Luc, xv
les Juifs que vous vouliez châtier. Voilà donc, pour ainsi dire, toute la nation enfermée dans une même prise n, comme étant déjà par vous condamnée au dernier supplice : et cela dans le temps de Pâque ', la principale de leurs solennités ; pour accomplir cette fameuse prophétie, par laquelle vous leur dénonciez « que vous changeriez leurs fêtes en deuil : Convertam festivitates vestras in luctum ' . » Certes, vous vous êtes souvenu, ô grand Dieu, que c'était dans le temps de Pâque que leurs pères avaient osé emprisonner le Sauveur : vous leur rendez leur change3, ô Seigneur! et dans le même temps de Pâque, vous emprisonnez dans la capitale de leur pays leurs [p. 35] enfants, imitateurs de leur opiniâtreté.
En effet, qui considérera l'état de Jérusalem, et les travaux dont l'empereur Titus fit environner ses murailles, il la prendra plutôt pour une prison que pour une ville : car encore que son armée fût près de soixante mille hommes des meilleurs soldats de la terre, il ne croyait pas pouvoir tellement tenir les passages fermés, que les Juifs, qui savaient tous les détours des chemins, n'échappassent à traverser4 son camp, ainsi que des loups affamés, pour chercher de la nourriture. Jugez de l'enceinte de la ville, que soixante mille hommes ne peuvent assez environner. Que fait-il? Il prend une étrange résolution, et jusques alors inconnue: ce fut de tirer tout autour de Jérusalem une muraille, munie de quantité de forts ; et cet ouvrage, qui d'abord paraissait impossible, fut achevé en trois jours, non sans quelque vertu plus qu'humaine. Aussi Josèphe remarque que je ne sais quelle ardeur céleste saisit tout à coup Vesprit des soldats5, de sorte qu'entreprenant ce grand œuvre sous les auspices de Dieu, ils en imitèrent la promptitude.
Voilà, voilà, Chrétiens, la prophétie de mon évangile accomplie de point en point. Te voilà assiégée de tes ennemis, comme mon Maître te l'a prédit quarante ans
1. Bossuet ne distingue pas, pour 3. Rendre le change, rendre la pal'orthographe, la Pâque des Juifs de reille.
la fête chrétienne de Pâques. Par- , 4. C'est-à-dire : en traversant,
tout il écrit Pasque. Edit. : à travers de son camp.
2. Ms. : Dies vestros festos in 5. De Bell. Jitdaic, VIII, (al. lib. planctum. V, cap. XII, n° 2).
auparavant, ô Jérusalem, te voilà « pressée de tous côtés ; ils t'ont mise à l'étroit, ils t'ont environnée de remparts et de forts x : » ce sont les mots de mon texte ; et y-a-il une seule parole [p. 36] qui ne semble y avoir été mise pour dépeindre cette circonvallation, non de lignes, mais de murailles? Depuis ce temps, quels discours pourraient vous dépeindre leur faim enragée, leur fureur et leur désespoir ; et la prodigieuse quantité de morts qui gisaient dans leur rue2, sans espérance de sépulture, exhalant de leurs corps pourris le venin, la peste et la mort?
Cependant, ô aveuglement ! ces peuples insensés, qui voyaient accomplir à leurs yeux tant d'illustres prophéties tirées de leurs propres livres, écoutaient encore un tas de devins qui leur promettait l'empire du monde.: comme l'endurci Pharaon, qui voyant les grands prodiges que la main de Dieu opérait par la main de Moïse et d'Aaron, ses ministres, avait encore recours aux illusions de ses enchanteurs3. Ainsi Dieu a accoutumé de se venger de ses ennemis : ils refusent de solides espérances, il les laisse séduire par mille folles prétentions ; ils s'obstinent à ne. vouloir point recevoir ses inspirations, il leur pervertit le sens, il les abandonne à leurs conseils furieux ; ils s'endurcissent contre lui ; « le ciel après cela devient de fer sur leur tête : Dabo vobis cselum desuper swut ferrum 4 » ; il ne leur envoie plus [p. 37] aucune influence de grâce.
Ce fut cet endurcissement qui fit opiniâtrer les Juifs contre les Romains, contre la peste, contre la famine, contre Dieu qui leur faisait la guerre si ouvertement ; cet endurcissement, dis-je, les fit tellement opiniâtres, qu'après tant de désastres, il fallut encore prendre leur ville de force : ce qui fut le dernier trait de colère que Dieu lança sur cette cité 5. Si on eût composé, à la faveur de la capitulation beaucoup de Juifs se seraient sauvés. Tite lui-même ne les voyait périr qu'à regret. Or il fallait à la justice divine un nombre infini de victimes ;