POUR LA VEILLE DE LA FETE
PREMIER POINT
Considérez donc pour vous préparer à cette méditation qu'il n'y eut jamais mère qui chérît son fils avec une telle tendresse qu'avait celle dont nous honorons la mémoire par cette assemblée ; ce qu'il ne vous sera pas malaisé d'entendre, si vous remarquez que la nature a distribué avec quelque sorte d'égalité l'amour des enfants entre le père et la mère (') : d'où vient qu'elle imprime dans l'un une inclination plus forte, et dans l'autre une émotion plus sensible. Et c'est pour la même raison que, quand l'un des deux a été enlevé par la mort, l'autre se sent obligé par un sentiment naturel à redoubler ses affections. Si bien que la très pure Marie n'ayant à partager avec aucun homme ce chaste et violent amour qu'elle avait pour son Fils Jésus, vous ne sauriez assez vous imaginer jusqu'à quel point elle en fut touchée et combien elle y ressentait de douceur. A quoi j'ajoute que comme elle se croyait bienheureuse d'être Mère du Fils de Dieu, aussi estimait-elle uniquement sa virginité. C'est là d'abord qu'elle tourne (^) ses premiers soins, lorsque surprise par la salutation de l'Ange, elle interroge comment il se pourra faire qu'elle conçoive ce Fils dont il lui parle, elle qui avait résolu de ne point connaître d'homme ; discours qui, à le bien prendre, témoigne qu'elle se sent véritablement honorée d'être Mère du Messie, mais qu'elle est néanmoins fort en peine de sa chasteté. Quand donc elle vit par le miracle de son enfantement que Jésus, qui était descendu et s'était pour ainsi dire insinué (^) en ses entrailles comme une douce rosée, en sortait aussi comme une fleur de sa tige sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de son passage, il ne faut point douter que les baisers qu'elle lui donnait ne fussent d'autant plus ardents et d'autant plus libres qu'ils ne reprochaient rien à son intégrité, et qu'en cela plus heureuse
1. Lâchât : et la mère. D'où vient... plus sensible 'l — Cette ponctuation fausse le sens.
2. Lâchât : elle trouve ses premiers soins. — Faute de lecture.
3. Lâchât : pour ainsi dire enfermé. — C'était prêter à Bossuet un pour ainsi dire bien inutile.
DE l'aSSOMPTION DE LA S. VIERGE. 65
que toutes les autres mères, elle possédait ce cher Fils sans rien perdre de ce qu'elle aimait.
Que si les sentiments de la nature étaient si pressants, il est à croire que la grâce leur donnait une tout autre impétuosité ; et que le Père qui l'avait associée à sa génération éternelle avait en même temps coulé dans son sein quelque chose de cet amour infini qu'il a pour son Fils : et ainsi jamais il n'y eut d'affection pareille à celle de la sainte Vierge, puisque nous y voyons concourir ensemble la nature la plus tendre et la grâce la plus véhémente.
Jugez par là de l'affliction de cette bonne Mère après le départ de son Fils unique. Si le grand apôtre saint Paul veut rompre incontinent les liens du corps pour aller chercher son Maître à la droite de son Père, quelle devait être à votre avis l'émotion du [sang] maternel ! Le .jeune Tobie par une absence d'un an perce (') le cœur de sa mère d'inconsolables (^) douleurs. Quelle différence entre Jésus et Tobie ! et quels regrets à (^) la Vierge de voir que son Fils l'eût amenée au pied de sa croix pour le voir mourir, et lui refusât pour un si long temps de le voir régner ! Ne seraitce point peut-être pour cette raison que les anges demandent aujourd'hui « quelle est celle-ci qui s'élève du désert ? » Qua est ista quœ ascendit de deserto ? parce qu'en effet elle se croyait seule et abandonnée, n'ayant plus son Fils. Et lorsqu'elle se ressouvenait de sa tendre enfance, qu'elle s'imaginait encore le voir reposer sur son sein, ne pouvait-elle pas lui faire cette douce plainte : « Vous m'êtes, ô mon Fils, un faisceau de myrrhe que je tiens entre mes mamelles 1 i^) » Mais enfin son heure est venue ; après un martyre de tant d'années, elle entend tout à coup la voix de son bien-aimé : « Venez, lui dit-[il], ma colombe et ma toute belle, venez après moi i^). » Je pense pour lors que la joie qu'elle eut de sa mort avança ses jours ; et que son amour échauffé par cette bienheureuse espérance désunit doucement son àmc
a. Cant.^ I, 12. — b. Ibid.^ H, lo.