Réclamer, invoquer
Ayant présupposé, et sur la foi de l'Église et sur la doctrine des Pères, encore que je l'aie seulement touché en passant ; ayant, dis-je, présupposé que Marie est véritablement notre mère, si je vous demandais, Chrétiens, quand elle a commencé à avoir cette qualité, vous me répondriez sans doute que Notrc- Seigneur vraisemblablement la fit notre mère, lorsqu'il lui donna saint Jean pour son fils... Tous les autres disciples de Notre- Seigneur ayant été dispersés, la Providence n'avait retenu près de lui que le bien-aimé de son cœur, afin qu'il y pût représenter tous les autres, et recevoir en leur nom les dernières volontés de leur Maître... D'où vient, à votre avis, que Notre-Seigneur attend cette heure dernière pour nous donner à Marie comme ses enfants? Vous me direz peut-être qu'il a pitié d'une mère désolée qui perd le meilleur Fils du monde, et que, pour la consoler, il lui donne une postérité éternelle. Cette raison est bonne et solide; mais j'en ai une autre à vous dire, que peut-être vous ne désapprouverez pas. Je pense que le dessein du Fils de Dieu est de lui inspirer pour nous dans cette rencontre une tendresse de mère. — Comment cela, dire/.-vous? nous ne voyons pas bien cette conséquence. — Il me semble pourtant, Chrétiens, qu'elle n'est pas extrêmement éloignée. Marie était aux pieds de la croix; elle voyait ce cher Fils tout couvert de plaies, étendant ses bras à un peuple incrédule et impitoyable; son sang, qui débordait de tous côtés par ses veines déchirées : qui pourrait vous dire quelle était l'émotion du sang maternel? Non, il est certain, elle ne sentit jamais mieux qu'elle était mère; toutes les souffrances de son Fils le lui faisaient sentir au vif. Que * fera ici le Sauveur? Vous allez voir, Chrétiens, qu'il sait parfaitement le secret d'émouvoir les affections. Quand l'âme est une fois prévenue de quelque passion violente touchant quelque objet, elle reçoit aisément les mêmes impressions pour toutes les autres qui se présentent. Par exemple, vous êtes possédé d'un mouvement de colère: il sera difficile que tous ceux qui approcheront de vous, si innocents qu'ils puissent être, n'en ressentent quelques effets. Et de là vient que, dans les séditions populaires, un homme adroit qui saura manier et ménager avec art les esprits de la populace, lui fera quelquefois tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins; ce qui rend ces sortes de mutineries extrêmement dangereuses. Il en est de même de toutes les autres passions; parce que, l'âme étant déjà excitée, il ne reste plus qu'à l'appliquer sur d'autres objets; à quoi son propre mouvement la rend extrêmement disposée.
C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui avait résolu de nous donner la sainte Vierge pour mère, afin d'être notre frère en toute façon (admirez son amour, Chrétiens), voyant du haut de sa croix combien l'âme de sa mère était attendrie, et que son cœur ébranlé faisait inonder par ses yeux un torrent de larmes amères, comme si c'eût été là qu'il l'eût attendue, il prit son temps
1. Ici commence ce qui subsiste sermon sur la Dévotion à la Vierge d'une seconde rédaction, dans le (fr. 12823. f. 150).
de lui dire, lui montrant saint Jean : « Femme, voilà ton fils : Ecce filius lu us ». Fidèles, ce sont ses mots; et voici son sens, si nous le savons bien pénétrer: () femme affligée, à qui un amour infortuné fait éprouver à présent jusques où peut aller la compassion d'une mère, cette même tendresse dont vous êtes à présent touchée si vivement pour moi, ayez-la pour Jean, mon disciple et mon bien-aimé; ayez-la pour tous mes fidèles, que je vous recommande en s-: personne, parce qu'ils sont tous mes disciples cl mes hien-aimés : Ecce filius tuvs. De vous dire combien ces paroles poussées du cœur du Fils descendirent profondément au cœur de la Mère, et l'impression qu' [elles] y firent, c'est une chose que je n'oserais pas entreprendre. Songez seulement que celui qui parle opère toutes choses par sa parole toutepuissante, qu'elle doit avoir un effet merveilleux surtout sur sa sainte Mère; et que, pour lui donner plus de force, il l'a animée de son sang, et l'a proférée d'une voix mourante, presque avec les derniers soupirs. Tout cela joint ensemble, il n'est pas croyable ce qu'elle était capable de faire dans l'âme de la sainte Vierge. Il x n'a pas plutôt lâché le mot à saint Jean pour lui dire que Marie est sa mère, qu'incontinent ce disciple se sent possédé de toutes les affections d'un bon fils : Et accepit. eam discipnlus in sua2. A plus forte raison, sa parole doit-elle avoir agi sur l'âme de sa sainte Mère, et y avoir fait entrer bien avant un amour extrême pour nous comme pour ses véritables enfants.
Il me souvient à ce propos de ces mères misérables à qui on déchire les entrailles par le fer, pour en tirer leurs enfants par violence 3. Il vous est arrivé quelque chose de semblable, ô bienheureuse Marie : c'est par le cœur que vous nous avez enfantés, parce que vous nous avez enfantés par la charité : Coopcrata est charitate, ut filii Dci in Ecclcsia nascerentur, dit saint Augustin4. Et j'ose dire que ces paroles de votre Fils, qui étaient son dernier adieu, entrèrent en votre cœur ainsi qu'un glaive tranchant, et y portèrent jusques au fond, avec une douleur excessive, une inclination de mère pour tous les fidèles. Ainsi vous nous avez pour ainsi dire enfantés d'un cœur déchiré parmi la véhémence d'une affliction infinie. Et toutes les fois que les chrétiens paraissent devant vos yeux, vous vous souvenez de cette dernière parole, et vos entrailles s'émeuvent sur nous comme sur les enfants de votre douleur et de votre amour ; d'autant plus que vous ne sauriez jeter sur nous vos regards, que nous ne représentions à votre cœur ce Fils que vous aimez tant, dont le Saint-Esprit prend plaisir de graver la ressemblance dans l'esprit de tous les fidèles 5...
1. Retour à la premior»rédaction, tirer leurs enfants au monde par unique en cet endroit daus le ms. de violence. » (Cf. p. 93, n. 3).
la Dévotiou à la Vierge (16.il). 4. De sancta Virginité n. 6.