‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 189 sur 441 · Var. : en forme humaine parlait · texte numérisé non relu

Var. : en forme humaine parlait

effet à son égard. Ne laissez passer, s'il vous plaît, aucune de ces vérités : elles sont toutes fort importantes pour ce que j'ai à vous dire.

Poursuivons maintenant et. disons : Nous venons d'apprendre de Tertulïian que le Verbe divin, longtemps devant qu'il se fût revêtu d'une chair humaine, se plaisait, pour ainsi dire, à se revêtir par avance [p. 13] de la forme et des sentiments humains ; tant il était passionné, si j'ose parler de la sorte, pour notre misérable nature! Quel sentiment plus humain que l'affection envers les parents? Par conséquent le Fils de Dieu, longtemps avant que d'être homme, aimait Marie comme sa mère ; il se plaisait dans cette affection : il ne cessait de veiller sur elle ; il détournait de dessus son temple les malédictions des profanes; il l'embellissait de ses dons, il la comblait de ses grâces, depuis le premier instant où elle commença le cours de sa vie, jusqu'au dernier soupir par lequel elle fut terminée. C'est la conséquence que je prétendais tirer de ces savants principes de Tertulïian. Elle me semble fort véritable ; elle établit, à mon avis, puissamment l'Immaculée conception de Marie. Et en vérité cette opinion a je ne sais quelle force qui persuade les âmes pieuses. Après les articles de foi, je ne vois guère de chose plus assurée1.

C'est pourquoi je ne m'étonne pas que cette célèbre école des théologiens de Paris oblige tous ses enfants à défendre cette doctrine. Savante compagnie, cette piété pour la Vierge est peut-être l'un des plus beaux héritages que vous ayez reçu de vos pères. Puissiez-vous être à jamais florissante ! puisse cette tendre dévotion que vous avez pour la mère, à la considération de son fils, porter bien loin aux siècles futurs cette haute réputation que vos illustres travaux vous ont acquise par toute la terre ! Pour moi, je suis ravi, Chrétiens, de suivre aujourd'hui ses intentions. Après avoir été nourri de son lait, je me soumets volontiers à ses ordonnances ; d'autant plus que c'est aussi, ce me semble, la volonté de l'Église. Elle a un sentiment fort honorable de la conception de Marie : elle ne nous oblige pas à la croire

1. Paroles remarquables, avant la définition de ce dogme (185-4). Sermons rie Bo 51 cet. f

immaculée ; mais elle nous fait entendre que cette créance lui est agréable. Il y a des choses qu'elle commande, où nous faisons connaître notre obéissance ; il y en a d'autres qu'elle insinue, où nous pouvons témoigner notre affection. Il est de notre piété, si nous sommes vrais enfants de l'Église, non seulement d'obéir aux commandements, mais de fléchir aux moindres signes 1 d'une mère si bonne et si sainte. Je vous vois tous, ce me semble, dans ce sentiment. Mais ce n'est rien d'être jaloux de défendre la pureté de Marie, si nous ne sommes soigneux de conserver la pureté en nous-mêmes. C'est à quoi peut-être vous serez portés par la briève réflexion qui va fermer ce discours ; du moins je l'espère ainsi de l'assistance divine.

[Conclusion 2.]

[P. 14] Vous avez ouï, Chrétiens, les divers raisonnements par lesquels j'ai tâché de prouver que la conception de Marie est sans tache. Il y a déjà si longtemps que les plus grands théologiens de l'Europe travaillent sur ce sujet ! Vous savez combien la personne de la sainte Vierge est illustre, combien digne d'honneurs extraordinaires, combien elle doit être privilégiée. Et toutefois l'Église n'a pas encore osé décider si elle est exempte de ce péché. Plusieurs grands personnages ne l'ont pas cru ; il nous est défendu de les condamner. Jugez, jugez par là combien nécessaire, combien grande et inévitable doit être la corruption de notre nature, puisqu'on hésite si fort à en exempter celle de toutes les créatures qui est sans doute la plus éminente. O misère, ô calamité dans laquelle nous sommes plongés ! ô abîme de maux infinis ! Hélas ! petits enfants que nous étions, sans connaissance et sans mouvement, nous étions déjà révoltés contre Dieu. Nous n'avions pas vu encore cette belle lumière du jour : condamnés par la nature à une sombre prison, nous étions encore condamnés par arrêt de la justice divine à une prison plus noire, à de plus épaisses ténèbres, ténèbres horribles

1. Correction de date postérieure: d'une mère... » *(i aux moindres signes de la volonté 2. Voir p. '247.

et infernales. Justement, certes, justement : car tous vos jugements sont très justes, ô Dieu éternel, roi des siècles, souverain arbitre de l'univers ! Hé ! qui nous a tirés de cette prison ? qui a réconcilié ces rebelles ? qui a rappelé ces enfants de colère à l'adoption des enfants de Dieu? Le prophète Jonas, du ventre de ce monstre qui l'avait englouti, éleva au ciel la voix de son cœur. Avons-nous point crié à vous, ô Seigneur, des cachots de cette prison, ou du creux de ce sépulcre où était ensevelie notre enfance? Mais nous n'y avions ni parole ni mouvement : seulement la voix de notre péché y criait vengeance, et celle de notre extrême misère criait miséricorde. Vous avez eu pitié de nous, vous avez daigné nous conduire à la fontaine de vie, où nous avons reçu une nouvelle naissance, y laissant les ordures de notre première nativité. Cette fontaine d'eau vive, Fidèles, est ouverte à tous les hommes, je ne l'ignore pas ; personne n'en est exclu : Dieu a préparé à tous les pécheurs un remède dans les ondes du saint baptême. Mais combien en voyons-nous tous les jours à qui une mort trop précipitée ravit pour jamais ce bonheur ! Et nous y sommes parvenus! Qu'avions-nous fait à Dieu? Dans une même masse d'iniquité, d'où vient cette différence de grâces? Peut-être devons-nous ce bienfait aux mérites de nos parents? Mais combien de parents vertueux, je le dis avec douleur, combien de parents vertueux n'ont pas obtenu cette miséricorde ! Dironsnous que l'ordre des causes naturelles nous a été plus favorable qu'aux autres? O ignorance, ô stupidité! Et comment ne regarderons-nous pas la main toute-puissante qui remue ces causes comme il lui plaît ? Serait-ce pas un étrange aveuglement, si nous aimions mieux devoir notre salut à une rencontre fortuite des causes créées, qu'à un dessein prémédité de la miséricorde divine?

Je frémis, Chrétiens, je l'avoue, dans cette discussion. Je ne sais que dire, je n'ai point de raison à vous alléguer. Seulement suis-je très assuré que, quelle que puisse être la cause d'une si étonnante diversité, il est impossible qu'elle ne soit juste. Cherche qui voudra des raisons, se travaille qui voudra à trouver les causes de

ces secrets jugements : pour moi, je ne reconnais point d'autre cause de mon bonheur que la pure bonté de mon Dieu. Je chanterai à jamais ses miséricordes ; tant que je vivrai, je bénirai le nom du Seigneur. C'est tout ce que je sais ; c'est tout ce que je désire connaître. Ceux qui en veulent savoir davantage, qu'ils s'adressent à des personnes plus doctes ; mais qu'ils prennent bien garde que ce ne soient des présomptueux : Cui responsio 1 ista displicet, quïcrai doctiores ; sed caveat ne invcniat praesumptores.

Mais peut-être que le péché originel étant guéri par le saint baptême, il ne nous en demeure aucun reste ; et. ainsi nous pouvons vivre dans une entière assurance. Ne le croyez pas, Chrétiens, ne le croyez pas. La grâce du saint baptême nous a retirés de la mort éternelle, mais nous sommes encore abattus de mortelles et pernicieuses langueurs. Ainsi a-t-il plu à mon Dieu de guérir toutes mes blessures les unes après les autres, afin de me faire mieux sentir et la misère dont il me délivre, et la grâce par laquelle il me sauve. Mes Frères bienaimés. écoutez le narré de ma fp. 15] maladie ; vous trouverez sans doute que vous avez à peu près les mêmes infirmités. C'est la maladie de la nature ; nous en ressentons tous les effets, qui plus, qui moins, selon que nous suivons plus ou moins les mouvements de l'Esprit de Dieu. Blessé dans toutes les facultés de mon âme, épuisé de forces par de si profondes blessures, je ne fais que de vains efforts. Ai-je jamais pris une généreuse résolution, que l'effet n'ait tôt après démentie? ai-je jamais eu une bonne pensée, qui n'ait été contrariée par quelque mauvais désir? ai-je jamais commencé une action vertueuse, où le péché ne se soit jeté comme à la traverse? Il s'y mêle presque toujours certaines complaisances qui viennent de 1 "amour-propre, et tant d'autres péchés inconnus qui se cachent dans les replis de ma conscience, qui est un abîme sans fond, impénétrable à moi-même. Il est vrai, je sens quelque chose en moi-même qui voudrait, à mon avis, s'élever à Dieu : mais je sens aussitôt comme un poids de cupidités op-

1. S. Au<r., de Spir. et lilt., n. 60. Quœrant doctiores. etc. (sic). Le nis. indique vaguement ce texte :

posées qui m'entraînent et me captivent ; et si je ne suis secouru, cette partie impuissante, qui semblait vouloir se porter au bien, ne peut rien faire pour ma délivrance : elle écrit seulement ma condamnation. Quand j'entends quelquefois discourir des mystères du royaume de Dieu, je sens mon âme comme échauffée, je ne conçois que de grands desseins, il me semble que je ferai de grandes merveilles. Faut-il faire le premier pas de l'exécution, le moindre souffle du diable éteint cette flamme errante et volage qui ne prend pas à sa matière, mais court légèrement par dessus. Quoi plus? Je suis malade à l'extrémité, et je ne sens point de mal. Réduit aux abois, je veux faire comme si j'étais en bonne santé. Je ne sais pas même déplorer ma misère, ni implorer le secours du Libérateur ; faible et altier tout ensemble, impuissant et présomptueux. J'ai voulu autrefois entreprendre ma guérison de moi-même : j'ai fait quelques efforts pour me relever ; efforts inutiles, qui m'ont rompu et ne m'ont pas soulagé. Comme un pauvre malade moribond, qui ne sait plus que faire, s'imagine qu'en se levant il sera un peu allégé ; il consume son peu de force par un travail qu'il ne peut supporter ; et après s'être beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec une extrême contention 1, il retombe, ainsi qu'une pierre, sans pouls et sans mouvement, plus impuissant que jamais : de vulnere in ruinas, dit saint Augustin : ainsi en est-il de ma volonté, si elle n'est soutenue par la grâce. Infelix ego homo" ! Vrai Dieu, où pourrai-je trouver du secours?

La philosophie me montre de loin, dans de belles boîtes qu'elle étale avec grande pompe, parmi tous les ornements de la rhétorique, le baume falsifié de ses belles, mais trompeuses maximes. La Loi retentit à mes oreilles d'un ton puissant et impérieux. Les prédicateurs de l'Évangile m'annoncent les paroles de vie éternelle. Que me profite tout cet appareil? Les philosophes charlatans, semblables à ces dangereux empiriques, charment et endorment le mal pour un temps, et, pendant cette fausse tranquillité, inspirent un secret venin dans

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