‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 89 sur 573 · Var, à · texte numérisé non relu

Var, à

SUR LA CHARITÉ FRATERNELLt:. 95

l'amitié chrétienne. La charité, dit saint Augustin (''), voudrait profiter à tous ; mais comme elle ne peut s'étendre autant dans son (') exercice qu'elle fait dans son intention, elle nous attache principalement à ceux qui, par le sang, ou par l'amitié, ou par quelque autre disposition des choses humaines, nous sont en quelque sorte échus en partage. Regardons nos amis en cette manière : pensons (-) qu'un sort bienheureux nous les a donnés pour exercer envers eux ce que nous devrions à tous, si tous en étaient capables. C'est une parole digne de Caïn, que de dire : « Ce n'est pas à moi à garder mon frère (^) ; » croyons, messieurs, au contraire, que nos amis sont à notre garde, qu'il n'y a rien de plus cruel que la complaisance que nous avons pour leurs vices {^) ; que nous taire en ces rencontre[s], c'est les trahir; et que ce n'est pas le trait d'un ami, mais l'action d'un barbare, que de les laisser tomber dans un précipice faute de lumière, pendant que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux {*).

Après avoir établi l'obligation de ces avis charitables, montrons-en les conditions dans les paroles précises de notre évangile. Premièrement, chrétiens, il y faut de la fermeté et de la vigueur ; car, remarquez, le Sauveur n'a pas dit : Avertissez votre frère, mais : « Reprenez votre frère {'). » Usez de la liberté que le nom d'amitié vous donne, ne cédez pas, ne vous rendez pas, soutenez vos justes sentiments ; parlez à votre ami en ami : jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en lui-même ; ne craignez point de lui faire honte, afin qu'il se sente pressé de se corriger, et que, confondu par vos reproches, il se rende enfin digne de louange.

Mais, avec cette fermeté et cette vigueur, gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion. Je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent, qui veulent s'en faire

a. DeveraRelig.^ n. 91. — b. Gen., IV, 9. — c. Matth.^y^Wll, 15.

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