‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 182 sur 441 · Plusieurs expressions de l'exor- sions · texte numérisé non relu

Plusieurs expressions de l'exor- sions

Chrétiens, enfants de Marie, vous que cette Vierge très pure assemble aujourd'hui en ce lieu, réjouissez-vous en Notre-Seigneur. Demain luira au monde cette sainte et bienheureuse journée en laquelle l'âme de Marie, cette âme prédestinée à la plénitude des grâces et au plus haut degré de la gloire, fut premièrement unie à un corps, mais à un corps dont la pureté, qui ne trouve rien de semblable, même parmi les esprits angéliques, attirera quelque jour sur la terre le chaste Époux des •âmes fidèles. Il est donc bien juste, mes Frères, que nous passions cette solennité avec une joie toute spirituelle. Loin de cette conception les gémissements et les pleurs qui doivent accompagner les conceptions ordinaires ! Celle-ci est toute pure et toute innocente. Non, non, ne le croyez pas, Chrétiens, que la corruption gé-= nérale de notre nature ait violé la pureté de la mère que Dieu destinait à son Fils unique. C'est ce que je me propose de vous faire voir dans cette méditation, dans laquelle je vous avoue que je ne suis pas sans crainte. De tant de diverses matières que l'on a accoutumé de traiter dans les assemblées ecclésiastiques, celle-ci est sans doute la plus délicate. Outre la difficulté du sujet, qui fait certainement de la peine aux plus habiles prédicateurs, l'Église nous ordonne de plus une grande circonspection et une retenue extraordinaire. Si j'en dis peu, je prévois que votre piété n'en sera pas satisfaite. Que si j'en dis beaucoup, peut-être sortirai-je des bornes que les saints canons me prescrivent. Je ne sais quel instinct me pousse à vous assurer que cette conception est sans tache, et je n'ose vous l'assurer d'une certitude infaillible. Il faudra tenir un milieu qui sera peut-être un peu difficile. Disons néanmoins, Chrétiens, disons à la gloire de Dieu, que la [p. 2] bienheureuse Marie n'a pas ressenti les atteintes du péché commun de notre nature ; disons-le, autant que nous pourrons, avec force: mais disons toutefois avec un si juste tempérament, que nous ne nous éloignions pas de la modestie. Ainsi, les fidèles seront contents; ainsi, l'Église sera obéie. Nous satisferons tout ensemble à la tendre piété des enfants, et aux sages règlements de la mère,

Il y a certaines propositions étranges et difficiles, qui, pour être persuadées, demandent que l'on emploie tous les efforts du raisonnement et toutes les inventions de la rhétorique. Au contraire, il y en a d'autres qui jettent au premier aspect un certain éclat dans les âmes, qui fait que souvent on les aime avant même que de les connaître. De telles propositions n'ont pas presque besoin de preuves. Qu'on lève seulement les obstacles, que l'on éclaircisse les objections1, l'esprit s'y portera de soi-même, et d'un mouvement volontaire. Je mets en ce rang celle que j'ai à établir aujourd'hui. Que la conception de la Mère de Dieu ait eu quelque privilège extraordinaire, que son Fils tout-puissant l'ait voulu préserver de cette peste commune qui corrompt toutes nos facultés, qui gâte jusqu'au fond de nos âmes, qui va porter la mort jusques à la source de notre vie, qui ne le croirait, Chrétiens? qui ne donnerait de bon cœur son consentement à une opinion si plausible? Mais il y a, dit-on, beaucoup d'objections importantes, qui ont ému de grands personnages. Eh bien ! pour satisfaire les âmes pieuses, tâchons de résoudre ces objections : par ce moyen, j'aurai fait la meilleure partie de ma preuve. Après cela, sans doute il ne sera pas nécessaire de vous presser davantage : sitôt que vous aurez vu les difficultés expliquées, vous croirez volontiers que le péché originel n'a pas touché à Marie. Que dis-je, vous le croirez? vous en êtes déjà convaincus ; et tout ce que j'ai à vous dire ne servira qu'à vous confirmer dans cette pieuse créance.

[Premier Point 2.]

[P. 3] Il n'est pas, ce me semble, fort nécessaire d'exposer ici une vérité qui ne doit être ignorée de personne. Vous le savez, Fidèles, qu'Adam, notre premier père, s'étant élevé contre Dieu, il perdit aussitôt l'empire naturel qu'il avait sur ses appétits. La désobéis-

1. Les éditeurs ajoutent : « s'il maintenons toutefois le titre apposé s'en présente quelques-unes. » — ici par les premiers éditeurs, en Ces mots sont effacés au manuscrit. raison de l'avantage qu'il a de sé-

2. En réalité, ce discours n'a qu'un parer l'esorde d'avec le corps du point, suivi d'une conclusion. Nous discours.

sance fut vengée par une autre désobéissance l. Il sentit une rébellion à laquelle il ne s'attendait pas ; et la partie inférieure s'étant inopinément soulevée contre la raison, il resta tout confus de ce qu'il ne pouvait la réduire. Mais ce qui est de plus déplorable, c'est que ces convoitises brutales qui s'élèvent dans nos sens, à la confusion de l'esprit, aient si grande part à notre naissance. De là vient qu'elle a je ne sais quoi de honteux, à cause que nous venons tous de ces appétits déréglés qui firent rougir notre premier père. Comprenez, s'il vous plaît, ces vérités, et épargnez-moi la pudeur de repasser encore une fois sur des choses si pleines d'ignominie, et toutefois sans lesquelles il est impossible que vous entendiez ce que c'est que le péché d'origine : car c'est par ces canaux que le venin et la peste se coulent dans notre nature. Qui nous engendre, nous tue. Nous recevons en même temps et de la même racine et la vie du corps et la mort de' l'âme. La masse de laquelle2 nous sommes formés étant infectée dans sa source, elle empoisonne notre âme par sa funeste contagion. C'est pourquoi le Sauveur Jésus, voulant comme toucher au doigt la cause de notre mal, dit en saint Jean, chapitre ni, que « ce qui naît de la chair est chair : Quod natum est ex carne, caro est. » La chair en cet endroit, selon la phrase de l'Écriture, signifie la concupiscence. C'est donc comme si notre Maître avait dit plus expressément : O vous, hommes misérables, qui naissez de cette révolte et de ces inclinations corrompues qui s'opposent à la loi de Dieu, vous naissez par conséquent rebelles contre lui, et ses ennemis : Quod natum est ex carne, caro est. Tel est le raisonnement 3 de Notre-Seigneur ; et c'est ainsi, si je ne me trompe, que l'explique saint Augustin4, celui qui, de tous les Pères, a le mieux entendu les maladies de notre nature.

[P. 4] Que dirons-nous donc maintenant de la bienheureuse Marie? Il est vrai qu'elle a conçu étant vierge ; mais elle n'a pas été conçue d'une vierge. Cet honneur n'appartient qu'à son Fils. Pour elle, dont la concep-

1. Var. : par la désobéissance. (vers 1665) : «Telle est la pensée...»

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