‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 191 sur 441 · Jer.. xvn · texte numérisé non relu

Jer.. xvn

Il y a deux rédactions de cette conclusion. Les premiers éditeurs en avaient fabriqué une troisième, en amalgamant le brouillon et la mise au net. Nous donnons la seconde dans notre texte. C'est la seule que Bossucf ait paginée à l'époque des sommaires. Voici, comme variante, la première, qui n'a pas été effacée :

« Vous avez ouï, mes Frères, les divers raisonnements par lesquels j'ai tâché de prouver que la conception de Marie est sans tache. Il y a si longtemps que les plus beaux esprits de l'Europe travaillent sur ce sujet ! Vous savez combien la personne de la sainte Vierge est illustre, combien digne d'honneurs extraordinaires, combien elle doit être privilégiée. Et toutefois l'Église n"a pas encore osé décider qu'elle soit exempte du péché originel. Plusieurs grands personnages ont été de ce sentiment ; l'Église non seulement les y souffre, mais encore elle défend de les condamner. Partant, ô Fidèles, partant combien grande, combien nécessaire, combien inévitable est la corruption de notre nature, puisque l'Église hésite si fort à en défendre la sainte Vierge ! O misère, ô calamité dans laquelle nous sommes plongés ! ô abîme de maux infinis î Hélas ! petits enfants que nous étions, sans connaissance et sans mouvement, nous nous étions déjà révoltés contre Dieu ! Nous n'avions pas encore vu cette belle lumière du jour; condamnés par la nature à une sombre prison, nous étions encore condamnés par arrêt de la justice divine à une prison plus noire, à de plus épaisses ténèbres : des ténèbres horribles et infernales. Justement, certes, justement. Car vos jugements sont justes, ô Dieu éternel, souverain juge de l'univers. Hé! qui nous a tirés de cette misère? qui a réconcilié ces rebelles? qui a appelé ces enfants d'ire à l'adoption des enfants de Dieu? Le prophète Jonas, du ventre de ce monstre qui l'avait englouti, éleva au ciel la voix de son cn-ur. Avons-nous point crié à vous, ô Seigneur, des cachots de cette prison, ou du creux de ce sépulcre, où était ensevelie notre enfance? Mais nous n'y avions ni parole ni sentiment; nous n'avions aucune sorte de voix que celle de notre péché qui criait vengeance, que notre extrême misère qui criait miséricorde. Vous avez eu pitié de nous : vous avez daigné nous conduire à ce bain d'immortalité, où, dépouillant les ordures de notre première nativité, nous avons reçu une autre naissance, non plus de la volonté de l'homme ni de la volonté de la chair, mais d'un Esprit pur et d'une eau sanctifiée par des paroles de vie. Je sais que cette fontaine d'eau vive est ouverte à tous les hommes, auxquels il vous a plu de préparer un remède dans les ondes du saint baptême. Mais combien y en a-t-il à qui une mort trop précipitée ravit ce bonheur ! Et nous y sommes parvenus! D'où vient cette différence? Ce n'est pas de notre mérite; nous étions tous dans la même masse d'iniquité. Est-ce par le mérite de nos parents? Mais combien de parents vertueux n'ont pas obtenu cette grâce! Dirai-je peut-être que l'ordre des causes naturelles m'a été plus favorable qu'aux autres? O ignorance! ô stupidité! Et comment ne regardons-nous pas la main puissante qui les remue comme il lui plaît? Ne sa-

vons-nous pas qu'elles sont dirigées par une souveraine raison? Que dirai-je donc? où me tournerai-je?

Frères bien-aimés, je l'avoue, je frémis dans cette discussion. Je ne sais que dire, je n"ai point de raisons à vous alléguer. Seulement suis-je très assuré que quelle que puisse être la cause d'une si étonnante diversité, il est impossible qu'elle ne soit juste. Mais à quoi bon chercher des causes que la providence divine nous a cachées? N'est-ce pas assez que nous connaissions que si nous sommes parvenus à la grâce du saint baptême, nous ne le devons qu'à la pure bonté de Dieu? Cherche qui voudra des raisons, médite qui voudra dans la recherche des causes de ses secrets jugements; pour moi, je n'en reconnais point d'autre que la miséricorde divine. Grâces vous soient rendues, ô Seigneur ! que vos miséricordes soient élevées es siècles des siècles ! C'est tout ce que je sais, c'est tout ce que je désire. Ceux qui en veulent savoir davantage, qu'ils s'adressent à des personnes plus savantes ; cependant qu'ils prennent bien [garde] à ne pas rencontrer des présomptueux !

Mais peut-être que le péché originel étant guéri par le saint baptême, il ne nous en demeure aucun reste, et ainsi nous pouvons passer le reste [de notre vie] dans une entière assurance. Ne le croyez pas, Chrétiens, ne le croyez pas. La grâce du saint baptême nous a retirés de la mort éternelle; mais nous sommes encore abattus de mortelles et pernicieuses langueurs. Misérable homme que je suis, où trouverai-je des paroles assez énergiques pour décrire l'extrémité de mes maux? Blessé dans les facultés de mon âme, épuisé de forces par de si profondes blessures, je ne fais que de vains efforts. Ai-je jamais pris une généreuse résolution que l'effet n'ait bientôt démentie? Ai-je jamais eu une bonne pensée qui n'ait été contrariée par quelque mauvais désir? Ai-je jamais commencé une action vertueuse où le péché ne se soit comme jeté à la traverse? Il s'y mêle presque toujours certaines complaisances qui viennent de l'amour-propre, et tant d'autres péchés inconnus, qui se cachent dans les replis de ma conscience, qui est un abîme sans fond, où moi-même je ne vois rien. Il est vrai, je sens, à mon avis, quelque chose en moi-même qui voudrait se porter au bien; mais je sens aussi comme un poids de cupidités opposées qui m'entraînent et me captivent; et cette partie impuissante, qui voudrait, ce semble, se porter au bien, ne peut rien faire pour ma délivrance, elle écrit seulement ma condamnation. Quand j'entends discourir quelquefois des mystères du royaume de Dieu, je sens mon âme échauffée, il me semble que je ferai merveilles, je ne me propose que de grands desseins : et le moindre souffle du diable éteint ce feu errant et volage, qui ne prend pas en sa matière, mais qui court légèrement par dessus. Quoi plus? Je suis malade et ne sens point de mal (Lâchât : je suis malade à un tel point de mal). Réduit aux abois, je fais comme si j'étais en bonne santé. Je ne sais pas même déplorer ma misère, ni implorer le Libérateur, faible et altier tout ensemble, impuissant et présomptueux. InfeJix ego homo, quis me Uberabit de corpore mortis hujus? Où pourrai-je trouver du secours, où chereherai-je le médecin? J'ai voulu au-

trefois me guérir moi-même; j'ai fait quelques efforts pour me relever: efforts inutiles, qui m'ont rompu et ne m'ont pas soulagé. Comme un malade qui ne sait que faire, s'imagine qu'en se levant il sera peut-être allégé; il consume ses forces par un vain travail que sa faiblesse ne peut plus souffrir : après qu'il s'est beaucoup tourmenté à soutenir ses membres pesants avec une contention incroyable, il retombe ainsi qu'une pierre, plus faible et plus impuissant que jamais. Ainsi en est-il de ma volonté, si elle n'est soutenue par une main plus puissante...

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