Luc. vi
d'un instinct céleste, tenez, ô mon père, je vous donne plus que vous ne voulez. » Et dans le même moment, jetant à ses pieds ses habits : « Jusqu'ici, poursuit-il, je vous avais appelé mon père ; maintenant que je n'attendrai plus aucun bien de vous, j'en dirai plus hardiment et avec une confiance plus pleine : Notre Père, qui êtes aux cieux. » Quelle éloquence assez forte, quels raisonnements assez magnifiques pourraient ici égaler la majesté de cette parole? O la belle banqueroute que fait aujourd'hui ce marchand! O homme, non tant incapable d'avoir des richesses, que digne de n'en avoir pas, digne d'être écrit dans le livre des pauvres évangéliques et de vivre dorénavant sur le fonds de la Providence ! Enfin il a rencontré cette pauvreté si ardemment désirée, en laquelle il avait mis son trésor : plus on lui ôte, plus on l'enrichit. Que l'on a bien fait de le dépouiller entièrement de ses biens ; puisque aussi bien on voulait lui ravir ce qu'il estimait de plus beau dans toutes ses possessions, qui était le pouvoir de les répandre abondamment sur les pauvres ! Il a trouvé un Père qui ne l'empêchera pas de donner, ni ce qu'il gagnera par le travail de ses mains, m ce qu'il pourra obtenir de la charité des fidèles. Heureux de n'avoir plus rien dans le siècle, son habit même lui venant d'aumône! Heureux de n'avoir d'autre bien que Dieu, de n'attendre rien que de lui, de ne recevoir rien que pour l'amour de lui ! Grâce à la miséricorde divine, il n'a plus aucune affaire que de servir Dieu : toute sa nourriture est de faire sa volonté. Que son état est différent de celui des riches ! vous le verrez dans ma seconde partie l.
[Second Peint.]
Quand je vous considère, ô riches du siècle, vous me semblez bien pauvres en comparaison de François. Vois ne sauriez avoir tant de richesses, que vos passions déréglées n'en consument encore davantage. Il vous en faut pour la nécessité, pour la vanité, pour le luxe, pour
1. Dan? ses premiers manuscrits, cours. La formule, assez inattendue. Bossuet indique rarement le com- que non" rencontrons ici. ne seraitmencement de chaque point du dis- elle pa« d'une autre main ?
les plaisirs, pour la pompe, pour la parade, pour mille superfluités. François, au contraire, ne saurait avoir ni un habillement si sordide, ni une nourriture si modique, qu'il ne soit parfaitement satisfait ; tout prêt même à mourir de faim, si telle est la volonté de son Père. Il s'en va tantôt dans une sombre forêt, tantôt sur le haut d'une montagne, admirant les ouvrages de Dieu, invitant toutes les créatures à le louer et à le bénir, leur prêtant pour cela son intelligence et sa voix, passant les jours et les nuits à prononcer, à méditer, à goûter cette pieuse parole : « Notre Père, qui êtes aux cieux ; » et cette autre : « Mon Dieu et mon tout, » qu'il avait sans cesse à la bouche : Deus meus et omnia. Il court par toutes les villes, par toutes les bourgades, par tous les hameaux : il lève hautement l'étendard de la pauvreté ; il commence à exercer un nouveau genre de négoce ; il établit le plus beau et le plus riche commerce dont on se puisse jamais aviser. O vous, disait-il, vous qui désirez acquérir cette perle unique de l'Évangile, venez, associons-nous, afin de trafiquer dans le ciel : vendez tous vos biens, donnez tout aux pauvres ; venez avec moi, libres de tous soins séculiers ; venez, nous ferons pénitence ; venez, nous louerons et servirons noire Dieu en simplicité et en pauvreté.
O sainte compagnie, qui commencez à vous assembler sous la conduite de saint François, puissiez-vous, en vous étendant de toutes parts, inspirer à tous les hommes du monde un généreux mépris des richesses, et porter tous les peuples à l'exercice de la pénitence! Mais que prétendez-vous faire avec ces habits d'une forme si singulière, si pesants en été, si peu propres à vous garantir des rigueurs du froid? Pourquoi n'avezvous plus d'égard à la nécessité ou à la faiblesse de la chair? Fidèles, le pauvre François, qui leur a donné ce conseil, ne comprend pas ce discours : il est prévenu d'autres maximes plus mâles et plus élevées. Il se souvient de ces feuilles de figuier qui couvrirent, dans le paradis, la nudité de nos premiers parents, sitôt que leur désobéissance la leur eut fait connaître. Il songe que l'homme a été nu, tant qu'il a été innocent ; et car conséquent que ce n'est pas la nécessité, mais le
péché et la honte qui ont fait les premiers habits. Que si c'est le péché qui a habillé la nature corrompue, il juge qu'il sera bienséant que la pénitence l'habille après qu'elle a été réparée.
Mais pourquoi vous exténuez-vous par tant de jeûnes? pourquoi vous consumez- vous par tant de veilles? pourquoi vous jetez-vous sur ces neiges? pourquoi vois-je ce cilice inséparable de votre corps, que l'on pourrait prendre pour une autre peau qui se serait formée sur la première? Répondez, François, répondez: vos sentiments sont si chrétiens que je croirais diminuer quelque chose de leur générosité, si je ne vous les faisais exposer à vous-même. Qui êtes-vous, dira-t-il, vous qui me faites cette question? Ignorez- vous que le nom de chrétien signifie un homme souffrant? Ne vous souvenez-vous pas de ces deux braves athlètes, Paul et Barnabe, qui allaient confirmant et consolant les Églises? Et que leur disaient-ils pour les consoler? « Qu'il fallait, par de longs travaux et une grande suite de tribulations, parvenir au royaume des cieux : Quoniam per multas tribulationes oportet nos intrare in rcgnum Dei1.» Sachez, poursuivra-t-il ; et pardonnez-moi, Chrétiens, si je prends plaisir aujourd'hui à vous faire parler si souvent ce merveilleux personnage ; sachez donc, dira-t-il, que nous autres chrétiens, « nous avons un corps et. une âme qui doivent, être exposés à ton le sorte d'incommodités : Ipsam animam tp&umquc corpus rxpositum omnibus ad. injuriant grrimus2. » Et c'est ainsi que, pour suivre le commandement de l'Apôtre3, « afin de ne point courir en vain, je travaille à dompter mon corps, et à réduire en servitude l'appétit de ces voluptés qui, par leur délicatesse, rendent molle et efféminée cette mâle vertu de la foi : Discuiiendse sunt delicise, quarum mollitia et fluxu fidei virtm effeminari potest4". Après tout, « quelles plus grandes délices à un chrétien, que le dégoût5 des délices? Quse major voluplos, quam fastidium ipsius voluptaiis6} » « Quoi! ne pourrons-
1. Act., XIV, 21. — Deforis : Quia 4. Tertull., de Ctdtu femin., il,
per multas angustias et tribidationes n. 13.
oportet pervenire ad regnum Lci. 5. Vax. : le mépris.
•2. Tertull., de Patient., n. 8. 6. Tertull., de Spcct., n. 29.