‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 85 sur 296 · I. Far. d'autant que · texte numérisé non relu

I. Far. d'autant que

leur apparaîtra tel qu'il est, pour leur imprimer de hauts sentiments de sa majesté, il les rendra heureux par la contemplation de sa beauté infinie. Que dirai-je davantage -^ Il les élèvera par-dessus tout ce que nous pouvons nous imaginer, pour tirer ainsi plus de gloire de leur estime. Si c'est peu de chose que d'être loué par des hommes, il en fera des dieux, et s'obligera par là à faire cas de leurs louanges. Notre Dieu entln, pour contenter l'inclination qu'il a d'établir son honneur par la magnificence, -se fera tout un peuple sur lequel il régnera plus par ses bienfaits que par son pouvoir ; auquel il se donnera lui-même, pour n'avoir plus rien à donner de [Aus excellent.

Après cela je pense qu'il n'est pas bien difficile de se persuader que Dieu a tout fait pour la gloire de ses saints. N'y aurait-il que l'honneur qu'ils ont de lui appartenir de si près, il faudrait que tout le reste se soumît à leur empire. Et, quelque grand que cet avantage nous paraisse, ce n'est pas une chose à refuser aux bienheureux que de commander à toutes les créatures, puisqu'ils ont le bonheur d'être nés pour posséder Dieu. Aussi n'ont-elles point toutes de plus véhémente inclination que de les servir ; tout l'effort que font les causes naturelles, selon ce que dit l'Apôtre, ce n'est que pour donner au monde les enfants de Dieu. C'est pourquoi il nous les dépeint « comme dans les douleurs de l'enfantement » : Omnis creatura... parturit (^). Elles se plaignent sans cesse du désordre du péché, qui leur a caché les vrais héritiers de leur Maître, en les confondant avec les vaisseaux de sa colère. Tout ce qu'elles peuvent faire, c'est d'attendre que Dieu en fasse la découverte à ce grand jour du jugement: Omnis cr^eatura ingemiscit et parturit usque adhtic, Revelationein filiorum Dei exspectat (^\ Et à ce jour, messieurs. Dieu, qui leur a donné ce mouvement, afin que tout ce qu'il y a dans le monde sentît l'affection qu'il porte à ses saints, « appellera le ciel et la terre au discernement de son peuple : » Advocabit cœliuji desursum, et terrant discernere populuvi suu7n ['). Ils ne manqueront pas d'y accourir pour combattre avec lui contre les insensés ('^); mais

a. RoJii.^ VIII, 22. — b. Ibid.^ 19. — c. Ps., XLIX, 4. — d. Sap.^ V, 21.

plu^ôt encore pour rendre leur obéissance à ses enfants. Que si dans cet intervalle il y en a quelques-uns qui portent plus visiblement sur leur front la marque du Dieu vivant, les bêtes les plus farouches se jetteront à leurs pieds, les flammes se retireront de peur de leur nuire, et je ne sais quelle impatience fera éclater en mille pièces les roues et les chevalets destinés pour les tourmenter. Enfin que pourrait-il y avoir qui ne fût fait pour leur gloire, puisque leurs persécuteurs les couronnent, leurs tourments sont leurs victoires ? Ce n'est que dans la bassesse qu'ils sont honorés : la seule infirmité les rend puissants. « Et les instruments mêmes de leur supplice sont employés à la pompe de leur triomphe : » Transeunt in honorem triumphi etiam instrumenta snpplicii (^\ Pour cela le Fils de Dieu, dans cette dernière sentence qui déterminera à jamais l'état dernier de toutes les créatures, les appelle au royaume qui leur est préparé dès la constitution du monde. Que nous marquent ces paroles ? Car il dit bien aux damnés que les flammes leur sont préparées ; mais il n'ajoute pas, dès la constitution du monde. Et cependant l'enfer a été aussi tôt fait que le paradis, d'autant qu'il y a eu aussi tôt des damnés que des bienheureux.

Sans doute notre juge ne nous veut apprendre autre chose, sinon que la création du monde n'était qu'un préparatif du grand ouvrage de Dieu, et que la gloire des saints en serait le dernier accomplissement. Comme s'il disait : Venez, les bien-aimés de mon Père, il a tout fait pour vous: à peine posait-il les premiers fondements de cet univers, qu'il commençait déjà à songer à votre gloire: a constitutione vmndi ('''):etil ne faisait alors que vous préparer votre royaume: Venite, bejzedicti Pat ris nici ('). Il me semble, messieurs, qu'il y a là de quoi inciter les âmes les moins généreuses. Que jugez-vous de cet honneur.'* Est-ce peu de chose, à votre avis, d'être l'accomplissement des ouvrages de Dieu, le dernier sujet sur lequel il emploiera sa toute- puissance, et qu'il se repose après toute l'éternité? Il y aura de quoi contenter cette nature infinie. Lui, qui a jugé que la production de cet univers n'était pas une entreprise digne de a. s. Léo, Senn. Lxxxni, cap. iv. — b. Matth.^ XXV, 34. — c, Ibid,

lui, se contentera après avoir consommé le nombre de ses élus. Toute l'éternité il ne fera que leur dire: Voilà ce que j'ai fait; voyez: n'ai-je pas bien réussi dans mes desseins? pouvais-je me proposer une fin plus excellente?

Vous médirez peut-être: Comment se peut-il faire que tous les desseins de Dieu aboutissent aux bienheureux? Jésus-Christ n'est-il pas le premier- né de toutes les créatures ? n'est-ce pas en lui qu'a été créé tout ce qu'il y a de visible et d'invisible? Il est la consommation de tous les ouvrages de Dieu. Et, sans aller plus loin, les paroles de mon texte nous font assez voir que les saints ne sont pas la fin que Dieu s'est proposée dans tous ses ouvrages, puisque eux-mêmes ne sont que pour Jésus-Christ : vos autem Christi(^). Tout cela est très véritable, messieurs; mais il n'y a rien, à mon avis, qui établisse plus ce que je viens de dire. Le même Apôtre qui a dit que tout est pour Notre- Seigneur, a dit aussi que tout est pour les élus. Et non seulement il l'a dit, il nous a donné de plus une doctrine admirable pour le comprendre. Il nous apprend que Dieu, afin de pouvoir donner cette prérogative à son Fils, sans rien déroger à ce qu'il préparait à ses saints, a trouvé le moyen d'unir leurs intérêts avec tant d'adresse, que tous leurs avantages et tous leurs biens sont communs ('). C'est ce qui me reste à expliquer en peu de mots. Que si Dieu me fait la grâce de pouvoir dire quelque chose qui approche de ces hautes vérités, il y aura de quoi vous (') étonner de l'affection qu'il a pour les saints, et des grandeurs où il les appelle.

SECOND POINT

Le Père éternel, ayant rempli son Fils de toutes les richesses de la Divinité, a voulu qu'en lui toutes les nations fussent bénies. Et comme il lui a donné les plus pures de ses lumières, il d établi cette loi universelle, qu'il n'y eût point de gric<^ !]'j' 'v.^ fût un éc )ulemfmt de la sienne. De là vient que le Fils de Dieu dit à son Père, qu'il a donné aux justes

a. l Cor., III, 23. — 3. Ro///., VIII, 28.

I. £if/^. Nous étonner. — Bossuet ajoute cette phrase, en se relisant.

la même clarté qu'il avait reçue de lui: Ego cla^^itatem \qtiam dedisti mihi, dedi eis i^)\ Où, comme vous voyez, il compare la sainteté à la lumière, pour nous faire voir qu'elle est une et indivisible; et que tout de même que les rayons du soleil, venant à tomber sur quelque corps, lui donnent véritablement un éclat nouveau et une beauté nouvelle, mais qui n'est qu'une impression de la beauté du soleil, et une effusion de cette lumière originelle qui réside en lui : ainsi la justice des élus n'est autre chose que la justice de Notre-Seigneur, qui s'étend sur eux sans se séparer de sa source, parce qu'elle est infinie: de sorte qu'ils n'ont de splendeur que celle du Fils de Dieu, ils sont environnés de sa gloire, ils sont tout couverts, pour parler avec l'Apôtre, et revêtus de Jésus-Christ. L'Esprit de Dieu, messieurs, « cet Esprit immense qui comprend en soi toutes choses, » hoc quod continct omnia {^), se repose sur eux pour leur donner une vie commune. Il va pénétrant le fond de leur âme; et là, d'une manière ineffable, il ne cesse de les travailler jusqu'à temps (') qu'il y ait imprimé Jésus- Christ. Et, comme il a une force invincible, il les attache à lui par une union incomparablement plus étroite que celle que peuvent faire en nos corps des nerfs et des cartilages, qui au moindre effort se rompent ou se détendent.

C'est cette liaison miraculeuse qui fait que « Jésus Christ est toute leur vie»: Chrishis vita vestra (^). Ils sont «son corps et sa plénitude», corpus ipsius et plenittido ("'), comme parle l'apôtre saint Paul: comme s'il disait qu'il manquerait quelque perfection au Fils de Dieu, qu'il serait mutilé, si l'on séparait de lui les élus. C'est pourquoi notre bon Maître, dans cette oraison admirable qu'il fait pour ses saints, en saint Jean (chapitre xvii), les recommande à son Père, non plus comme les siens, mais comme lui-même: «J'entends, dit-il, que, partout où je serai, mes amis y soient avec moi:» Volo. (Pater) ut itbi stim ego, et illi sint mecuni i(). Vous diriez qu'il

a. Joan., xvii, 22. — h. Sap., i, 7. — c. Coloss., ni, 4. — it Ephcs., i, 23. e. Joan., xvii, 24.

I. Nous avons déjà rencontre cette locution, dans le panégyrique de saint (ior<ron.

56 l'KTK DE T(nJS LES SAINTS.

ne saurait se passer d'eux, et que son royaume ne lui plairait pas, s'il ne le possédait en leur compagnie et s'il ne leur en faisait part. Il ne veut pas même que son Père les divise de lui dans son affection. Il ne cesse de lui représenter continuellement qu'il est en eux et eux en lui, qu'il faut qu'ils soient mêlés et confondus avec lui, comme il fait lui-même avec son Père une parfaite unité. Il semble qu'il ait peur qu'il n'y mette quelque différence: Ego in eis et tu in me, ut sint consummati in umun; et coonoscat rmindits qnia,.. dilcxisti eos siciit et me dilexisti {")'. Et un peu après : Dilectio qua dilexisti me in ipsis sit, et ego in ipsis (^). Je suis en eux et vous en moi, afin que tout se réduise à l'unité ; et que le monde sache que vous ne faites point de distinction entre nous, que vous les aimez, et que vous en avez soin comme de moi-même. A ces paroles, messieurs, qui serait l'insensible qui ne se laisserait émouvoir? Certes, elles sont si avantageuses pour nous, que je les croirais injurieuses à notre Maître, si luimême ne les avait prononcées. Mais qui peut douter de ce prodige ? Et quoique d'abord cela nous semble incroyable, est-ce trop peu de sa parole pour nous en assurer.^ Tenonsnous hardiment à cette promesse, et laissons ménager au Père éternel les intérêts de son Fils: il saura bien lui donner le rang qui est dû à sa qualité et à son mérite, sans violer cette unité que lui-même lui a si instamment demandée. Comme une bonne mère, qui tient son cher enfant entre ses bras, porte différemment ses caresses sur diverses parties de son corps, selon que son affection la pousse; il y en a quelques-unes qu'elle orne avec plus de soin, qu'elle conserve avec plus d'empressement; ce n'est toutefois que le même amour qui l'anime: de même le Père éternel, sans diviser cet amour qu'il doit en commun à son Fils et à ses membres, il saura bien lui donner la prééminence du chef. Et s'il y a quelque différence en cet exemple, c'est, messieurs, que l'union des saints avec Jésus-Christ est bien plus étroite; parce qu'il emploiera, pour la faire, et sa main toute-puissante, et cet Esprit unissant que les Pères ont appelé le lien de la Trinité.

a. Joati.^ xviij 23. — Ms. ut sciât jnundus. — b. Ibid.^ 26. — Ms. in eis.

FÊTE DE TOUS LES SAINTS. ^y

Dites-moi tout ce qu'il vous plaira de la grandeur, des victoires, du sacrifice de notre Maître ; j'avouerai tout cela, messieurs, et j'en avouerai beaucoup davantage : car, que pourrions-nous dire qui approchât de sa gloire ? Mais je ne laisserai pas de soutenir que celui qui n'aspire pas au même royaume, qui ne porte pas son ambition jusqu'aux mêmes honneurs, qui n'espère pas la même félicité, n'est pas digne de porter le nom de chrétien, ni d'être lavé de son sang, ni d'être animé de son esprit. Pour qui a-t-il vaincu, si ce n'est pour nous ? N'est-ce pas pour nous qu'il s'est immolé ? Sa gloire lui appartenait par le droit de sa naissance ; et s'il avait quelque chose à acquérir, c'était les fidèles, qu'il appelle le peuple d'acquisition. Pensons-nous pas qu'il sache ce qui est du à ses victoires ? Et cependant écoutons comme il parle dans l'Apocalypse : «J'ai vaincu, dit-il ; je suis assis comme un triomphateur à la droite de mon Père : et je veux que ceux qui surmonteront en mon nom, soient mis dans le même trône que moi : » Qui viccrit, dabo ei sedere mec uni in throiio meo (''). Figurez-vous, si vous pouvez, une plus parfaite unité. Ce n'est pas assez de nous transporter au même royaume, ni de nous associer à l'empire, il veut que nous soyons placés dans son trône : non pas qu'il le quitte pour nous le donner, les saints n'en voudraient pas à cette condition; mais il veut que nous y régnions éternellement avec lui. Et comment cela se peut-il expliquer, qu'en disant que nous sommes le même corps, et qu'il ne faut point mettre de différence entre lui et nous }

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