L'EVANGILE DES ZIZANIES
17 novembre 1652; chez les Sœurs de la Propagation, à Metz. ESQUISSE '.
Deforis a complété çà et là ce que Bossuet n'avait fait qu'indiquer en quelques mots. Lâchât, qui se faisait fort de découvrir et de corriger ces sortes d'interpolations, même en cas d'absence de l'autographe, n'a pas pris garde à celles-ci. Le manuscrit était d'une lecture un peu difficile!
Sommaire2. Zizanies.
Plainte sur le mélange des deux cités. Jérus[alem] au milieu de Babylone (p. 3, 4). — Raison de cela, Ésaii jouira quelque temps de son aînesse ; mais Jacob l'emportera et sera le véritable supplantateur, etc. (p. 5.)
Dieu sauve ses élus parmi le mélange, et prend plaisir de voir reluire sa grâce au milieu de l'impiété, comme les enfants dans la fournaise, etc. (p. 6.)
Sinite utraque crescere usque ad messem. (Matth., xiii, 30.)
[P. 1] Tout autant que nous sommes de chrétiens, nous sommes de pauvres bannis, qui, étant relégués bien loin de notre chère patrie, sommes contraints de passer cette vie mortelle dans un pèlerinage continuel, déplorant sans cesse la misère de notre péché qui nous a fait perdre la douceur et la liberté de notre air natal, seul capable de réparer 3 nos forces perdues et de rétablir 4 notre santé presque désespérée. Cependant, mes très
1. Ms. fr. 12821,1371-377. C'est, joint à celui du 1« sermon sur Lu
dans les éditions, le sermon pour le Providence (1656). (Ms. fr. 12824,
Ve dimanche après TEpiphanie. En f. 119, v°.) Gandar l'a donné,
1652. il était renvoyé, comme il mais eu y faisant une curieuse faute
arrive souvent, à la suite des de lecture : «. Jésus au milieu de sa
XXIY dimanches après la Pente- gloire, » au lieu de: «Jérus[alem]
côte (Dominica Fa quee superfuit au milieu de Babylone. )) {Choix de
post Epiphaniam). Le titre est de Sermons, p. 101, note 5.)
Bossuet lui-même. 3. Var. : rétablir.
2. Ce sommaire, qui a échappé aux 4. Yar. : conrirmer. investigations de Lâchât, se tiouve
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chères Sœurs, ce qui adoucit les ennuis et les incommodités de notre exil, ce sont les lettres que nous recevons de notre bienheureuse patrie : vous entendez bien que c'est du ciel que je parle. Ces lettres, ce sont les Écritures divines que notre Père céleste nous adresse par le ministère de ses saints prophètes et de ses apôtres, et même par son cher Fils, qu'il a envoyé sur la terre pour nous apporter ici-bas des nouvelles de notre pays, et nous donner l'espérance d'un prompt et heureux retour. De sorte que, si nous désirons ardemment de voir cette glorieuse cité dont nous devons être les habitants, si nous sommes vivement touchés de l'amour de notre patrie, où notre bon Père nous conserve un grand et éternel héritage, toute notre consolation doit être de lire ces lettres ; nous en devons baiser mille et mille fois les sacrés caractères, et sur tout nous en devons nuit et jour ruminer le sens. C'est pourquoi le prophète David chantait à son Dieu, parmi des soupirs amoureux : « O Seigneur, voyez que je suis étranger sur la terre : du moins ne me déniez pas cette unique consolation de méditer votre sainte parole x : Incola ego sum [in terra, non abscondas a me mandata tna].»2 Ainsi je ne m'étonne pas, mes très chères Sœurs, si vous avez une telle avidité d'entendre la parole de Dieu. C'est un effet de ce pieux gémissement que le Saint-Esprit inspire en vos âmes, les sollicitant par de saints désirs. Je m'estimerais bien heureux si je pouvais contribuer quelque chose à satisfaire ces pieux désirs. Écoutez, écoutez, mes Sœurs, les paroles du saint Évangile ; et si je vous semble peu de chose, comme en effet je ne suis rien, songez que c'est la voix de votre Époux que [vous] entendez par ma bouche.
[Le royaume3 des cieux est semblable4 à un homme qui avait semé de bon grain dans son champ. Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, et sema de l'ivraie au milieu
1. Yar. : chantait affectueusement de méditer vos commandements.
à son Dieu dans la désolation de son 2. Ps. cxviii, 19.
cœur : O Seigneur, que ferais- je en 3. Le ms. contient seulement cette
ce monde si je n'avais vos lettres ?... indication: «Le narré de la para-
0 Dieu, considérez que je suis étran- bole. »
ger sur la terre ; du moins, ne me 4. Mattli., xiii, 24 et seq. refusez pas cette unique consolation
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du blé, et s'en alla. L'herbe ayant donc poussé, et étant montée en épi, l'ivraie commença aussi à paraître. Alors les serviteurs du Père de famille vinrent lui dire : Seigneur, n'avez-vous pas semé de bon grain dans votre champ? d'où vient donc qu'il y a de l'ivraie? Il leur répondit : C'est l'homme ennemi qui l'y a semée. Et ses serviteurs lui dirent : Voulez-vous que nous allions l'arracher? Non, leur répondit-il, de peur qu'en arrachant l'ivraie, vous ne déraciniez en même temps le bon grain *.]
Ce grand Père de famille, c'est Dieu, qui a répandu de [p. 2] tous côtés sur les hommes ses vérités, comme une semence céleste, qui devait fructifier en bonnes œuvres pour la vie éternelle. Il avait commencé à jeter cette précieuse semence dans l'esprit de l'homme, l'introduisant dans ce paradis de délices, où tout ce qui se présentait à ses yeux ne lui parlait que de son Créateur. Mais pendant qu'il s'endormait dans la considération de ses propres dons, oubliant insensiblement son auteur, auquel seul il devait veiller, et « déçu de la douceur de sa liberté charmante, sua in scternum libcrtate deceptus2 », le serpent frauduleux qui lui parlait au dehors, fit couler intérieurement dans son cœur le venin subtil et délicat de la vaine gloire. Animé de ce bon succès, il n'a cessé de jeter autant qu'il a pu les semences du vice et du désordre partout où il a vu que la munificence divine répandait celles de ses grâces. Si bien que, par ses artifices, le bon et le mauvais grain, c'est-à-dire, les bons et les mauvais, se sont trouvés mêlés ensemble dans le même champ, c'est-à-dire, ou bien dans le monde, comme Notre-Seigneur l'interprète, ou [dans] la sainte Église, comme je le pourrais justifier aisément par d'autres endroits de l'Écriture. Là-dessus quelques faux zélés se sont élevés, qui ont trouvé ce mélange insupportable : il leur a semblé que la justice divine devait incontinent exterminer les impies, et ouvrir sous eux les plus noirs abîmes pour les engloutir. Mais notre sage Père de famille ne défère pas à leur zèle inconsidéré et superbe : il ordonne que l'on les laisse croître jusques à la moisson, c'est-à-dire la fin des siècles, et alors il envoiera ses saints anges pour faire cette dernière et éternelle séparation, par laquelle les méchants, séparés
1. Traduction des anciens édi- 2. Innocent I, Ep. xxiv, ad Conc.
tenrs. Carth.