‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 96 sur 296 · V: -e nouvdle, et quelle v;c - ^ - : -r^i pas le se r · texte numérisé non relu

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beau trésor! Le plus souvent parmi nous on labandonne au premier venu, et qui le demande l'emporte. Et voici que l'on fait à Marie les plus magnifiques promesses qui puissent jamais être faites à une créature ; et c'est un ange qui les lui fait de la part de Dieu : remarquez toutes ces circonstances : elle craint toutefois, elle hésite, elle est prête à dire que la chose ne peut se faire, parce qu'il lui semble que sa virginité est intéressée dans cette proposition : tant sa pureté lui est précieuse ! Quand donc elle vit le miracle de son enfantement, ô mon Sauveur ! quelles étaient ses joies, et quelles ses affections ! Ce fut alors qu'elle s'estima véritablement bénie entre toutes les femmes; parce qu'elle seule avait évité toutes les malédictions de son sexe : elle avait évité la malédiction des stériles par sa fécondité bienheureuse: elle avait évité la malédiction des mères, parce qu'elle avait enfanté sans douleur, comme elle avait conçu sans corruption. Avec quel ravissement embrassait-elle son Fils, le plus aimable des fils ; et en cela plus aimable, qu'elle le reconnaissait pour son Fils, sans que son intégrité en fût offensée.

Les saints Pères ont assuré ('") qu'un cœur virginal est la matière la plus propre à être embrasée de l'amour de notre Sauveur : cela est certain, chrétiens, et ils l'ont tiré de saint Paul. Quel devait être l'amour de la sainte Vierge ? Elle savait bien que c'était particulièrement à cause de sa pureté que Dieu l'avait destinée à son Fils unique: cela même lui faisait aimer sa virginité beaucoup davantage : et d'autre part l'amour qu'elle avait pour sa sainte virginité lui faisait trouver mille douceurs dans les embrassements de son Fils, qui la lui avait si soigneusement conservée. Elle considérait Jésus-Christ comme une fleur que son intégrité avait poussée ; et dans ce sentiment, elle lui donnait des baisers plus que d'une mère, parce que c'étaient des baisers d'une mère vierge. V^oulez-vous quelque chose de plus, pour comprendre l'excès de son saint amour ? Voici une dernière considération que je vous propose, tirée des mêmes principes.

L'antiquité nous rapporte (^') qu'une reine des Amazones souhaita passionnément d'avoir un fils de la race d'AIexan-

a. s. Bernard., Serm. XXIX, in Cantic.^ n. 8. — b. Quint. Curt., lib. vi.

8o POUR LA FÊTE DU ROSAIRE.

dre : mais laissons ces histoires profanes, et cherchons plutôt des exemples dans l'histoire sainte. Nous disions tout à l'heure que le patriarche Jacob préférait Joseph à tous ses autres enfants : outre la raison que nous en avons apportée, il y en a encore une autre qui le touchait fort ; c'est qu'il l'avait eu de Rachel qui était sa bien aimée : cela le touchait au vif. Et saint Jean Chrysostome nous rapportant, dans le premier livre du Sacerdoce, les paroles caressantes et affectueuses dont sa mère l'entretenait, remarque ce discours entre beaucoup d'autres. « Je ne pouvais, disait-elle, ô mon fils, me lasser de vous regarder, parce qu'il me semblait voir sur votre visage une image vivante de feu mon mari (''). » Que veux-je dire par tous ces exemples ? Je prétends faire voir qu'une des choses qui augmente autant l'affection envers les enfants, c'est quand on considère la personne dont on les a eus ; et cela est bien naturel. Demandez maintenant à Marie de qui elle a eu ce cher Fils: vientil d'une race mortelle ? a-t-il pas fallu qu'elle fût couverte de la vertu du Très-Haut.-^ est-ce pas le Saint-Esprit qui l'a remplie d'un germe céleste parmi les délices de ses chastes embrassements, et qui, se coulant sur son corps très pur d'une manière ineffable, y a formé celui qui devait être la consolation d'Israël et l'attente des nations ? C'est pourquoi l'admirable saint Grégoire dépeint en ces termes la conception du Sauveur : Lorsque le doigt de Dieu composait la chair de son Fils du sang le plus pur de Marie, « la concupiscence, dit-il, n'osant approcher, regardait de loin avec étonnement un spectacle si nouveau, et la nature s'arrêta toute surprise de voir son Seigneur et son Maître, dont la seule vertu agissait sur cette chair virginale : » Stetit natura contra^ et connipiscentia longe, cum stupore Doinimim naturœ intuent es in coipore mirabiliter opérant em (^).

Et n'est-ce pas ce que la Vierge elle-même chante avec une telle allégresse dans ces paroles de son cantique : Fecit mihi magna qui potens est (^) : « Le Tout-Puissant m'a fait de grandes choses? » Et que vous a-t-il fait, ô Marie ? certes

a. De Sacerd.^ lib. i, n° 5. — (^. Serm. Il in Annunt, B. V. M., inter Op. s. Greg, T/iaum. — c. Luc.^ l, 49.

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elle ne peut vous le dire ; seulement elle s'écrie, toute transportée, qu'il lui a fait de grandes choses: Fecit mihi magna qui potens est. C'est qu'elle se sentait enceinte du Saint- Esprit : elle voyait qu'elle avait un Fils qui était d'une race divine ; elle ne savait comment faire ni pour célébrer la munificence divine, ni pour témoigner assez son ravissement d'avoir conçu un Fils qui n'eût point d'autre père que Dieu. Que si elle ne peut elle-même nous exprimer ses transports, qui suis-je,chrétiens, pour vous décrire ici la tendresse extrême et l'impétuosité de son amour maternel, qui était enflammé par des considérations si pressantes? Que les autres mères mettent si haut qu'il leur plaira cette inclination si naturelle qu'elles ressentent pour leurs enfants; je crois que tout ce qu'elles en disent est très véritable, et nous en voyons des effets qui passent de bien loin tout ce que l'on pourrait s'en imaginer : mais je soutiens, et je vous prie de considérer cette vérité, que l'affection d'une bonne mère n'a pas tant d'avantage par-dessus les amitiés ordinaires, que l'amour de Marie surpasse celui de toutes les autres mères. Pour quelle raison.'^ C'est parce qu'étant mère d'une façon toute miraculeuse, et avec des circonstances tout à fait extraordinaires, son amour doit être d'un rang tout particulier. Et comme l'on dit, et je pense qu'il est véritable, qu'il faudrait avoir le cœur d'une mère pour bien concevoir quelle est l'affection d'une mère, je dis tout de même qu'il faudrait avoir le cœur de la sainte Vierge pour bien concevoir l'amour de la sainte Vierge (').

Et que dirai-je maintenant de celui de notre Sauveur ? Certes, je l'avoue, chrétiens, je me trouve bien plus empêché à dépeindre l'affection du Fils que je ne l'ai été à vous représenter celle de la Mère : car je suis certain qu'autant que Notre-Seigneur surpasse la sainte Vierge en toute autre chose, d'autant est-il meilleur fils qu'elle n'était bonne mère. Il n'y a rien qui me touche plus dans l'histoire de l'Evangile que de voir jusqu'à quel excès le Sauveur Jésus a aimé la nature humaine : il n'a rien dédaigné de tout ce qui était de l'homme : il a tout pris, excepté le péché ; tout jusqu'aux I. Fin de l'emprunt, l'iinnce suivante.

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82 POUR LA Kl^^TE DU ROSAIRE.

moindres choses, toul jusqu'aux plus grandes infirmités. Que j'aille au jardin des Olives, je le vois dans la crainte, dans la tristesse, dans une telle consternation, qu'il sue sang et eau, dans la seule considération de son supplice. Je n'ai jamais ouï dire que cet accident fût arrivé à autre personne qu'à lui: ce qui m'oblige de croire que jamais homme n'a eu les passions ni si délicates ni si fortes que mon Sauveur. Quoi donc! ô mon Maître, vous vous êtes revêtu si franchement de ces sentiments de faiblesse, qui semblaient même être indignes de votre personne: vous les avez pris si purs, si entiers, si sincères : que sera-ce après cela de l'amour envers les parents; étant certain qu'il n'y a rien dans la nature de plus naturel, de plus équitable, de plus nécessaire ; vu particulièrement qu'elle est votre Mère non par un événement fortuit, mais que l'on vous l'a prédestinée dès l'éternité, préparée et sanctifiée dans le temps, promise par tant d'oracles divins, que vous-même vous l'avez choisie comme celle qui vous plaisait le plus parmi toutes les créatures ?

Et à ce propos, j'ose assurer une chose qui n'est pas moins véritable qu'elle vous paraîtra peut-être d'abord extraordinaire. Je sais bien que toute la gloire de la sainte Vierge vient de ce qu'elle est Mère du Sauveur ; et je dis de plus qu'il y a beaucoup de gloire au Sauveur d'être le Fils de la Vierge. N'appréhendez pas, chrétiens, que je veuille déroger à la grandeur de mon Maître par cette proposition. Mais quand je vois les saints Pères, parlant de Notre-Seigneur, prendre plaisir à l'appeler par honneur le Fils d'une vierge, je ne puis plus douter qu'ils n'aient estimé que ce titre lui plaisait fort, et qu'il lui était extrêmement honorable. Sur quoi j'apprends une chose de saint Augustin ('*), qui donne, à mon avis, un grand poids à cette pensée. La concupiscence, dit-il, qui se mêle, comme vous savez, dans les générations communes, corrompt tellement la matière qui se ramasse pour former nos corps, que la chair qui en est composée en contracte une corruption nécessaire. Je ne m'étends point à éclaircir cette vérité : je me contente de dire que vous la trouverez dans mille beaux endroits de saint

a. De Pécc. merit.^ lib. H, n. 59. — Contr. Julian.^ lib. v,n. 17.

Augustin. Que si ce commerce ordinaire, ayant quelque chose d'impur, fait passer en nos corps un mélange d'impureté, je puis assurer au contraire que le fruit d une chair virginale tirera d'une racine si pure une pureté sans égale. Cette conséquence est certaine, et suit évidemment des principes de saint Augustin. Et comme le corps du Sauveur devait être plus pur que les rayons du soleil, de là vient, dit ce grand évêque, « qu'il s'est choisi dès l'éternité une mère

vierge: » Ideo virginem matrem pia fide sanchmi germen

in se fieri promerentem... de quâ crearetur elegit (''). Car (') il était bienséant (^) que la sainte chair du Sauveur fût, pour ainsi dire, embellie de toute la pureté d'un sang virginal, afin qu'elle fût digne d'être unie au Verbe divin, et d'être présentée au Père éternel comme une victime vivante pour l'expiation de nos fautes : tellement que la pureté qui est dans la chair de Jésus est dérivée en partie de cette pureté angélique que le Saint-Esprit coula dans le corps de la Vierge, lorsque, charmé de son intégrité inviolable, il la sanctifia par sa présence, et la consacra comme un temple vivant au Fils du Dieu vivant.

Faites maintenant avec moi cette réflexion, chrétiens. Mon Sauveur, c'est l'amant et le chaste époux des vierges : il se glorifie d'être appelé le Fils d'une vierge ; il veut absolument qu'on lui amène les vierges, il les a toujours en sa compagnie, elles suivent cet Agneau sans tache partout ou il va. Que s'il aime si passionnément les vierges, dont il a purifié la chair par son sang, quelle sera sa tendresse pour cette Vierge incomparable, qu'il a élue dès l'éternité pour en tirer la pureté de sa chair et de son sang.'^ Concluons donc de tout ce discours que l'amitié réciproque du Fils et de la Mère est inconcevable, et que nous pouvons bien avoir quelque idée grossière de cette liaison merveilleuse, mais de comprendre quelle est l'ardeur et quelle est la véhémence de ces torrents de flammes qui de Jésus vont déborder sur Marie, et de Marie retournent continuellement à Jésus,

a. De Peccat. inerit. et teiniss.^ lib. n, cap. XXIV, n. 38.

1. Ici commenccni le second emi)iunt, l'année suivante (19 lignes).

2. Var. il fallait... fût formée du sang d'une vierge, — d'une chair viri,Mnale.

croyez-moi, les Sér.iphins, tout brûlants qu'ils sont, ne le saurairiu faire. Mais d'autant que quelques-uns pourraient se persuader que cette sainte société n'a point d'autres liens que la chair, il me sera aisé de vous faire voir, selon que je l'ai promis, et par les vérités que j'ai déjà établies, avec quels avantages la sainte Vierge est entrée dans l'alliance de Dieu par sa maternité glorieuse ; et de là je vous laisserai à conclure quel est son crédit auprès du Père éternel.

Pour cela je vous prie de considérer que cet amour de la Vierge, dont je vous parlais tout à l'heure, ne s'arrêtait pas à la seule humanité de son Fils : non, certes ; il allait plus avant, et par l'humanité, comme par un moyen d'union, il passait à la nature divine, qui en est inséparable. Et pour vous expliquer ma pensée, j'ai à vous proposer une doctrine sur laquelle il est nécessaire d'aller pas à pas, de peur de tomber dans l'erreur ; et plût à Dieu que je pusse la déduire aussi nettement comme elle me semble solide ! Voici donc comme je raisonne. Une bonne mère aime tout ce qui touche la personne de son fils. Je {') sais bien qu'elle va quelquefois plus avant, qu'elle porte son amitié jusqu'à ses amis, et généralement à toutes les choses qui lui appartiennent ; mais particulièrement pour ce qui regarde la propre personne de son fils, vous savez qu'elle y est sensible au dernier point (^). Je vous demande maintenant : qu'était la divinité au Fils de Marie? comment touchait-elle à sa personne ? lui était-elle étrangère ? Je ne veux point ici vous faire des questions extraordinaires ; j'interpelle seulement votre foi : qu'elle me réponde. Vous dites tous les jours, en récitant le Symbole, que vous croyez en Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui est né de la Vierge Marie : celui que vous reconnaissez pour le Fils de Dieu tout-puissant, et celui qui est né de la Vierge, sont-ce deux personnes ? Sans doute ce n'est pas ainsi que vous l'entendez. C'est le même qui étant Dieu et homme, selon la nature divine est le Fils de Dieu, et selon l'humanité le Fils de Marie. C'est pourquoi nos saints Pères ont enseigné que la Vierge est Mère de Dieu. C'est cette foi, chrétiens, qui a triomphé des blasphèmes de Nestorius, et I. Troisième emprunt (1652). — 2. Var. vous savez combien elle est sensible.

qui jusqu'à la consommation des siècles fera trembler les démons. Si je dis après cela que la bienheureuse Marie aime son Fils tout entier, quelqu'un de la compagnie pourra-t-il (') désavouer une vérité si plausible ? Par conséquent ce Fils qu'elle chérissait tant, elle le chérissait comme un Homme- Dieu : et d'autant que ce mystère n'a rien de semblable sur la terre, je suis contraint d'élever bien haut mon esprit pour avoir recours à un grand exemple, je veux dire à l'exemple du Père éternel.

Depuis que l'humanité a été unie à la personne du Verbe, elle est devenue l'objet nécessaire des complaisances du Père. Ces vérités sont hautes, je l'avoue ; mais comme ce sont des maximes fondamentales du christianisme, il est important qu'elles soient entendues de tous les fidèles ; et je ne veux rien avancer, que je n'en allègue la preuve par les Ecritures. Dites-moi, s'il vous plaît, chrétiens, quand cette voix miraculeuse éclata sur le Thabor, de la part de Dieu : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel je me suis plu (''), » de qui pensez-vous que parlât le Père éternel ? n'était-ce pas de ce Dieu revêtu de chair, qui paraissait tout resplendissant aux yeux des apôtres ? Cela étant ainsi, vous voyez bien, par une déclaration si authentique, qu'il étend son amour paternel jusqu'à l'humanité de son Fils ; et qu'ayant uni si étroitement la nature humaine avec la divine, il ne les veut plus séparer dans son affection. Aussi est-ce là, si nous l'entendons bien, tout le fondement de notre espérance, quand nous considérons que Jésus, qui est homme tout ainsi que nous, est reconnu et aimé de Dieu comme son Fils propre.

Ne vous offensez pas, si je dis qu'il y a quelque chose de pareil dans l'affection de la sainte Vierge, et que son amour embrasse tout ensemble la divinité et l'humanité de son P'ils, que la main puissante de Dieu a si bien unies. Car Dieu, par un conseil admirable, ayant jugé à propos que la Vierge engendrât dans le temps celui qu'il engendre continuellement dans l'éternité, il l'a par ce moyen associée en quelque façon

a. Mat th., XVii, 5.

I. Èdli. Lâchai : « Qui pourra désavouer..? » Cest la variante.

h sa cr<^nération (éternelle. Fidèles, entendez ce mystère. C'est l'associer à sa cféncration, que de la faire mère d'un môme Fils av(X lui. Partant, puisqu'il l'a comme associée à sa ^rénéralion éternelle, il était convenable qu'il coulât en même temps dans son sein quelque étincelle de cet amour infmi qu'il a pour son Fils. Cela est bien digne de sa sagesse. Comme sa Providence dispose toutes choses avec une justesse admirable, il fallait qu'il imprimât dans le cœur de la sainte Vierge une affection qui passât de bien loin la nature, et qui allât jusqu'au dernier degré de la grâce ; afin qu'elle eût pour son Fils des sentiments dignes d'une Mère de Dieu, et dignes d'un Homme-Dieu.

Après cela, ô Marie, quand j'aurais l'esprit d'un ange, et de la plus sublime hiérarchie, mes conceptions seraient trop ravalées, pour comprendre l'union très parfaite du Père éternel avec vous. « Dieu a tant aimé le monde, dit notre Sauveur, qu'il lui a donné son Fils unique ('"). » Et en effet, comme remarque l'Apôtre ('''), « nous donnant son Fils, ne nous a-t-il pas donné toute sorte de biens avec lui ? » Que s'il nous a fait paraître une affection si sincère, parce qu'il nous l'a donné comme Maître et comme Sauveur, l'amour ineffable qu'il avait pour vous lui a fait concevoir bien d'autres desseins en votre faveur. Il a ordonné qu'il fût à vous en la même qualité qu'il lui appartient ; et pour établir avec vous une société éternelle, il a voulu que vous fussiez la Mère de son Fils unique, et être le Père du vôtre. O prodige ! ô abîme de charité ! quel esprit ne se perdrait pas dans la considération de ces complaisances incompréhensibles qu'il a eues pour vous, depuis que vous lui touchez de si près par ce commun Fils, le nœud inviolable du votre sainte alliance, le gage de vos affections mutuelles, que vous vous êtes donné amoureusement l'un à l'autre ; lui, plein d'une divinité impassible ; vous, revêtu, pour lui obéir, d'une chair mortelle ? (')

Intercédez pour nous, ô bienheureuse Marie ; vous avez en vos mains, si je l'ose dire, la clef des bénédictions divines.

a. /oan.y ni, i6. — b. Rom.^ vni, 32.

I. Fin du troisième emprunt. — Ellipses hardies : « lui (Dieu), vous Pa donné plein d'une divinité impassible ; vous, vous le lui avez donné, revêtu etc. »

POUR LA FETE DU ROSAIRE. Sy

C'est votre Fils qui est cette clef mystérieuse par laquelle sont ouverts les coffres du Père éternel: il ferme, et personne n'ouvre ; il ouvre, et personne ne ferme : c'est son sang innocent qui fait inonder sur nous les trésors des grâces célestes. Et à quel autre donnera-t-il plus de droit sur ce sang qu'à celle dont il a tiré tout son sang ? Sa chair est votre chair, ô Marie, son sang est votre sang ; et il me semble que ce sang précieux prenait plaisir de ruisseler pour vous à gros bouillons sur la croix, sentant bien que vous étiez la source dont il découlait. Au reste, vous vivez avec lui dans une amitié si parfaite, qu'il est impossible que vous n'en soyez pas exaucée. C'est pourquoi votre dévot saint Bernard a fort bonne grâce, lorsqu'il vous prie de parler au cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Loqttatur ad cor Doinini nostri Jesu Christi {^).

Quelle est sa pensée, chrétiens ? qu'est-ce à dire, parler au cœur ? C'est qu'il la considère « dans ce midi éternel, je veux dire dans les secrets embrassements de son Fils, » parmi les ardeurs d'une charité consommée : In me^^idie seiiipiterno, in secrelissimis amplexibus amantissimi Filii. Il voit qu'elle aime et qu'elle est aimée ; que les autres passions peuvent bien parler aux oreilles, mais que l'amour seul a droit de parler au cœur. Dans cette pensée, n'a-t-ii pas raison de demander à la Vierge qu'elle parle au cœur de son Fils : Loqitatîir ad cor Domini nosiri Jesit Christi?

Combien de fois, ô fidèles, cette bonne Mère a-t-elle parlé au cœur de son bien-aimé? Elle parla véritablement à son cœur, lorsque, touchée de la confusion de ces pauvres gens de Cana qui manquaient de vin dans un festin nuptial, elle le sollicita de soulager leur nécessité. Le Fils de Dieu, en cette rencontre, semble la rebuter de cette parole, bien qu'il eût résolu de la favoriser en effet : « Femme, lui dit-il, (jue nous importe à vous et à moi ? mon heure n'est pas encore venue (^). » Ce discours paraît bien rude, et tout autre que Marie aurait pris cela pour un refus : je vois néanmoins que, sans s'étonner, elle donne ordre aux serviteurs de faire ce que le Sauveur leur commandera: « Faites tout ce qu'il vous

a. Ad Beat. Virg. Sertn. Panegyr. n. 7, int. Opcr. S . Bernard, — b,Joan.^ 11,4.

ortlonn('ra ('*) », leur dit-elle, comme étant assurée qu'il lui a accordé sa requête. D'où lui vient, à votre avis, cette confiance, après une réponse si peu favorable? Chrétiens, elle savait bien que c'était au cœur qu'elle avait parlé, et c'est pour cette raison qu'elle ne prit pas garde à ce que la bouche avait répondu. En effet, elle ne fut point trompée dans son espérance, et le Fils de Dieu, selon la belle réflexion de saint Chrysostome (''), jugea à propos d'avancer le temps de son premier miracle, à la considération de sa sainte Mère.

Prions donc, ô fidèles, qu'elle parle pour nous de la bonne sorte au cœur de son Fils: elle y a une fidèle correspondance; c'est l'amour filial, qui s'avancera pour recevoir l'amour maternel, et qui préviendra ses désirs. Ne vous apercevezvous pas que le vin nous manque, je veux dire la charité, ce vin nouveau de la loi nouvelle, qui réjouit le cœur de l'homme, dont l'âme des fidèles doit être enivrée? De là vient que nos festins sont si tristes, que nous prenons avec si peu de goût la nourriture céleste de la sainte parole de Dieu. De là vient que nous nous voyons de tous côtés déchirés par tant de factions différentes ('). Dieu, par une juste vengeance, voyant que nous refusons de nous unir à sa souveraine bonté par une affection cordiale, nous fait ressentir les malheurs de mille divisions intestines. Sainte Vierge, impétrez-nous la charité, qui est mère de la paix, qui adoucit, tempère et réconcilie les esprits. Nous avons une grande confiance en votre faveur, parce qu'étant Mère de Dieu, nous sommes persuadés que vous avez beaucoup de pouvoir : et comme vous êtes la nôtre, nous ne serons point trompés, si nous attendons quelque grand effet de votre tendresse : c'est ce qui me reste à traiter dans cette seconde partie.

SECOND POINT

C'est^ avec beaucoup de sujet que nous réclamons dans nos oraisons la très heureuse Marie, comme étant la mère commune de tous les fidèles. Nous avons reçu cette tradition

a.Joan., Il, 5. — b. Tn Joa7t.^ Homil. xxii.

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