Var. maligne
4. Nouvel emprunt au sermon du Louvre. Les éditeurs se bornent à achever la phrase dont l'auteur n'avait écrit que le premier mot : Cependant. Telle n'est passa pensée ; et ce qu'on lit plus haut le montre bien : <l Venez voir ce qu'il faut souffrir de l'amitié, c/<? lahaifie, de l^ indifférence des hommes; de leur appui, de leur abandon ; de leurs vertus et de leurs vices. » Tout ce que nous mettons ici en italiques est comme un programme qui reste à remplir. Nous donnons donc entre crochets la rédaction de 1662, sans prétendre garantir qu'elle ait été reditç textuellement.
VOUS pas, railleurs à outrance, que d'opprobres et quelle risée vous avez causés au divin Jésus, et ne craignez-vous pas de renouveler ce qu'il y a de plus amer dans sa Passion?
Mais vous, esprits ombrageux, qui faites les importants et qui croyez vous faire valoir par votre délicatesse et par vos dédains, dans quel abîme de confusions a été plongé le divin Jésus par cett€ superbe sensibilité ? Pour expier votre orgueil et votre dédain, il faut que son supplice, tout cruel qu'il est, soit encore beaucoup plus infâme : il faut que ce Roi de gloire soit tourné en ridicule de toute manière, par ce roseau, par cette couronne et par cette pourpre ; il faut que l'insulte de la raillerie le poursuive jusque sur la croix et dans les approches mêmes de la mort ; et enfin qu'on invente dans sa Passion une nouvelle espèce de comédie, où tout est plein de sang.
« Mes frères, dit le saint Apôtre ('^), nous sommes baptisés en sa mort ; » et, puisque sa mort est infâme, nous sommes baptisés en sa confusion ; nous avons pris sur nous par le saint baptême toute cette dérision et tous ces opprobres. Eh quoi ! tant de honte, tant d'ignominies, tant d'étranges dérisions, dans lesquelles nous sommes plongés par le saint baptême, ne seront-elles pas capables d'étouffer en nous les cruelles délicatesses du faux point d'honneur.'^ Et sera-t-il dit que des chrétiens immoleront encore à cette idole et tant de sang et tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées ? Ah ! SIRE, continuez à seconder Jésus-Christ pour empêcher cet opprobre de son Eglise, et cet outrage public qu'on fait à l'ignominie de sa croix (').
Je voulais encore vous représenter ce que font les indifférents ; et je vous dirai, en un mot, qu'entraînés par la fureur, qui est toujours la plus violente, ils prennent le parti des ennemis. Ainsi les Romains,que les promesses du Messie ne regardaient pas encore, à qui sa venue et son Evangile
a. Rom.^ VI, 3.
I. Nous rappelons que rien n'indique si Bossuet a redit textuellement ces paroles. La première rédaction du sermon sur la Justice avait une sortie contre le duel et une autre contre les rancunes et les vengeances. Il n'y aurait rien d'étonnant à voir la première reparaître ici, comme la seconde reparaîtra plus loin, dans le 3^ point.
étaient alors indifférents, épousent la querelle des Juifs passionnés ; et c'est l'un des effets les plus remarquables de la malignité de l'esprit humain, qui, dans le temps où il est, pour ainsi parler, le plus balancé par l'indifférence, se laisse toujours gagner plus facilement parle penchant de la haine. Je n'ai pas assez de temps pour peser cette circonstance ; mais je ne puis omettre en ce lieu ce que souffre le divin Sauveur par l'ambition et la politique du monde, pour expier les péchés que fait faire la politique.
Toujours, si l'on n'y prend garde, elle condamne la vérité, elle affaiblit et corrompt malheureusement les meilleures intentions. Pilate nous le fait bien voir, en se laissant lâchement surprendre aux pièges que tendent les Juifs à son ambition tremblante.
Ces malheureux savent joindre si adroitement à leurs passions les intérêts de l'Etat, le nom et la majesté de César, qui n'y pensait pas, que Pilate, reconnaissant l'innocence et toujours prêt à l'absoudre, ne laisse pas néanmoins de la condamner. Oh ! que la passion est hardie, quand elle peut prendre le prétexte du bien de l'Etat ! Oh ! que le nom du prince fait souvent des injustices et des violences qui feraient horreur à ses mains, et dont néanmoins quelquefois elles sont souillées, parce qu'elles les appuient, ou du moins qu'elles négligent de les réprimer ! Dieu préserve de tels péchés le plus juste de tous les rois, et que son nom soit si vénérable qu'il soit toujours si saintement et si respectueusement ménagé que, bien loin d'opprimer personne, il soit l'espérance et la protection de tous les opprimés, jusqu'aux provinces les plus éloignées de son empire !
Mais reprenons le fil de notre discours, et admirons ici, chrétiens, en Pilate la honteuse et misérable faiblesse d'une vertu mondaine et politique. Pilate avait quelque probité et quelque justice : il avait même quelque force et quelque vigueur : il était capable de résister aux persuasions des pontifes et aux cris d'un peuple mutiné. Combien s'admire la vertu mondaine, quand elle peut se soutenir en de semblables rencontres ! Mais voyez que la vertu même, quelque forte qu'elle nous paraisse, n'est pas digne de porter ce nom,
jusqu'à ce qu'elle soit capable de toute sorte d'épreuves. C'était beaucoup, ce semble, à Pilate, d'avoir résisté à un tel concours et à une telle obstination de toute la nation judaïque, et d'avoir pénétré leur envie cachée, malgré tous leurs beaux prétextes ; mais parce qu'il n'est pas capable de soutenir le nom de César, qui n'y pense pas, et qu'on oppose mal à propos au devoir de sa conscience, tout l'amour de la justice lui est inutile : sa faiblesse a le même effet qu'aurait la malice ; elle lui fait flageller, elle lui fait condamner, elle lui fait crucifier l'innocence même ; [ce] qu'aurait pu faire de pis une iniquité déclarée, la crainte le fait entreprendre à un homme qui paraît juste. Telles sont les vertus du monde : elles se soutiennent vigoureusement jusqu'à ce qu'il s'agisse d'un grand intérêt ; mais elles ne craignent point de se relâcher pour faire un coup d'importance. O vertus indignes d'un nom si auguste ! ô vertus qui n'avez rien pardessus les vices qu'une faible et misérable apparence.
Ou'il me serait aisé, chrétiens, de vous faire voir en ce lieu que la plupart des vertus du monde sont des vertus de Pilate ; c'est-à-dire un amour imparfait de la vérité et de la justice ! On les estime, on en parle, on en veut savoir les devoirs, mais faiblement et nonchalamment.. On demande, à la façon de Pilate : « Qu'est-ce que la vérité ('^) ? » et aussitôt on se lève sans avoir reçu la réponse. C'est assez qu'on s'en soit enquis en passant, et seulement pour la forme ; mais on ne veut pas pénétrer le fond. Ainsi l'on ignore la vérité, ou l'on ne la sait qu'à demi ; et la savoir à demi, c'est pis que de l'ignorer tout entière : parce que cette connaissance imparfaite fait qu'on pense avoir accompli ce qui souvent n'est pas commencé. C'est ainsi qu'on vit dans le monde ; et, manque de s'être affermi dans un amour constant de la vérité, on étale magnifiquement une vertu de parade dans de faibles occasions, qu'on laisse tout à coup tomber dans les occasions importantes.
Jésus donc, étant condamné par cette vertu imparfaite, nous apprend à expier ses défauts et ses faiblesses honteuses (').]
a./oan., xvni, 38.
j, Bossuet continuait dans la Passion du Louvre : « Vous avez vu, ce me
SECOND POINT
Saint Augustin a remarqué comme trois principes de la mort de Notre Seigneur. « Jésus-Christ, dit ce saint évêque ('*), a été livré au dernier supplice par trois sortes de personnes : premièrement par son Père, secondement par ses ennemis, troisièmement par lui-même. » Il a été livré par son Père; c'est ce qui fait dire à l'Apôtre que « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais qu'il l'a livré pour nous tous : » Pro nobis omnibus tradidit illum (^). Il a été livré par ses ennemis : Judas l'a livré aux Juifs : Ego vobis eum tradmn (^) ; les Juifs «l'ont livré à Pilate: » Tradidei'unt Pontio Pilato prœsidii(^) ; Pilate « l'a livré aux soldats pour le crucifier : » Tradidit eis ut crticifigerettir (''). Non seulement, chrétiens, il a été livré par son Père, et livré par ses ennemis, mais encore [il a été] livré par lui-même ; et saint Paul en est touché jusqu'au fond de l'âme, lorsqu'il écrit ainsi aux Galates : « Je vis en la foi du Fils de Dieu, qui m'a aimé, et s'est livré lui-même pour moi : » Et tradidit sejnetipsuin pro me(^). Voilà donc le Fils de Dieu livré à la mort par de différentes personnes et par des motifs bien différents : son Père l'a livré par un sentiment de justice. Judas par un motif d'intérêt, les Juifs par l'instinct d'une noire envie ('), Pilate par lâcheté, lui-même enfin par obéissance.
Mais pour entendre jusqu'où va son obéissance (^), il faut rappeler en notre mémoire que, soumis (^) à la volonté de
a. In Epist. Joan.^ Tract, vii, n. 7. — b. Rom.^ viil, 32. — Ms. eum. — c. Matth.^ XXVI, 15. — d. Ibid.^ xxvii, 2. — e. Ibid.^ 26. — Ms. Tradidit eum militibus ad crucifigendum. — /. Gai ai. ^ 11, 20.
semble, toute la malignité de la créature assez clairement déchaînée contre Jésus-Christ ; vous l'avez vu accablé par ses amis, par ses ennemis, par ceux qui étant en autorité devaient protection à son innocence, par l'inconstance des uns, par la cruelle fermeté des autres, par la malice consommée et par la vertu imparfaite... » Ce résumé, et tout ce qui le suit sur la nécessité de pardonner, à l'exemple du Sauveur, fera, dans le présent discours, l'objet du troisième point.