‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 125 sur 441 · ENVERS LES PÉCHEURS · texte numérisé non relu

ENVERS LES PÉCHEURS

Prêché à Metz, le 21 juillet 1632.

Voici les prémices de la prédication de Bossuet dans la cathédrale de Metz, dont il était chanoine. Il avait quitté Paris le mois précédent (Floquet, Études..., t. I, p. 188, 197). A Metz, d'ailleurs, il ne siégeait pas comme simple chanoine; il y était arrivé revêtu de la dignité d'archidiacre de Sarrebourg (Ibid.). De ce discours 1, Gandar a déjà donné une édition critique. (Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet, p. 8-48).

Sommaire 2 : Justice de Dieu, suite de sa bonté; quelle elle est. Tertull. (p. 3, 4).

[1er point.] Deus ex suo optimus. Justice de Dieu, quelle (p. 7, 8). Non habemus Pontificem qui non possit compati... (p. 14, 15, 16, 17, 18, 19).

[2d point.] Deux règnes : par miséricorde et par justice (p. 22, 23). — Jérusalem ruinée (p. 25, 26, etc. 28). Deutéronome, xxviii, (Ibid.) — Vengeance sur les Juifs (p. 38, 39 etc.) ; exemplaire pour les chrétiens (p. 38, 39, 40, etc.).

Ut appropinquavit, videns civitatem, flevit super eam dicens : Quia si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quse ad pacem tibi! Nunc autem abscondita sunt ab oculis tuis.

Comme Jésus s'approchait de Jérusalem, considérant cette ville, il se mit à pleurer sur elle : Si tu avais connu, dit-il, du moins en ce tien jour, ce qu'il faudrait que tu fisses pour avoir la paix ! Mais certes ces choses sont cachées à tes yeux. (Luc, xix, 41.)

Comme on voit que de braves soldats, en quelques ux écartés où les puissent avoir jetés les divers hasards

1. Ms. fr. 12824,1226-252, In-4° : 2. Ibid.. f. 226. Les pages qui sui-

paginé à l'époque des sommaires vent contiennent, avec des extraits (1662). de Josèphe et des Pères, écrits en

de la guerre, ne laissent pas de marcher dans le temps préfix au rendez-vous de leurs troupes assigné par le général : de même le Sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine, par lesquelles il allait prêchant la parole de vie ; et sachant très bien que telle était la volonté de son Père qu'il se vînt rendre dans Jérusalem, pour y subir peu de jours après la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du côté de cette ville perfide, afin d'y célébrer cette pâque éternellement mémorable, et par l'institution de ses saints mystères, et par l'effusion de son sang. Comme donc il descendait le long de la montagne des Olives, sitôt qu'il put découvrir cette fleurissante cité, il se mit à considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts, ses édifices si magnifiques, son temple, la merveille du monde, unique et incomparable comme le Dieu auquel il était dédié ; puis, repassant en son esprit jusques à quel point cette ville devait être bientôt désolée,' pour n'avoir point voulu suivre ses salutaires conseils, il ne put retenir ses larmes ; et, touché au vif en son cœur d'une tendre compassion, il commença sa plainte en ces termes : Jérusalem, cité de Dieu, dont les prophètes ont dit des choses si admirables l, que mon Père a choisie entre toutes les villes du monde pour y faire adorer son saint nom ; Jérusalem, que j'ai toujours si tendrement aimée, et dont j'ai chéri les habitants comme s'ils eussent été mes propres frères; mais Jérusalem, qui n'as payé mes bienfaits que d'ingratitude, qui as déjà mille fois dressé des embûches à ma vie, et enfin, dans peu de jours, tremperas tes mains dans mon sang: ah ! si tu reconnaissais3, du moins en ces jours qui te sont donnés pour faire pénitence, si tu reconnaissais les grâces que je t'ai présentées, et de quelle paix tu jouirais sous la douceur de mon empire, et combien est extrême 3 le malheur de ne [me] point suivre ! Mais, hélas ! ta passion t'a voilé les yeux, et t'a rendue aveugle pour ta propre félicité : viendra,

vue de ce sermon, d'autres extraits cinq ans.

de Joséphe, rédigés à l'époque du 1. Ps. Lxxxvi, 3.

Discours sur l'Histoire universelle. 2. Var. : avais reconnu.

Bossuet relut alors son ancien ser- 3. Var. : grand, mon, qui remontait à environ vingt-

viendra le temps, et il te touche de près, que tes ennemis t'environneront de remparts, et te presseront, et te mettront à V étroit, et te renverseront de fond en comble, parce que tu n'as pas connu le temps dans lequel je t'ai visitée... [Aue.]

[P. 1.] Il n'y eut jamais de doctrine si extravagante que celle qu'enseignaient autrefois les Marcionites, les plus insensés hérétiques qui aient jamais troublé le repos de la sainte Église. Ils s'étaient figuré la Divinité d'une étrange sorte : car, ne pouvant comprendre comment sa bonté si douce et si bienfaisante pouvait s'accorder avec sa justice si sévère et si rigoureuse, ils divisèrent l'indivisible essence de Dieu ; ils séparèrent le Dieu bon d'avec le Dieu juste. Et voyez, s'il vous plaît, Chrétiens, si vous ouïtes jamais parler d'une pareille folie : ils établirent deux dieux, deux premiers principes, dont l'un, qui n'avait pour toute qualité qu'une bonté insensible et déraisonnable, semblable en ce point à ce dieu oisif et inutile des Épicuriens, craignait tellement d'être incommode à qui l ce fût, qu'il ne voulait pas même faire de la peine aux méchants, et par ce moyen laissait régner2 le vice à son aise: d'où vient que Tertullian le nomme « un dieu sous l'empire duquel les péchés se réjouissaient : sub qu'o delicta gauderent3. »

L'autre, à l 'opposite, étant d'un naturel cruel et malin, toujours ruminant à part [p. 2] soi quelque dessein de nous nuire, n'avait point d'autre plaisir que de tremper, disaient-ils, ses mains dans le sang et tâchait de satisfaire sa mauvaise humeur par les dé'ices de la vengeance. A quoi ils ajoutaient, pour achever cette fable, qu'un chacun de ces dieux faisait un Christ4 à sa mode, et formé selon son génie ; de sorte que Notre- Seigneur, qui était le Fils de ce Dieu ennemi de toute justice, ne devait être, à leur avis, ni juge ni vengeur des crimes ; mais seulement maître, médecin et libérateur. Certes, je m'étonnerais, Chrétiens, qu'une doctrine si monstrueuse ait jamais pu trouver quelque créance

1. Les éditeurs ajoutent ici un 2. Var. : et ainsi laissait triompher

qvc inutile dans la langue de cette 3. Advers. Marcion., Il, 13.

époque. 4. Var. : Messie.

BONTÉ ET RIGUEUR DE DIEU. 13c

parmi les fidèles, si je ne savais qu'il n'y apoint d'abîme d'erreurs dans lequel l'esprit humain ne se précipite, lorsque, enflé des sciences humaines et secouant le joug de la foi, il se laisse emporter à sa raison égarée. Mais autant que leur opinion est ridicule et impie, autant sont admirables les raisonnements que leur opposent les Pères ; et voici entre autres une leçon excellente du grave Tertullian, au second livre contre Marcion.

[P. 3] Tu ne t'éloignes pas tant de la vérité, Marcion, quand tu dis que la nature divine est seulement bienfaisante. « il est vrai que dans l'origine des choses, Dieu n'avait que de la bonté ; et jamais il n'aurait fait aucun mal à ses créatures, s'il n'y avait été forcé par leur ingratitude: Deus a primordio tantum bonus1.» Ce n'est pas que sa justice ne l'ait accompagné dès la naissance du monde ; mais en ce temps il ne l'occupait qu'à donner une belle disposition aux belles choses qu'il avait produites : il lui faisait décider la querelle des éléments, elle leur assignait leur place ; elle prononçait entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit ; enfin elle faisait le partage entre toutes les créatures qui étaient enveloppées dans la confusion du premier chaos. Telle était l'occupation de la justice dans l'innocence des commencements. « Mais depuis que la malice s'est élevée, dit Tertullian2, depuis que cette bonté infinie, qui ne devait avoir que des adorateurs, a trouvé des adversaires : At enim3 ut malum postea erupit, atque inde jam cœpit bonitas Dci cum advcrsario àgere; la justice divine a été obligée de prendre un bien autre emploi *. » [p. 4] Il a fallu qu'elle vengeât cette bonté méprisée ; que du moins elle la fît craindre à ceux qui seraient assez aveugles pour ne l'aimer pas. Par conséquent, tu t'abuses, Marcion, de commettre ainsi la justice avecla bonté, comme si elle lui était opposée : au contraire, elle agit pour elle, « elle fait ses affaires, elle défend ses intérêts : Omne institue opus, procuratio bonitatis est », dit Tertullian5. Et voilà sans doute les véritables sentiments de Dieu, notre Père, touchant la miséricorde

1. Advers. Marcion., il, 11. — 3. Vis. : Ex quo malum... Ms.: ab mitio. 4. Adverg. Marcion., II, 13.

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