I. N'aurait-on pas entassé ici deux rédactions successives
doit d'autant plus humilier pour les guérir et les sauver que tout contribue davantage à les élever et à les perdre. Ainsi votre besoin et la gloire du Tout-Puissant exigent que vous soyez d'abord rebutés dans l'exécution de ses hauts desseins, pour vous apprendre à concevoir de vousmêmes le juste mépris que vous méritez.
En attendant, venez, ô pêcheurs ; venez, saint couple de frères, André et Simon ; vous n'êtes rien, vous n'avez rien : « Il n'y a rien en vous qui mérite d'être recherché, il y a seulement une vaste capacité à remplir : » Nihil est quod in te expetatu7% sed est quod in te impleatur i^\ Vous êtes vides de tout, et vous êtes principalement vides de vous-mêmes : venez recevoir, venez vous remplir à cette source infinie : Tant largo fojiti vas inane adinovendtim est. Les autres se réjouissent d'avoir attiré à leur parti les grands et les doctes ; Jésus, d'y avoir attiré les petits et les simples : Confiteor (') tibi, Pater, Domine cœli et terrœ, quia abscondisti Jiœc a sapie7itibus et prudentibus, et revelasti ea parvulis (^\
Et quel a été le motif d'une conduite qui blesse si fort nos idées ? C'est afin que le faste des hommes soit humilié, et que toute langue confesse que vraiment c'est Dieu seul qui a fait l'ouvrage. Jésus, considérant ce grand dessein de la sagesse de son Père, tressaillit de joie par un mouvement du Saint-Esprit : In ipsa Jiora exultavit Spiritu sancto (^). C'est quelque chose de grand, que ce qui a donné tant de joie au Seigneur Jésus. « Considérez, mes frères, qui sont ceux d'entre vous qui ont été appelés à la foi ; et voyez qu'il y en a peu de sages selon la chair, peu de puissants et peu de nobles. Mais Dieu a choisi ce qu'il y a d'insensé selon le monde, pour confondre ce qu'il y a de fort. Il a choisi ce qu'il y a de vil et de méprisable selon le monde, et qui n'est rien, pour détruire ce qui est grand, afin que nul homme ne se glorifie devant lui (^). »
Rien sans doute n'était plus propre à faire éclater la grandeur de Dieu et son indépendance qu'un pareil choix.
a. s. Aug., Serm. Lxxxvii, n. 12. — b. Matth.^ xi, 25. — c. Luc, x, 2[. — d. I Cor., I, 26-30. — L'auteur s'est peut-être borné à l'indication du passage. I. Nous supprimons une traduction inutile, de Deforis.
A lui seul il appartient de se choisir pour ses œuvres des instruments, qui, loin d'y paraître propres, semblent n'être capables que d'en empêcher le succès ; parce que c'est lui qui leur donne toute la vertu qui peut les rendre efficaces. Il est bon, pour qu'on ne puisse douter qu'il a fait tout lui seul, qu'il s'associe des coopérateurs qui, en eux-mêmes, soient absolument ineptes aux grands desseins qu'il veut accomplir par leur ministère. Et comme autrefois, entre les mains des soldats de Gédéon, de faibles vases d'argile cachaient la lumière qui devait jeter l'épouvante dans le camp des Madianites {"), ici de même ces trésors de sagesse, que Dieu a voulu faire éclater dans le monde pour le salut des uns et la confusion des autres, sont portés dans des vaisseaux très fragiles {^), afin que la grandeur de la puissance qui est en eux soit reconnue venir de Dieu, et non de ces faibles instruments, et qu'ainsi tout concoure à démontrer la vérité d€ l'Evangile.
Et d'abord admirez, mes frères, les circonstances frappantes que Dieu choisit pour former son Eglise. Comme il avait différé jusqu'à la dernière extrémité l'exécution du commencement de sa promesse, de même ici il en prolonge le plein accomplissement jusqu'au moment oii tout doit paraître sans ressource. Abraham et Sara se trouvent stériles, lorsque Dieu leur annonce qu'ils auront un fils ; il attend la vieillesse décrépite, devenue stérile par nature, épuisée par l'âge, pour leur découvrir ses desseins. C'est alors qu'il envoie son ange, qui les assure de sa part que dans un certain temps Sara concevra. Sara se prertd à rire, tant elle est merveilleusement surprise de la nouvelle qu'on lui déclare. Dieu, par cette conduite, veut faire voir que cette race promise est son propre ouvrage. Il a suivi le même plan dans l'établissement de son Eglise. Il laisse tout tomber, jusqu'à l'espérance : Speraba^mis (''): « Nous espérions, » disent ses disciples depuis sa mort. Quand Dieu veut faire voir qu'un ouvrage est tout de sa main, il réduit tout à l'impuissance et au désespoir, et puis(') il agit. Sperabamus : c'en est fait, notre
a. Judic.^ VII, 16. — b. II Cor.^ IV, 7. — ^. Zw^r., xxiv, 21.
I. Edit. puis. — Corrigé d'après M/ Vallery-Radot {Souvc?iirs littéraires^
espérance est tombée et ensevelie avec lui dans le tombeau. Après la mort de Jésus-Christ, ils retournent à la pêche : jarrîais ils ne s'y étaient livrés durant sa vie ; ils espéraient toujours : Sperabamus. C'est Pierre qui en fait la proposition: Vado piscari ; venimus et nos tec2cm (^). Retournons aux poissons, laissons les hommes. Voilà le fondement qui abandonne l'édifice, le capitaine qui quitte l'armée : Pierre, le chef des apôtres, va reprendre son premier métier, et les filets, et le bateau qu'il avait quittés. Evangile, que deviendrez-vous ? Pêche spirituelle, vous ne serez plus. Mais dans ce moment Jésus vient : il ranime la foi presque éteinte de ses disciples abattus ; il leur commande de reprendre le ministère qu'il leur a confié, et les rappelle au soin de ses brebis dispersées : Pasce oves rneas. C'en est assez pour leur rendre la paix et relever leur courage. Rassurés désormais par sa parole, fortifiés par son Esprit, rien ne les étonnera, rien ne sera capable de les troubler : ni le sentiment de leur faiblesse, ni la vue des obstacles, ni la grandeur du projet, ni le défaut des ressources humaines, rien ne saurait les ébranler dans la résolution d'exécuter tout ce que leur Maître leur a prescrit. Armés d'une ferme confiance dans le secours qui leur est promis, loin d'hésiter, ils s'affermissent par les oppositions mêmes qu'ils éprouvent ; loin de craindre, ils ressentent une joie indicible au milieu des menaces et des mauvais traitements, que la seule idée du dessein qu'ils ont formé leur attire ; et déjà espérant contre toute espérance, ils se regardent comme assurés de la révolution qu'ils méditent. Quel étrange changement dans ces esprits grossiers! Quelle folle présomption ou quelle sublime et céleste inspiration les anime !
En effet, considérez, je vous prie, l'entreprise de ces pêcheurs. Jamais prince, jamais empire, jamais république n'a conçu un dessein si haut. Sans aucune apparence de secours humain, ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. Ils se sont mis dans l'esprit de changer par tout
a. Joan., XXI, 3.
p. 287). — Première rédactio7i (effacée) : Quand Dieu veut faire voir sa puissance, il réduit tout à l'impuissance, et puis il agit.
l'univers les relieions établies, et les fausses et la véritable, et parmi les Gentils, et parmi les Juifs. Ils veulent établir un nouveau culte, un nouveau sacrifice, une loi nouvelle ; parce que, disent-ils, un homme qu'on a crucifié en Jérusalem l'a enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité, il est monté aux cieux où il est le Tout-Puissant. Nulle grâce que par ses mains, nul accès à Dieu qu'en son nom. En sa croix est établie la gloire de Dieu ; en sa mort, le salut et la vie des hommes.
Mais voyons par quels artifices ils se concilieront les esprits. Venez, disent-ils, servir Jésus-Christ : quiconque se donne à lui sera heureux quand il sera mort ; en attendant, il faudra souffrir les dernières extrémités. \^oilà leur doctrine et voilà leurs preuves ; voilà leur fin, voilà leurs moyens.
Dans une si étrange entreprise, je ne dis pas avoir réussi comme ils ont fait, mais avoir osé espérer, c'est une marque invincible de la vérité. Il n'y a que la vérité ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les hommes. Qu'un homme soit avisé, qu'il soit téméraire, s'il espère, il n'y a point de milieu : ou la vérité le presse, ou la vraisemblance le flatte ; ou la force de celle-là le convainc, ou l'apparence de celle-ci le trompe. Ici tout ce qui se voit étonne, tout ce qui se prévoit est contraire, tout ce qui est humain est impossible. Donc, où il n'y a nulle vraisemblance, il faut conclure nécessairement que c'est la seule vérité qui soutient l'ouvrage. Que le monde se moque tant qu'il voudra : encore, faut-il que la plus forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre, et dans la chose la plus incroyable, et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides, dont le plus hardi a renié lâchement son Maître, ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin, la surprise ne dure pas si longtemps, la folie n'est pas si réglée.
Car enfin poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins. Qu'est-ce qu'ils veulent penser de nos saints pêcheurs ? Quoi ? qu'ils avaient inventé une belle fable,qu'ils se plaisaient d'annoncer au monde ? Mais ils l'auraient faite plus vraisemblable. Que c'étaient des insensés et des imbé-
ciles, qui ne s'entendaient pas eux-mêmes ? Mais leur vie, mais leurs écrits, mais leurs lois et la sainte discipline qu'ils ont établie, et enfin l'événement même, prouvent le contraire. C'est une chose inouïe, ou que la finesse invente si mal, ou que la folie exécute si heureusement. Ni le projet n'annonce des hommes rusés; ni le succès, des hommes dépourvus de sens. Ce ne sont pas ici des hommes prévenus, qui meurent pour des sentiments qu'ils ont sucés avec le lait. Ce ne sont pas ici des spéculatifs et des curieux, qui ayant rêvé dans leur cabinet sur des choses imperceptibles, sur des mystères éloignés des sens, font leurs idoles de leurs opinions, et les défendent jusqu'à mourir. Ceux-ci ne nous disent pas : Nous avons pensé, nous avons médité, nous avons conclu. Leurs pensées pourraient être fausses, leurs méditations mal fondées, leurs conséquences mal prises et défectueuses. Ils nous disent : Nous avons vu, nous avons ouï, nous avons touché de nos mains, et souvent, et longtemps, et plusieurs ensemble, ce Jésus-Christ ressuscité des morts. S'ils disent la vérité, que reste-t-il à répondre ? S'ils inventent, que prétendentils ? Quel avantage, quelle récompense, quel prix de tous leurs travaux ? S'ils attendaient quelque chose, c'était ou dans cette vie, ou après leur mort. D'espérer pendant cette vie, ni la haine, ni la puissance, ni le nombre de leurs ennemis, ni leur propre faiblesse ne le souffre pas. Les voilà donc réduits aux siècles futurs ; et alors, ou ils attendent de Dieu la félicité de leurs âmes, ou ils attendent des hom.mes la gloire et l'immortalité de leur nom. S'ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable, il est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde : et si le monde veut s'imaginer que le désir de se signaler dans l'histoire ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de pêcheurs, je dirai seulement ce mot : Si un Pierre, si un André, si un Jean, parmi tant d'opprobres et tant de persécutions, ont pu prévoir de si loin la gloire du christianisme et celle que nous leur donnons, je ne veux rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que c'étaient des hommes divins, auxquels et l'Esprit de Dieu, et la force toujours invincible (')