‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 277 sur 441 · Ooloss., m · texte numérisé non relu

Ooloss., m

la douleur allume la colère ; la colère pousse à la vengeance ; le désir de vengeance nourrit des inimitiés irréconciliables. De là les querelles et les procès, de là les médisances et les calomnies, de là les guerres et les combats, de là presque tous les malheurs qui agitent la vie humaine. Pour couper la racine de tant de maux, je veux, dit notre aimable Sauveur, je veux que vous chérissiez cordialement vos semblables; j'entends que votre amitié soit si ferme, qu'elle ne puisse être ébranlée par aucune injure. Si quelque téméraire veut rompre la sainte alliance que je viens établir parmi vous, que le nœud en soit toujours ferme de votre part ; il faut que l'amour de la concorde soit gravé si profondément dans vos cœurs que vous tâchiez de retenir même ceux qui se voudront séparer. Fléchissez vos ennemis par douceur, plutôt que de les repousser avec violence ; modérez leurs transports injustes, plutôt que de vous en rendre les imitateurs et les compagnons.

Et en effet, mes Sœurs, si l'orgueil et l'indocilité de notre nature pouvait permettre que de si saintes maximes eussent quelque vogue parmi les hommes, qui ne voit que cette modération dompterait les humeurs les plus altières? Les courages les plus fiers seraient contraints de rendre les armes, et les âmes les plus outrées perdraient toute leur amertume. Le nom d'inimitié ne serait presque pas connu sur la terre. Si quelqu'un persécutait ses semblables, tout le monde 1 le regarderait comme une bête farouche ; et il n'y aurait plus que les furieux et les insensés qui pussent se faire des ennemis. O sainte doctrine de l'Évangile, qui ferait régner parmi nous une paix si tranquille et si assurée, si peu que nous la voulussions écouter ! qui ne désirerait qu'elle fût reçue par toute la terre avec les applaudissements qu'elle mérite?

La philosophie avait bien tâché de jeter quelques fondements de cette doctrine ; elle avait bien montré qu'il était quelquefois honorable de pardonner à ses ennemis ; elle a mis la clémence parmi les vertus : mais •ce n'était pas une vertu populaire, elle n'appartenait

1. Yar. : sYk-verait .contre lui comme contre une béte farouche.

qu'aux victorieux. On leur avait bien persuadé qu'ils devaient faire gloire d'oublier les injures de leurs ennemis désarmés ; mais le monde ne savait pas encore qu'il était beau de leur pardonner, avant même que de les avoir abattus. Notre Maître miséricordieux s'était réservé de nous enseigner une doctrine si humaine et si salutaire. C'était à lui de nous faire paraître ce grand triomphe de la charité, et de faire que ni les injures ni les opprobres ne pussent jamais altérer la candeur ni la cordialité de la société fraternelle. C'est ce qu'il nous fait remarquer dans notre évangile, avec des paroles si douces qu'elles peuvent charmer les âmes les plus féroces : Quitte l'autel, dit-il, pour te réconcilier à ton frère.

Et quel est ce précepte, ô Sauveur Jésus? et comment nous ordonnez-vous de laisser le service de Dieu, pour nous acquitter de devoirs humains? Est-il donc bienséant de quitter le Créateur pour la créature? Cela semble bien étrange, mes Sœurs ; cependant c'est ce qu'ordonne le Fils de Dieu. Il ordonne que nous quittions même le service divin pour nous réconcilier à nos frères ; il veut que nos ennemis nous soient en quelque sorte plus chers que ses propres autels, et que nous allions à eux avant que de nous présenter à son Père, comme si c'était une affaire plus importante. N'est-ce pas pour nous enseigner, chères Sœurs, que devant lui il n'est rien de plus précieux que la charité et la paix ; qu'il aime si fort les hommes, qu'il ne peut souffrir qu'ils soient en querelle ; que Dieu considère la charité fraternelle comme une partie de son culte ; et que nous ne saurions lui apporter de présent qui soit plus agréable à ses yeux qu'un cœur paisible et sans fiel, et une âme saintement réconciliée? C'est ce que je traiterai aujourd'hui avec l'assistance divine; et j'en tirerai deux raisons du texte de mon évangile. Notre- Seigneur nous ordonne de nous réconcilier, avant que d'offrir notre présent à l'autel : c'est de ce présent et de cet autel, que je formerai mon raisonnement ; et je tâcherai de vous faire voir que ni le présent qu'offrent les chrétiens, ni l'autel duquel ils s'approchent, ne-

souffrent que des esprits vraiment réconciliés : ce seront les deux points de cette exhortation 1.

[Premier Point]

Quand je parle des présents que les fidèles doivent offrir à Dieu, ne croyez pas, mes Sœurs, que je parle des animaux égorgés qu'on lui présentait autrefois devant ses autels. Pendant que les enfants d'Aaron exerçaient le sacerdoce qu'ils avaient reçu par succession de leur père, les Juifs apportaient à Dieu des offrandes terrestres et corporelles : on chargeait ses autels d'agneaux et de bœufs, d'encens et de parfums, et de plusieurs autres choses semblables. Mais comme nous offrons dans un temple plus excellent, sur un autel plus divin, et que nous avons un pontife duquel le sacerdoce légal n'était qu'une figure imparfaite, aussi faisonsnous à Dieu de plus saintes oblations. Nous venons avec des vœux pieux et des prières respectueuses, et des sincères actions de grâces, louant ' et célébrant la munificence divine, par Xotre-Seigneur Jésus-Christ, notre sacrificateur et notre victime. Ce sont les oblations que nous apportons tous dans la nouvelle alliance. Nous honorons Dieu par ce sacrifice, et c'est de cet encens que nous parfumons ses autels. Et afin que nous pussions faire de telles offrandes, Jésus, notre grand sacrificateur, nous a rendus participants de son sacerdoce : Il nous a faits rois et sacrificateurs à notre Dieu, dit l'apôtre saint Jean dans l'Apocalypse. Mais puisque ce sacerdoce est spirituel, il ne faut pas s'étonner si notre oblation est spirituelle : c'est pourquoi l'apôtre saint Pierre dit que nous offrons des victimes spiri-

1. Bossuet ajoute ici sur son ma- auîhor. apud Chrysost. in Matth. : nuscrit un texte de saint Jean << L>i m ittenobis débita nostra.yi Hom. Chrysostorne, que les premiers édi- 51 v. Nec Pater libenter exaudit orateur* ont traduit et intercalé un peu tionem quam F'dius non dictavit. plus haut : 5 en vm Pater Filii sut sensut,

« S. Jean Chrysost.. hom. XTI : et verba : nec suscipit quœ usurpatio

0 ineffabUcm erga homiTies amorem humana excogitavit.sed quœ sapientia

Dei ! Honore suum despicit, dum in Christi exposuit. (P. G-., t. LVII,

proximo charitatem requirit. Inter- col. 2.r>0. et t. LVI. col. 714.")

rumpatur, inquit, arftus meus, ut 2. Me. : « louans et celebrans la

charitas tua integretur : sacrijicium munificence... :» Yoy. Remarques tur

>,,;;,; estfratrwm reconciliatio. — In la grammaire, etc., au tome YII. cap. v Matth commentarii incerti

tucllcs, acceptables par Notre-Seigneur Jésus-Christ l. C'est là ce sacrifice de cœur contrit, sacrifice de louange et de joie, sacrifice d'oraison et d'action de grâces, dont il est parlé tant de fois dans les Écritures ; c'est le présent que nous devons à notre grand Dieu : et je dis qu'il ne lui peut plaire, s'il ne lui est offert par la charité fraternelle. Sans elle, il ne reçoit rien ; et par elle, il reçoit toutes choses. La charité est comme la main qui lui présente nos oraisons ; et comme il n'y a que cette main qui lui plaise, tout ce qui vient d'autre part ne lui agrée pas.

Et, pour le prouver par des raisons invincibles, je considère trois choses dans nos oraisons, qui toutes trois ne peuvent être sans la charité pour nos frères : le principe de nos prières, ceux pour qui nous prions, celui à qui nos prières s'adressent. Quant au principe de nos oraisons, vous savez bien, mes Sœurs, qu'elles ne viennent pas de nous-mêmes : les prières des chrétiens ont une source bien plus divine. Que pouvons-nous de nousmêmes, sinon le mensonge et le péché, dit le saint concile d'Orange2? Le plus dangereux effet de nos maladies, c'est que nous ne savons pas même demander comme il faut l'assistance du Médecin : Nous ne savons, dit l'apôtre saint Paul3, comment il nous faut demander.

Hé ! misérables que nous sommes, qui nous tirera de cet abîme de maux, puisque nous ne savons pas implorer le secours du Libérateur? Ha ! dit l'Apôtre4, V Esprit aide nos infirmités. Et comment? C'est qu'il prie pour nous, dit saint Paul, avec des gémissements incroyables. Eh5 quoi ! mes Sœurs, cet Esprit qui est appelé notre Paraclet, c'est-à-dire notre Consolateur, at-il lui-même besoin de consolateur? Que s'il n'a pas besoin de consolateur, comment est-ce que l'Apôtre nous le représente priant et gémissant avec des gémissements incroyables? C'est que c'est lui qui fait en nous nos prières ; c'est lui qui enflamme nos espérances ; c'est lui qui nous inspire les chastes désirs; c'est lui qui

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