Var. : anciennes
puyer ce que nous croyons, par l'autorité des païens. A Dieu ne plaise que j'oublie si fort la dignité de cette chaire et la piété de cet auditoire, que de vouloir établir par des raisons et des autorités étrangères ce qui nous est si manifestement enseigné par la sainte parole de Dieu et par la tradition ecclésiastique ! Mais j 'ai cru qu'il ne serait pas inutile de vous faire observer en ce lieu que la malignité des dénions est si grande, qu'ils n'ont pas pu la dissimuler, et qu'elle a même été découverte par les idolâtres, qui étaient leurs esclaves et dont ils étaient les divinités.
D'entreprendre maintenant de prouver qu'il y a des démons par le témoignage des saintes Lettres, ne seraitce pas se donner une peine inutile ; puisque c'est une vérité si bien reconnue, et qui nous est attestée dans toutes les pages du Nouveau Testament? Partant, pour employer à quelque instruction plus utile le peu de temps que nous nous sommes prescrit, j'irai1, avec l'assistance divine, reconnaître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous, pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins. Je vous dirai en premier lieu, avec les saints Pères, de quelle nature sont ces esprits malfaisants, quelles sont leurs forces, quelles leurs machines. Après, je tâcherai de vous exposer les causes qui les ont mus à nous déclarer une guerre si cruelle et si sanglante. Et comme j'espère que Dieu me fera la grâce de traiter ces choses, non par des questions curieuses, mais [par] une doctrine solidement chrétienne, il ne sera pas malaisé d'en tirer une instruction importante, en faisant voir de quelle sorte nous devons résister à cette nation de démons conjurés à notre ruine.
[Premier Point.]
Chaque créature a ses caractères propres, avec ses qualités et ses excellences. Ainsi la terre a sa ferme et immuable solidité, et l'eau sa liquidité transparente, et
1. Cette vive figure remplace une nature sont ces esprits malfaisants,
première rédaction effacée, qui était et par quelles cause6 ils ont été pré-
ainsi conçue : « ... prescrit, il vaut cipités dans le misérable état où ils
mieux que je vous expose, selon la sont. » promesse que j'en ai faite, de quelle
le feu sa subtile et pénétrante chaleur. Et ces propriétés spécifiques des choses sont comme des bornes qui leur sont données, pour empêcher qu'elles ne soient confondues. Mais Dieu, étant une lumière infinie, il ramasse en l'unité simple et indivisible de son essence toutes ces diverses perfections qui sont dispersées deçà et delà dans le monde. Toutes choses se rencontrent en lui d'une manière très éminente, et c'est de cette source que la beauté et la grâce sont dérivées dans les créatures, d'autant que cette première beauté a laissé tomber sur les créatures un éclat et un rayon de soi-même. Nous voyons bien toutefois, Chrétiens, qu'elle ne s'est pas toute jetée en un lieu, mais qu'elle s'est répandue par divers degrés, descendant peu à peu depuis les ordres supérieurs jusqu'au dernier étage de la nature. Ce que nous observerons aisément, si nous prenons garde qu'audessus des choses insensibles et inanimées Dieu a établi la vie végétante, et un peu plus haut le sentiment, audessus duquel nous voyons présider la raison humaine d'une immortelle vigueur, attachée néanmoins à un corps mortel. Si bien que notre grand Dieu, pour achever l'univers, après avoir fait sur la terre une âme spirituelle dans des organes matériels, il a créé aussi dans le ciel des esprits dégagés de toute matière, qui vivent et se nourrissent d'une pure contemplation. C'est ce que nous appelons les anges, que Dieu a divisés en leurs ordres et hiérarchies; et c'est de cette race que sont les démons.
Après cela, qu'est-il nécessaire que je vous fasse voir par de longs discours la dignité de leur nature ? Si Dieu est la souveraine perfection, ou plutôt s'il est toute perfection, comme nous vous le disions tout à l'heure, n'est-ce pas une vérité très constante que les choses sont plus ou moins parfaites, selon qu'elles approchent plus ou moins de cette essence infinie? Et les anges ne sont-ils pas, parmi toutes les créatures, celles qui semblent toucher de plus près à la majesté divine ? Puisque Dieu les a établis dans l'ordre suprême des créatures pour être comme sa cour et ses domestiques, c'est une chose assurée que les dons naturels dont nous avons reçu quelques petites parcelles, la munificence divine
les a répandus comme à main ouverte sur ces belles intelligences. Et de même que ce qui nous paraît quelquefois de si subtil et si inventif dans les animaux, n'est qu'une ombre des opérations immortelles de l'intelligence des hommes ; ainsi pouvons-nous dire en quelque sorte que les connaissances humaines ne sont qu'un crayon imparfait de la science de ces esprits purs, dont la vie n'est que raison et intelligence. Vous trouverez étrange peut-être que je donne de si grands éloges aux anges rebelles et déserteurs ; mais souvenez-vous, s'il vous plaît, que je parle de leur nature, et non pas encore de leur malice ; de ce que Dieu les a faits, et non pas de ce qu'ils se sont faits eux-mêmes. J'admire dans les anges damnés les marques de la puissance et de la libéralité de mon Dieu ; et ainsi c'est le Créateur que je loue, pour confondre l'ingratitude de ses ennemis.
Mais il s'élève ici une grande difficulté. Hélas ! comment s'est-il pu faire que des créatures si excellentes se soient révoltées contre Dieu? Que nous autres pauvres mortels, abîmés dans une profonde ignorance, accablés de cette masse de chair, agités de tant de convoitises brutales, nous abandonnions si souvent le chemin difficile de la loi de Dieu ; bien que ce soit une grande insolence, ce n'est pas un événement incroyable. Mais que ces intelligences pleines de lumières divines, elles dont les connaissances sont si distinctes et les mouvements si paisibles, qui n'ont pas comme nous à combattre mille ennemis domestiques, qui, étant indivisibles et incorporelles, n'ont pas comme nous des membres mortels où la loi du péché domine: qu' [elles] se soient retiré[e]s de Dieu, encore qu'elles sussent très bien qu'il était leur souveraine béatitude, c'est, mes Frères, ce qui est terrible ; c'est ce qui m'étonne et ce qui m'effraye ; c'est par où je reconnais très évidemment que toutes les créatures sont bien peu de chose.
Les fols marcionites1 et les manichéens, encore plus
1. Cette remarque avait d'abord doit être conservée comme variante :
été destinée au début de ce premier « Je sais bien que les théologiens,
point. Dans sa première forme plus émus de cette difficulté, ont fait
développée, les éditeurs l'ont intro- plusieurs subtiles discussions pour
duite dans le sermon de ltî60. L'au- expliquer comment le péché s'est
teur en trace encore une autre, qui coulé dans la nature des anges j
insensés, émus de cette difficulté, ont cru que les démons étaient méchants par nature : ils n'ont pu se persuader que, s'ils eussent jamais été bons, ils eussent pu se séparer de Dieu volontairement ; et de là ils concluaient que la malice était une de leurs qualités naturelle [s]. Mais cette extravagante doctrine est très expressément réfutée par un petit mot du Sauveur, qui, parlant du diable (en saint Jean, chapitre vin), ne dit pas qu'il a été créé dans le mensonge ; mais « qu'il n'est pas demeuré dans la vérité : In veritate non stetit. » Que s'il n'y est pas demeuré, il y avait donc été établi ; et s'il en est tombé, ce n'est pas un vice de sa nature, mais une dépravation de sa volonté. Pourquoi vous tourmentez-vous, ô Marcionites, à chercher la cause du mal dans un principe mauvais, qui précipite les créatures dans la malice? Ne comprenez-vous pas que Dieu, étant lui seul la règle des choses, il est aussi le seul qui ne peut être sujet à faillir ; et sans avoir recours à aucune autre raison, n'est-ce pas assez de vous dire que les anges étaient créatures, pour vous faire entendre très évidemment qu'ils n'étaient pas impeccables? Dieu est tout, ainsi qu'il disait à Moïse : Je te montrerai tout bien, quand je te manifesterai mon essence1; et puisqu'il est tout, il s'ensuit très évidemment que les créatures ne sont rien d'elles-mêmes ; elle ne sont autre chose que ce qu'il plaît à Dieu de les faire. Ainsi le néant est leur origine, c'est l'abîme dont elles sont tirées par la seule puissance de Dieu : de sorte que ce n'est pas merveille si elles retiennent toujours quelque chose de cette basse et obscure origine, et si elles retombent aisément dans le néant, par le péché qui les y précipite. C'est ce que nous explique le grave Tertullien par une excellente comparaison. « De même qu'une peinture, bien qu'elle représente tous les linéaments de l'original, ne saurait exprimer sa vigueur, étant destituée de vie •et de mouvement ; ainsi, dit ce grand personnage, les
mais je chéris trop votre instruction la règle des choses, il est aussi le
pour vous entretenir de leurs argu- seul infaillible, et qu*il ne semble
;ments, qui nous seraient inutiles. pas extraordinaire si les anges étant
Abaissons-nous seulement sous la créatures, ils n'ont pas été împec-
grandeur de la majesté divine : con- cables. Dieu est tout... )i Cessons hautement qu'étant lui seul 1. Exod., xxxin. 19.
natures spirituelles et raisonnables expriment en quelque sorte la raison et l'intelligence de Dieu, parce qu'elles sont ses images ; mais elles ne peuvent jamais exprimer sa force, qui est le bonheur de ne pouvoir pécher. Imago, cum omnes lineas exprimat veritatis, vi tamen ipsa caret, non habens motum; ita et anima, imago Spiritus, solum vim ejus exprimere non valuit, id est, non delinquendi felicitatem1 . » De là il est arrivé que les anges rebelles se sont endormis en euxmêmes dans la complaisance de leur beauté : la douceur de leur liberté les a trop charmés ; ils en ont voulu faire une épreuve malheureuse et funeste ; et, déçus par leur propre excellence, ils ont oublié la main libérale qui les avait comblés de ses grâces. L'orgueil insensiblement s'est emparé de leurs puissances : ils n'ont plus voulu reconnaître Dieu ; et quittant cette première bonté, qui n'était pas moins l'appui nécessaire de leur bonheur que le seul fondement de leur être, tout est allé en ruine. Ainsi donc il ne faut pas s'étonner si d'anges de lumière ils ont été faits esprits de ténèbres,, si d'enfants ils sont devenus déserteurs, et si de chantres divins, qui par une mélodie éternelle devaient célébrer les louanges de Dieu, ils sont tombés à un tel point de misère que de s'adonner à séduire les hommes. Dieu l'a permis de la sorte, afin que nous reconnussions dans les diables ce que peut le libre arbitre des créatures quand il s'écarte de son principe, pendant qu'il fait éclater dans les anges et dans les hommes prédestinés ce que peut sa miséricorde et sa grâce toute-puissante. Voilà, voilà, mes Frères, les ennemis que nous avons à combattre, autant malins à présent comme ils étaient bons dans leur origine, autant redoutables et dangereux comme ils étaient puissants et robustes. Car ne vous persuadez pas que, pour être tombés de si haut, ils aient été blessés dans leur disposition naturelle. Tout est entier en eux, excepté leur justice et leur sainteté, et conséquemment leur béatitude. Du reste, cette action vive et vigoureuse, cette ferme constitution, cet esprit délicat et puissant et ces vastes connaissances leur sont.