‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 312 sur 573 · Var. avec violence · texte numérisé non relu

Var. avec violence

il n'y paraît plus, tout est effacé, et il n'en reste aucune apparence.

Il vaut donc beaucoup mieux être enfermé dans ces rets qui nous conduiront au rivage, que de nager et se perdre dans une eau si vaste, en se flattant d'une fausse image de liberté. La parole est le rets : saintes filles, vous y êtes prises ('). La parole qui vous a prises, c'est cet oracle si touchant de la vérité : Quid prodest Jiomini si munduin univei'sum huretur, animœ vero suce detrimentum patiatur (f) ? « Que sert à l'homme de gagner le monde entier,s'il perd son âme? » Dès lors pénétrées, par l'efficace de cette parole, du néant et des dangers d'un monde trompeur, vous avez voulu donner toutes vos affections à ces biens véritables, seuls dignes d'attirer vos cœurs; et pour vous mettre plus en état de les acquérir, vous vous êtes empressées de vous séparer de tous les objets qui auraient pu, par des illusions funestes, égarer vos désirs, et détourner votre application de cet unique nécessaire. Persévérez dans ces bienheureux filets qui vous ont mises à couvert des périls de cette mer orageuse, et gardez-vous d'imiter ceux qui, par les différentes ouvertures qu'ils ont cherché dans leur inquiétude à faire aux rets salutaires qui les enserraient, n'ont travaillé qu'à se procurer une liberté plus déplorable que le plus honteux esclavage.

SECOND POINT

Saint André est un des plus illustres de ces divins pêcheurs, et l'un de ceux à qui Dieu a donné le plus grand succès dans cette pêche mystérieuse. C'est lui qui a pris son frère Simon, le prince de tous les pêcheurs spirituels : Veni et videi^). C'est ce qui donne lieu à Hésychius, prêtre de Jérusalem, de lui donner cet éloge i() : André, le premier-né

a. Matth.^ XIV, 26. — b.Joan.^ 1,46. — c. Bibl. Phot.^ Cod. 269.

I. Édit. Deforis^ Lâchât^ Gazier : « La parole est le rets qui preftd les âmes. Mais on travaille vainement, si Jésus-Christ ne parle pas : In verbo iuo laxabo rete : Sur votre parole. Seigneur, je jetterai le filet. » C'est ce qui donne efficace. » — Selon M. Vallery-Radot {Souvenirs littéraires, p. 292), il faut corriger comme nous l'avons fait. Toutefois il ne semble pas que Deforis ait inventé de toutes pièces ses additions. Nous croyons qu'il lisait une note margi?tale, et qu'il l'aura complétée. Elle était peut-être ainsi conçue : i. In verbo iuo laxabo rete. C'est ce qui donne efficace. »

des apôtres, la colonne premièrement établie, pierre devant Pierre, fondement du fondement même, qui a appelé avant qu'on l'appelât, qui amène des disciples à Jésus avant que d'y avoir été amené lui-même. « Il rend ainsi au Verbe ceux qu'il prend par sa parole: » Qicos in verbo capit, Verbo redditi^). •Car toute la gloire des conquêtes des apôtres est due à Jésus-Christ : c'est en s'appuyant sur ses promesses qu'ils les entreprennent : In verbo tuo laxabo rete (^). « Aussi ne sommes-nous pas appelés pétrie7is, mais chrétiens : » Non petria7ios, sed christianos : et « ce n'est pas Paul qui a été crucifié pour nous : » Numquid Pauliis ci^ucijixus est pro vobis ('') ?

Bientôt André, rempli de ces sentiments, soumettra à son Maître, avec un zèle infatigable et un courage invincible, TEpire, l'Achaïe, la Thrace, la Scythie, peuples barbares et -presque sauvages, « libres par leur indocile fierté, par leur humeur rustique et farouche,» omîtes illœ fei^ocia liber œ gerites. Tous ces succès sont l'effet de l'ordre que Jésus-Christ leur a donné à tous : Laxate retia : « Jetez vos filets. » Dès que les apôtres se sont mis en devoir de l'exécuter, la foule des peuples et des nations convertis se trouve prise dans la parole.

Si nous voulons (') considérer avec attention toutes les circonstances de la pêche miraculeuse des apôtres, nous y verrons toute l'histoire de l'Église, figurée avec les traits les plus frappants. Il y entre des esprits inquiets et impatients ; ils ne peuvent se donner de bornes, ni renfermer leur esprit dans l'obéissance : Rtcnipebaticr atUe^n rete eoruvi i^). La curiosité les agite, l'inquiétude les pousse, l'orgueil les emporte ; ils rompent les rets, ils échappent, ils font des schismes et des hérésies : ils s'égarent dans des questions infinies, ils se perdent dans l'abim.e des opinions humaines. Toutes les hérésies, pour mettre la raison un peu plus au large, se font des ouvertures par des interprétations violentes : elles ne veulent rien qui captive. Dans

a. s. Ambr., in Luc.^ lib. IV^, n. 78. — à. Luc.^ v, 5. — cl Cor., i, 13. — d. Luc, V, 6.

I. Rappelons . qu'un certain nombre de passages sont suspects.

352 panI':gyrique

les mystères, il faut souvent dire qu'on n'entend pas ; il faut renoncer à la raison et aux sens. L'esprit libre et curieux ne peut s'y résoudre ; il veut tout entendre : l'Eucharistie, les paroles de l'Évangile. C'est un filet où l'esprit est arrêté. On force un passage, on cherche à s'échapper à travers les mauvaises défaites que suggère une orgueilleuse raison. Pour nous, demeurons dans l'Église, heureusement captivés dans ses liens. Il en demeure des mauvais, mais il n'en sort aucun des bons.

Mais voici un autre inconvénient. La multitude est si grande, que la nacelle surchargée est prête à (') couler à fond : >> Iniplevericnt ambas naviculas, ita ut pêne mei-gerenhc7' ('') : figure bien sensible de ce qui devait se passer dans l'Église, où le grand nombre de ceux qui entraient dans la nacelle, a tant de fois fait craindre qu'elle ne fût submergée par son propre poids : Sed mihi cumulus isie suspectus esty ne pleîiitudine siti naves pêne mergantîLr (^). Mais ce n'est pas encore tout ; et ici le danger n'est pas moins redoutable que tous les périls déjà courus. « Pierre est agité d'une nouvelle sollicitude ; sa proie même, qu'il a tirée à terre avec tant d'efforts, lui devient suspecte ; » et il a besoin d'un sage discernement pour n'être pas trompé dans son abondance : Ecce alia sollicitudo Pétri, oui jam stia prœda suspecta est (^). Image vive de la conduite que les pêcheurs spirituels ont dû tenir à l'égard de tous ces poissons mystérieux qui tombaient dans leurs filets. Faute de cette sage défiance et de ces précautions salutaires, l'Église s'est accrue et la discipline s'est relâchée; le nombre des fidèles s'est augmenté, et l'ardeur de la foi s'est ralentie : Nescio guomodo pugnante contra ternetipsani tua felicitate, qtiantum tibi auctuin est populorum, tantu^n pêne vitiorum, quantum tibi copiœ accessit, tantuni disciplinœ recessit ;... factaque es, Ecclesia, profectu tuœ fœcitnditatis infirmior, et quasi minus valida (^). Elle est déchue par son progrès, et abattue par ses propres forces.

a. Luc, v,7. — b. S. Ambr., in Luc, lib. IV, n. Tj, — c Ibid., n. 78. — d. Salvian., adv. Avar., lib. I.

I. Prêt à e.\. près de, qu'on écrivait /r<?/ de (prest), étaient synonymes.

L'Église n'est faite que pour les saints. Aussi les enfants de Dieu y sont appelés, et y accourent de toutes parts. Tous ceux qui sont du nombre, y sont entrés : « mais combien en est-il entré par dessus le nombre ! » Multiplicati sunt supernumerum (^). Combien parmi nous, qui néanmoins ne sont pas des nôtres ! Les enfants d'iniquité qui l'accablent, la foule des méchants qui l'opprime, ne sont dans l'Église que pour l'exercer. Les vices ont pénétré jusque dans le cœur de l'Église ; et ceux qui ne devaient pas même y être nommés y paraissent hautement la tête levée : Maledictttm et mendacium,... et adulterium inundave7'U7it {^). Les scandales se sont élevés ; et l'iniquité étant entrée comme un torrent, elle a renversé la discipline. Il n'y a plus de correction, il n'y a plus de censure. On ne peut plus, dit saint Bernard (^), noter les méchants, tant le nombre en est immense ; on ne peut plus les éviter, tant leurs emplois sont nécessaires ; on ne peut les réprimer ni les corriger, tant leur crédit et leur autorité est redoutable.

Dans cette foule, les bons sont cachés ; souvent ils habitent dans quelque coin écarté, dans quelque vallée déserte : ils soupirent en secret : et se livrent aux saints gémissements de la pénitence. Combien de saints pénitents !

Hélas (') ! à peine dans un si grand amas de pailles aperçoit-on quelques grains de froment : Vzx ibi apparent grana fr tintent i in tarn multo numéro palearum (^\ Les uns paraissent, les autres sont cachés, selon qu'il plaît au Père céleste ou de les sanctifier par l'obscurité, ou de les p-roduire pour le bon exemple.

Mais dans cette étrange confusion, et au milieu de tant de désordres, souvent la foi chancelle, les faibles se scandalisent, l'impiété triomphe ; et l'on est tenté de croire que la piété n'est qu'un nom, et la vertu chrétienne qu'une feinte de l'hypocrisie. Rassurez- vous cependant, et ne vous laissez pas ébranler par la multitude des mauvais exemples.

a. Ps., XXXIX, 6. — â. Ose., iv, 2. — c. In Ca7it., Serm. xxxin, n. 16. — d. S. Aug., Ser?n. CCLII, n. 4.

I. Ce passage, que les éditeurs ne séparent même pas de l'alinéa précédent, s'y soude assez mal. Il est probable que ce sont des notes marginales, rapportées comme tant d'autres dans le texte, mais moins heureusement.

Sermons de Bossuet. — V. 23

Voulez-vous trouver des hommes sincèrement vertueux, et vraiment chrétiens, qui vous consolent dans ce dérèglement presque universel, « soyez vous-mêmes ce que vous désireriez voir dans les autres ; et vous en trouverez sûrement, ou qui vous ressembleront, ou qui vous imiteront : » Estote taies, et invenietis taies.

TROISIÈME POINT

L'Église parle à ses enfants... Promptitude... Dieu parle, et tout se tait ('). La liberté ne nous est pas donnée pour hésiter, ni pour disputer contre lui : elle nous donne le volontaire, pour distinguer notre obéissance de celle des créatures inanimées ou sans raison ; mais quel que soit notre avantage sur elles, ce n'est pas pour nous dispenser de rendre à Dieu la déférence qui lui est due. Le même droit qu'il a sur les autres êtres subsiste à notre égard; et il nous impose la même obligation de lui obéir ponctuellement et dans l'instant même. S'il nous laisse notre choix, c'est non pour affaiblir son empire mais pour rendre notre sujétion plus honorable.

Ceux qui sont accoutumés au commandement (^) sentent mieux que les autres combien cette obéissance est juste et légitime, combien elle est douce et aimable. Que sert donc de la refuser ou de la contester '^. Les hommes peuvent bien trouver moyen de se soustraire à l'empire de leurs semblables ; mais Dieu a cela par nature, que rien ne lui résiste.

1. Ici nous donnons le texte du manuscrit, d'après la citation de M. Vallery- Radot {Souve7nrs littéraires, p. 2^3). Voici ce que ce canevas si vif était devenu dans les anciennes éditions : i. L'Eglise parle à ses enfants : ils doivent P écouter avec îi7i respect qui prouve leur soumis sio7i, et lui obéir avec une promptitude qui téinoigne leur fidélité et leur confiance. Dieu parle aussi, et à sa parole tout se fait (erreur de lecture, qui amène un co>itresens) dajts la nature comme il l''ordo7ine. Si les créatures inanimées ou sa?is raison lui obéissent avec tant de dépenda?tce, nous qui sommes doués dHtîtelligence^ lui devons-nous moi?is de docilité quand il parle ? Et e7i efiet la liberté... >

— Cette lourde exhortation, est-il besoin de le dire ? ne ressemble en rien au génie si alerte de Bossuet. D'autres phrases aussi sont suspectes, avant et après celle-ci ; mais la plupart du temps elles contiennent sans doute un mélange, à doses variables, de la prose de Bossuet et de celle de son éditeur : il serait trop hasardeux de faire l'épuration, sans un document tout à fait explicite.

2. « Ce passage suffirait à prouver que Bossuet songeait à Turenne en composant son discours. > (Edit. Gasier.)

Si la volonté rebelle prétend échapper à sa domination, en s'en retirant d'un côté, elle y retombe d'un autre avec toute l'impétuosité des efforts qu'elle avait faits pour s'en affranchir. Ainsi tout invite, tout presse l'homme de se soumettre à son Dieu, et de lui obéir sans contradiction et sans délai.

Quand on hésite ou qu'on diffère, il se tient pour méprisé ou refusé tout à fait. Lorsque la vocation est claire et certaine, qui est capable d'hésiter un moment,est capable de manquer tout à fait ; qui peut retarder un jour, peut passer toute sa vie. Nos passions et nos affaires ne nous demandent jamais qu'un délai. C'est pour Dieu une insupportable lenteur que d'aller seulement dire adieu aux siens, que d'aller rendre à son propre père les honneurs de la sépulture. Il faudra voir le testament, l'exécuter, le contester: d'une affaire il en naît une autre, et un moment de remise attire quelquefois la vie tout entière ; c'est pourquoi il faut tout quitter en entrant au service de Dieu (''). Puisqu'il faudra nécessairement couper quelque part, coupez dès l'abord, tranchez au commencement, afin d'être plus tôt à celui à qui vous voulez être pour toujours.

Et combien n'est-on pas dédommagé de ces sacrifices ! et quelle confiance ne donnent-ils pas aux âmes, pour oser tout espérer de la bonté d'un Dieu si généreux et si magnifique ! Voyez les apôtres : ils n'ont quitté qu'un art méprisable ; Pierre en dit-il avec moins de force : « Nous avons tout quitté : » Reliquimus omnia {^) ? Des filets : voilà le présent qu'ils suspendent à ses autels ; voilà les armes, voilà le trophée qu'ils érigent à sa victoire. Qu'il y a plaisir de servir celui qui fait justice au cœur, et qui pèse l'affection ; qui veut à la vérité nous faire acheter son royaume, mais aussi qui a la bonté de se .contenter de ce que nous avons entre les mains! Car il met son royaume à tout prix, el il le donne pour tout ce que nous pouvons lui offrir : Tanttun valet quantum habes. « Rien qui soit à plus vil prix, quand on l'achète ; rien qui soit plus précieux, quand on le possède : » Quid vilius, cum emitur ; quid carius, cum possidetur ("■) '^.

a. s. Chrysost., In Matth. Hom. xxvii. — b. Matth.^ xix, 27. — c. S. Gregor., In Evan^. Hom. v, n. 2, 3.

Mais ce n'est pas assez de tout quitter, parents, amis, biens, repos, liberté : il faut encore suivre Jésus-Ciirist, porter sa croix après lui, en marchant sur ses traces, en imitant ses exemples, et se renoncer ainsi soi-même tous les jours de sa vie. Cependant qu'il est difficile, quand tout est heureux, quand tout nous favorise, de résister à ces attraits séduisants d'un monde qui nous amollit et nous corrompt en nous flattant ! A qui persuadera-t-on de fuir la gloire, de mépriser les honneurs, de redouter les richesses, lorsqu'ils semblent se présenter comme d'eux-mêmes, et venir pour ainsi dire nous chercher dans notre obscurité ? Qui peut comprendre qu'il faille se mortifier dans le sein de l'abondance ; faire violence à ses désirs lorsque tout concourt à les satisfaire ; devenir à soi-même son propre bourreau, si les contradictions du dehors ne nous en tiennent lieu ; et savoir se livrer à tous les genres de souffrances, pour mener une vie vraiment pénitente et crucifiée ? Et toutefois y a-t-il une autre manière de se rendre semblable à Jésus-Christ, et de porter fidèlement sa croix avec lui ?

« O croix aimable ('), ô croix si ardemment désirée, et enfin trouvée si heureusement ! puissé-je ne jamais te quitter, te demeurer tendrement et constamment attaché, afin que celui qui, en mourant entre tes bras, par toi m'a racheté, par toi aussi me reçoive et me possède éternellement dans son amour : » Ut per te me recipiat, qui pej^- te moriens me redemit ! Tels sont les sentiments dont doivent être animés tous ceux qui veulent sincèrement appartenir à Jésus-Christ : point d'autre moyen de se montrer ses véritables disciples.

Quand est-ce que l'Eglise a vu des chrétiens dignes de ce nom (^) ? C'est lorsqu'elle était persécutée, lorsqu'elle lisait à tous les poteaux des sentences épouvantables contre ses enfants, et qu'elle les voyait à tous les gibets, et dans toutes les places publiques, immolés pour la gloire de l'Evangile. Durant ce temps, mes sœurs, il y avait des chrétiens sur la

1. Deforis a probablement complété ici une indication sommaire donnée par Bossuet, d'après la légende de saint André.

2. Ce qui suit est la reproduction presque littérale d'un passage du panégyrique de Saint-Victor (t. Il, p. 340-341).

terre ; il y avait de ces hommes forts, qui, nourris dans les proscriptions et dans les alarmes continuelles, s'étaient fait une glorieuse habitude de souffrir pour l'amour de Dieu. Ils croyaient que c'était trop de délicatesse à des disciples de la croix que de rechercher le plaisir et en ce monde et en l'autre. Comme la terre leur était un exil, ils n'estimaient rien de meilleur pour eux que d'en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère, parce qu'elle n'était pas encore devenue un art : elle n'avait pas encore appris le secret de s'accommoder au monde, ni de servir au négoce des ténèbres. Simple et innocente qu'elle était, elle ne regardait que le ciel, auquel elle prouvait sa fidélité par une longue patience. Tels étaient les chrétiens de ces premiers temps : les voilà dans leur pureté, tels que les engendrait le sang des martyrs, tels que les formaient les persécutions.

Maintenant une longue paix a corrompu ces courages mâles, et on les a vus ramollis depuis qu'ils n'ont plus été exercés. Le monde est entré dans l'Eglise. On a voulu joindre Jésus-Christ avec Bélial ; et de cet indigne mélange quelle race enfin nous est née ! Une race mêlée et corrompue, des demi-chrétiens, des chrétiens mondains et séculiers ; une piété bâtarde et falsifiée, qui est toute dans les discours et dans un extérieur contrefait. O piété à la mode, que je me ris de tes vanteries et des discours étudiés, que tu débites à ton aise pendant que le monde te rit ! Viens que je te mette à l'épreuve. Voici une tempête qui s'élève ; voici une perte de biens, une insulte, une disgrâce, une maladie. Quoi ! tu te laisses aller au murmure, ô vertu contrefaite et déconcertée ! tu ne peux plus te soutenir, piété sans force et sans fondement! Va, tu n'étais qu'un vain simulacre (') de la piété chrétienne ; tu n'étais qu'un faux or qui brille au soleil, mais qui ne dure pas dans le feu, mais qui s'évanouit dans le creuset. La piété chrétienne n'est pas faite de la sorte: le feu l'épure et l'affermit. Ah ! s'il est ainsi, chrétiens, si les souffrances sont nécessaires pour soutenir l'esprit du christianisme, Seigneur, rendez-nous les tyrans ; rendez-nous les Domitiens et les Nérons.

j. Var. fantôme.

Mais modérons notre zèle, et ne faisons point de vœux indiscrets : n'envions pas à nos princes le bonheur d'être chrétiens, et ne demandons pas des persécutions que notre lâcheté ne pourrait souffrir. Sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendait nos ancêtres, la matière ne manquera pas à la patience. La nature a assez d'infirmités, les affaires assez d'épines, les hommes assez d'injustice, leurs jugements assez de bizarreries, leurs humeurs assez d'importunes inégalités; le monde assez d'embarras, ses faveurs assez d'inconstance, ses engagements les plus doux assez de captivités. Que si tout nous prospère, si tout nous rit, c'est à nous à nous rendre nous-mêmes nos persécuteurs, à nous contrarier nous-mêmes (').

Pour mener une vie chrétienne, il faut sans cesse combattre son cœur, craindre ce qui nous attire, pardonner ce qui nous irrite, rejeter souvent ce qui nous avance, et nous opposer nous-mêmes aux accroissements de notre fortune. O qu'il est difficile, pendant que le monde nous accorde tout, de se refuser quelque chose ! Oui, ayant en sa possession une personne très accomplie, qu'il aurait aimée, vivrait avec elle comme avec sa sœur, s'élèverait au-dessus de tous les sentiments de l'humanité (^) : c'est une aussi forte résolution, dit saint Chrysostome (''), de ne pas laisser corrompre son cœur par les grandeurs et les biens qu'on possède. Ah ! qu'il faut alors de courage pour renoncer à ses inclinations, et s'empêcher de goûter et d'aimer ce que la nature trouve si doux et si aimable ! Sans cesse obligé d'être aux prises avec soi-même, pour s'arracher de vive force à des objets auxquels tout le poids du cœur nous entraîne ; combien ne s'y sent-on pas plus fortement incliné, lorsque tout ce qui nous environne nous invite et nous presse de satisfaire à nos désirs ? C'est dans une si critique situation qu'il faut vrai-

a. In Matth. Hom. XL, n. 4.

1. Une de ces deux expressions doit être une surcharge, destinée à remplacer ou à compléter la première. En cette dernière hypothèse, il faudrait au moins intervertir les deux membres de phrase, et lire : « à nous contrarier nousmêmes, à nous rendre nous-mêmes nos persécuteurs. »

2. Deforis n"a pas inventé cette phrase, car il paraît bien ne l'avoir pas comprise (cf. t. m, p. 652): il met ici un point d'interrogation,

ment ('), pour se conserver pur, se rendre en quelque sorte cruel à soi-même, en se privant d'autant plus des vains plaisirs que la chair recherche, qu'on a plus de moyens de se les procurer. Si l'esprit veut alors acquérir une noble liberté, qu'il tienne les sens dans une sage contrainte, de peur d'en être bientôt maîtrisé, et que saintement sévère à lui-même, sévère à son corps, il tende, par une bienheureuse mortification de tous les retours de l'amour-propre et de toutes les affections charnelles, à se dégager de plus en plus de tout ce qui l'empêche de retourner à son principe. Peu à peu il trouvera dans les austérités de la pénitence, dans les humiliations de la croix, plus de délices et de consolations que les amateurs du monde ne sauraient en goûter dans toutes les folles joies qu'il leur procure, et dans tous les contentements de leur orgueil. C'est ainsi que, par les différents progrès du détachement et de la pénitence, nous parvenons à être réellement martyrs de nous-mêmes, nous devenons des victimes d'autant plus propres à être consommées en Jésus- Christ qu'elles sont plus volontaires. Nouveau genre de martyre, où le persécuteur et le patient sont également agréables ; où Dieu d'une même main anime celui qui souffre, et couronne celui qui persécute.

Saintes filles, vous connaissez ce genre de martyre, et depuis longtemps vous l'exercez sur vous-mêmes avec un zèle digne de la foi qui vous anime. Peu contentes ('') de vous être dépouillées, par un généreux renoncement que la grâce vous a inspiré, de tous les objets capables de vous affadir, vous avez encore voulu déclarer une guerre continuelle à toutes les affections, à tous les sentiments d'une nature toujours ingénieuse à rechercher ce qui peut la satisfaire ; et dans la crainte de céder à ses empressements, vous avez

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