‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 22 sur 573 · Var. qu'il me veut donner pour me guérir · texte numérisé non relu

Var. qu'il me veut donner pour me guérir

persécutés de ce qui nous plaît et de ce qui nous afflige ? « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps mortel ?» Infelix\ego homo ! quis me liber abit de cor pore mortis Jmjus\ (^) ? Ecoute, homme misérable : « Ce sera la grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur : » Gratia Deiper Jesum Chrishim Dominum nostrinn (^). Il est vrai que tu éprouves deux sortes de maux ; mais Dieu a disposé par sa providence que les'uns servissent de remède aux autres : je veux dire que les maux qui fâchent servent pour modérer ceux qui plaisent ; ce qui est forcé, pour dompter ce qui est trop libre; ce qui survient du dehors, pour abattre ce qui se soulève et se révolte au dedans ; enfin les douleurs cuisantes, pour corriger les excès de tant de passions immodérées ; et les afflictions de la vie, pour nous dégoûter des vaines douceurs, et étourdir le sentiment trop vif des plaisirs.

Il est vrai, la nature souffre dans un traitement qui lui est si rude; mais ne nous plaignons pas de cette conduite: cette peine, c'est un remède ; cette rigueur qu'on nous tient, c'est un régime. C'est ainsi qu'il faut vous traiter, ô enfants de Dieu, jusqu'à ce que votre santé soit parfaite, et que cette loi de péché qui règne (') en vos corps mortels soit entièrement abolie. Il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous en aurez à corriger : il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous serez au milieu des bien[s] dans lesquels il est dangereux de se plaire trop. Ces contrariétés qui vous arrivent vous sont envoyées pour être des bornes à votre liberté qui s'égare, et un frein à vos passions qui s'emportent. C'est pourquoi Dieu, qui sait qu'il vous est utile que vos désirs soient contrariés, a tellement disposé et la nature et le monde, qu'il en sort de toutes parts des obstacles invincibles à nos desseins. C'est pour cela que la nature a tant d'infirmités, les affaires tant d'épines, les hommes tant d'injustices, leurs humeurs tant d'importunes inégalités, le monde tant d'embarras, sa faveur tant de vanité, ses rebuts tant d'amertumes, ses engagements les plus doux tant de

a. Rom.^ vn, 24. — Ms. Infelix^ etc. — b. Ibid.^ 25. I. Souligné, mais non remplacé.

captivités déplorables. Nous sommes attaqués à droit et à gauche (') par mille différentes oppositions, afin que notre volonté, qui n'est que trop libre, apprenne enfin à se réduire, et que l'homme ainsi exercé, pressé et fatigué de toutes parts, se retourne à (-) son Dieu, et lui crie du fond de son cœur : O Seigneur ! vous êtes le maître et le souverain ; et après tout il est juste que votre créature vous serve et vous obéisse.

Que si nous nous soumettons (^) à la sainte volonté de Dieu, nous y trouverons la paix de nos âmes, et rien ne sera capable de nous émouvoir. Voyez la très sainte Vierge. Siméon lui prédit des maux infinis, et lui annonce des douleurs immenses : «Votre âme, lui dit-il, ô mère affligée, sera percée d'un glaive tranchant ; et ce fils, toute votre joie et toute votre amour, sera posé comme un signe auquel on contredira, » in signum cui co7ttradzcetu7' ["") : c'est-à-dire, si nous l'entendons, qu'on fera contre lui des ligues horribles, que toutes les puissances du monde sembleront se réunir pour concourir à sa perte.

C'est ce qu'on prédit à la Vierge sainte ; et elle écoute en silence et sans émotion ces terribles prophéties. Elle sait que tout est régi par des raisons éternelles, auxquelles elle se

a. Luc, II, 34, 35-

1. Edit., à droite et à gauche. — Correction inutile. Cette locution se rencontre assez fréquemment.

2. Var. se retourne du côté du Seigneur son Dieu. — Les éditeurs la préfèrent au texte, et ajoutent e^ifin, que l'auteur a effacé, parce qu'il formait redite.

3. Passer du feuillet I-I.3 au f. 149, pour trouver la rédaction définitive. Deforis emprunte à la première et h la seconde les éléments d'une troisième, qu'il crée ainsi arbitrairement. Lâchât préfère celle qui n'a pas été prononcée.

Première rédaciion : Que si nous nous soumettons à la sainte volonté de Dieu, nous y trouverons la paix de nos âmes, et rien ne sera capable de nous émouvoir. Voyez la très sainte Vierge. Siméon lui prédit des maux infinis, et lui annonce des douleurs immenses : « Votre âme, lui dit-il, ô mère, sera percée d'un glaive, et ce fils, toute votre joie et tout votre amour, sera mis en butte aux contradictions des hommes : « In si^mon \ciii contradicehir'\ ; c'est-à-dire, si nous l'entendons, qu'il se fera contre lui des complots et des conjurations izuir. des émotions terribles), et que toute la puissance, toute la fureur, toute la malice du monde se réunira pour concourir à sa perte.

Telle est la prédiction de ce saint vieillard, d'autant plus dure et insupportable que Siméon, ne marquant rien en particulier à cette mère affligée, lui laisse à imaginer et à craindre tout ce qu'il y a de plus extrême et de plus aff'reux [var. de plus rude et de plus extrême). En ett"et je ne conçois rien de^ plus eft'royable

soumet ; et c'est pourquoi ni le présent ne la trouble, ni l'avenir ne l'inquiète. Ainsi si nous abandonnons toute notre vie à cette sagesse suprême qui gouverne si bien toutes choses, nous serons toujours fermes et inébranlables. Il n'y aura point pour nous de nécessités fâcheuses, ni de contrariétés embarrassantes; nous ressemblerons au bon Siméon ('); ni la vie n'aura rien qui nous attache, ni la mort, tout odieuse qu'elle est, n'aura rien qui nous épouvante ; et quand nous aurons accompli ce que Dieu veut que nous fassions sur la terre, nous serons prêts à dire à l'imitation de ce saint vieillard : « Seigneur, laissez maintenant mourir votre serviteur en paix : » Nunc dimittis i().

Hélas ! quel objet funeste, mais quel exemple admirable se présente ici à mon esprit ! Me sera-t-il permis en ce

a. Luc.^ II, 29.

que cette cruelle suspension d'une âme menacée de quelque grand mal, sans qu'elle sache seulement de quel côté elle doit se mettre en garde. Alors cette âme, étonnée et éperdue, ne sachant où se tourner, va chercher et parcourir tous les maux pour en faire son supplice, et ne donne aucune borne ni à ses craintes ni à ses peines. Dans cette cruelle incertitude, avouez que c'est une espèce de consolation de savoir de quel coup il faudra mourir ; et que saint Augustin a raison de dire « qu'il vaut mieux sans comparaison endurer une seule mort, que de les appréhender toutes : » Satins est M?ia?n perpeti (ms. perferré) vtoriendo, quam om7ies timerevivendo {De Civit. Dei^ lib. I, cap. X[). Toutefois Marie ne réplique pas au vénérable vieillard qui lui prédit (var. prophétise) tant d'afflictions et [de] traverses: elle écoute en silence et sans émotion ses terribles prophéties; elle ne lui demande curieusement ni le temps, ni la qualité, ni la fin et l'événement de ces funestes aventures dont il la menace : il lui suffit iédît. elle sait) que tout est régi par des raisons éternelles, auxquelles elle se soumet ; et c'est pourquoi ni le présent ne la trouble, ni l'avenir ne l'inquiète. Ainsi, si nous abandonnons toute notre vie à cette sagesse suprême ( mot effacé^ puis rétabli^ en place de : haute sagesse) qui régit si bien toutes choses, nous serons toujours fermes et inébranlables; il n'y aura point pour nous de nécessités fâcheuses : nous ressemblerons au bon Siméon ; ni la vie n'aura rien qui nous attache, ni la mort, tout odieuse qu'elle est, n'aura rien qui nous épouvante : nous attendrons avec lui humblement et tranquillement la réponse du Saint-Esprit et l'ordre de la Providence éternelle, pour décider du jour de notre départ ; et quand nous aurons accompli ce que Dieu veut que nous fassions sur la terre, nous serons prêts à dire à toute heure, à l'imitation de ce saint vieillard : « Seigneur, laissez maintenant mourir en paix votre serviteur. »

Mais, mes frères, imitons en tout ce saint homme. Ne sortons point de ce monde {var. de ce corps mortel) avant que JÉSUS {var. le Sauveur) nous ait

I. Le copiste à qui Bossuet a fait transcrire cette nouvelle conclusion de son discours avait laissé en blanc la place de ce mot. C'était un calligraphe peu instruit, peut-être le même qui a reproduit, vers cette époque, le sermon de 1662, pour le Vendredi-Saint. Ici toutefois les caractères sont plus fins.

lieu de toucher à des plaies encore toutes récentes, et de renouveler les justes douleurs des premières personnes du monde ? Grande et auguste reine que le ciel vient d'enlever à la terre, et qui causez à tout l'univers un deuil si grand et si véritable, ce sont ces fortes pensées, c'est cette attache immuable à la souveraine volonté de Dieu, qui nous a fait voir ce miracle et d'égalité dans votre vie et de constance inimitable dans votre mort. Quels troubles, quels mouvements, quels accidents imprévus ont jamais été capables de l'ébranler, ni d'étonner sa grande âme ? Ne craignons pas de jeter un moment la vue sur nos dissensions passées, puisque la fermeté inébranlable de cette princesse a tellement soutenu l'effort de cette tempête, que nous pouvons maintenant nous en souvenir sans crainte. Quand il plut à Dieu de changer en tant de maux les longues prospérités de sa sage et glorieuse régence, fut-elle abattue par ce changement ? Au contraire ne la vit-on pas toujours ferme,toujours invincible, fléchissant quelquefois par prudence, mais incapable de rien relâcher des grands intérêts de l'Etat, et attachée immuablement à conserver le sacré dépôt de l'autorité royale, unique appui du repos public, qu'elle a remise enfin tout (') entière entre les mains victorieuses d'un fils, qui sait la maintenir avec tant de force ? C'est sa foi, c'est sa piété, c'est son abandon aux

paru : Quia viderunt [oculi niei Saliitare tiiun{\ ; et que nous puissions dire avec lui : « Mes yeux ont vu le Sauveur.^) Je sais qu'il est venu, ce divin Sauveur, sur la terre, « celui que Dieu avait destiné pour être exposé en vue à tous les peuples de l'univers {yar. de la terre) : » Quod paras ii ante faciem onuiium populonim. On l'a vue, cette lumière éclatante qui devait éclairer toutes les nations et remplir {var. combler) de gloire son peuple Israël {édit. son peuple d'Israël):> Lumen ad revelationem ge7itium^ ei gloriam piebis iuœ Israël. Enfin ce Sauveur tant de fois promis a contenté {var. rempli, satisfait) Pattente de tout l'univers ; il a accompli les prophéties, il a renversé les idoles, il a délivré les captifs, il a réconcilié les pécheurs {yar. il a converti les peuples). Mais, mes frères, ce n'est pas assez : ce Sauveur iyar. Mais, mes frères, avec tout cela il) n'est pas encore venu pour nous, puisqu'il ne règne pas encore sur tous nos désirs ; il n'est pas notre conducteur ni notre lumière, puisque nous ne marchons pas dans les voies qu'il nous a montrées. Non, « ni nous n'avons vu sa face, ni nous n'avons écouté sa voix, ni nous n'avons pas sa parole demeurante en nous, > puisque nous n'obéissons pas à ses préceptes. (En marge le latin : zV(?^W(? vocem ejus unquam audistis., neqtce speciem ejus vidistis^ et verbum ejus non habetis in vobis nianens. Joan.,v, 37, 38.) Car écoutez ce que dit son disciple bien-aimé : « Celui qui dit

I. Correction autographe. Remplace <ifort entière > du copiste.

ordres de Dieu, qui animait son courage; et c'est cette même foi et ce même abandon à la Providence, qui la soutenant toujours malgré ses douleurs cruelles jusques entre les bras de la mort, lui a si bien conservé parmi les sanglots de tout le monde, et parmi les cris déplorables de ses chers et illustres enfants, cette force, cette constance, cette égalité qui n'a pas moins étonné qu'attendri tous les spectateurs.

O vie illustre,© vie glorieuse et éternellement mémorable ! mais ô vie trop courte et trop tôt précipitée ! Quoi donc ! nous ne verrons plus que dans une reine ce noble amas de vertus que nous admirions en deux! Quoi ! cette bonté, quoi ! cette clémence, quoi ! tant de douceur parmi tant de majesté ; quoi! ce cœur si grand et vraiment royal, ces charités infinies, ces tendres compassions pour les misères publiques et particulières ; enfin, toutes les autres rares et incomparables qualités (') de la grande Anne d'Autriche ne seront plus qu'un exemple et un ornement de l'histoire ! Qui nous a si tôt enlevé cette reine que nous ne voyions point vieillir, et que les années ne changeaient pas? Comment cette merveilleuse constitution est-elle devenue si soudainement la proie de la mort ? D'où est sorti ce venin ? en quelle partie de ce corps si bien composé était caché le foyer de cette humeur malfaisante, dont l'opiniâtre malignité a triomphé des soins, et de l'art, et des vœux de tout le monde ? O que nous ne sommes rien ! O que la force et l'embonpoint ne sont que

qu'il le connaît, et ne garde pas ses commandements, c'est un menteur, et la vérité n'est point en lui : » Qui dicit se nasse eum^ et mandala ejus p.ofi custodit^ mendax est, et in hoc veritas 7ion est \ Joan., Il, 4). Après cela, chrétiens, qui de nous se peut vanter de le connaître ? Qu'avons-nous donné à son Évangile ? Ouels vices avons-nous corrigés ? Quelles passions avons-nous domptées ? Quel usage avons-nous fait des biens et des maux de la vie ? Quand Dieu a diminué {var. retranché) nos richesses, avons-nous songé en même temps à modérer notre luxe? Quand la fortune nous a trompés, avons-nous tourné notre cœur aux biens qui ne sont point de son ressort ni de son empire ? Au contraire, n'avons-nous pas été de ceux dont il est écrit : Dissipati sunt, nec coinpuncti (Ps., XXXIV, 16) ? Nous avons été ivar. Ils ont été) affaiblis, sans être touchés de componction ; serviteurs opiniâtres et incorrigibles, qui nous sommes mutinés même sous la verge ; repris, et non corrigés {var. châtiés et non confondus), abattus et non humiliés, châtiés {var. repris) sévèrement et non convertis. Après cela, si nous osons dire que nous avons connu Jésus-Christ, que nous avons vu cç

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