliger ce qui n'était pas à lui. Et le tout est arrivé par un ordre secret de la Providence, afin d'accomplir cette parole mémorable de notre divin Sauveur : « Je ne suis pas venu pour donner la paix, mais pour allumer la guerre : » Non veni pacem niitterc, seci gladium (^),

Vous voyez bien par là en quoi consiste le courage d'un véritable martyr. Je vous ai promis de vous en faire voir une idée excellente en la personne de notre saint : c'est ce que je ferai, s'il plaît à Dieu, dans la suite de ce discours. Je m'en vais tâcher de vous mettre devant les yeux, en deux points, une âme héroïque, un courage inflexible, que l'espoir des grandeurs n'a point amolli, que la crainte des supplices n'a point ébranlé.

a. Matt.^ X, 34.

ôte [Deforis^ Lâchât : détruit) pas. Cela n'appartient qu'à l'amour ; c'est lui qui pour ainsi dire tient la clef de l'âme, qui l'ouvre et qui la dilate pour y faire entrer les objets. Os nostntin patet ad vos, 0 Corinihii, cor nostruui dilatatuni est: « Pour vous, ô Corinthiens, j'ouvre ma bouche et mon cœur, » {Defofis, Lâchât : L'amour que j'ai pour vous, ô Corinthiens, ouvre ma bouche..,) dit le grand Apôtre (II Cor., vi, 11), pour leur témoigner son affection. Et c'est pour cela que, selon la doctrine du même {De/., Lâchât: du grand) Apôtre, la loi ancienne, qui était une loi de crainte, « a été écrite au dehors sur des tables de pierre : » ( Forinsecus) in iabidis lapideis, parce que la crainte n'a point d'accès au dedans de l'âme ; au lieu que la loi nouvelle est gravée dans le fond du cœur: In tabulis cordis carnalibus (II Cor., m, 3). parce que c'est la loi d'amour. Par où il appert qu'il est bien plus difficile de vaincre un mauvais amour qu'une mauvaise crainte, parce que l'amour tenant dans l'âme la place principale, il faut faire pour le chasser une plus grande révolution, et partant ceux que le monde a pris par inclination sont bien plus captifs que ceux qu'il abat par la frayeur des supplices. Ce que j'ai été bi?,n aise de {Def., Lâchât : Ce que j'ai dû) vous faire remarquer afin que vous connussiez {Def., Lâchât: connaissiez) quelle est la nature de la guerre que le monde vous a déclarée, et combien il faut que le soldat de Jésus-Christ soit armé de tous côtés. Car du reste il importe peu à la gloire de saint Gorgon laquelle des deux entreprises est la plus difficile, puisqu'il a également [triomphé] en l'une et en l'autre : c'est le partage de mon discours. » — Cette rédaction a été remplacée par celle que nous donnons dans le texte. Les éditeurs les amalgament, à l'exemple de Deforis. On voit de plus comment ils corrigent Bossuet dans le détail.

Plaise seulement à cet Esprit qui souffle où il veut, de graver dans nos cœurs l'image de tant de vertus, afin que tout autant que nous sommes assemblés dans ce temple au nom du Seigneur, nous soyons tellement animés d'un si bel exemple, que nous ne vivions et ne respirions plus que pour Jésus-Christ.

PREMIER point.

Saint Gorgon vivait en la cour des empereurs Dioclétien et Maximien ('), et avait une charge très considérable dans leur maison. Chacun sait combien l'on estime ces sortes d'emplois chez les princes, et combien les font valoir ceux qui les possèdent, Surtout quiconque a tant soit peu lu X Histoire romaine y a pu remarquer quel crédit les empereurs donnaient ordinairement à leurs domestiques, cjue leurs offices appelaient plus souvent près de leurs personnes. Mais sans m'amuser à des conjectures, je n*ai qu'à vous produire le témoignage d'Eusèbe, évéque de Césarée, qui a vécu dans le siècle de notre saint, personnage grave et recommandable à jamais pour nous avoir donné en un (^) si beau style l'histoire des premiers temps de l'Église. Voici donc ce qu'il dit de saint Gorgon et des compagnons de son martyre : « Ils étaient montés au suprême degré d'honneur auprès de leurs maîtres, et leur étaient chers ne plus ne moins que s'ils eussent été leurs enfants. » Voilà peu de mots, mais il ne pouvait rien dire qui nous (^) fît paraître un si grand crédit. Vous remarquez bien que ces paroles nous font entendre, non seulement qu'ils étaient en très bonne posture auprès de leurs maîtres, que les empereurs avaient de grands desseins pour les avancer, mais encore qu'ils avaient pour eux une tendresse très particulière, que notre historien n'a pu exprimer qu'en disant qu'ils les aimaient comme leurs propres enfants : lis ccque ac gerniani Jilii cari erant ("). Or ce n'est pas mon dessein de vous exagérer beaucoup leur pouvoir ;

a. Hist. eccl.^ VIII, 6.

1. J/i-. Dioclétian et Maximian. — Plus /t;/;^. Tertullian, saint Cyprian.

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