Var. : qu'un cœur
mérite point le royaume des bienheureux ; mais Jésus, mon Sauveur, le possède par deux raisons : il lui appartient par nature 1 et par ses travaux, comme son héritage et comme sa conquête. Ce bon maître se contente du premier titre, et me cède libéralement le second. O sentence digne d'un chrétien! Non, vous ne serez pas confondu, ô pieux Bernard, puisque vous appuyez votre espérance sur le fondement de la croix !
.Mais, ô Dieu ! comment ne tremblons-nous pas, misérables pécheurs que nous sommes, entendant une telle parole ! Bernard, consommé en vertus, croit n'avoir rien fait pour le ciel ; et nous, nous présumons de nousmêmes, nous croyons avoir beaucoup fait, quand nous nous sommes légèrement acquittés de quelque petit devoir d'une dévotion superficielle. Cependant, ô douleur ! l'amour du monde règne en nos cœurs, le seul mot de mortification nous fait horreur. C'est en vain que la justice divine nous frappe et nous menace encore de plus grands malheurs : nous ne laissons pas de courir après les plaisirs, comme s'il nous était possible d'être heureux en ce monde et en l'autre. Mes Frères, que pensez-vous faire, quand vous louez les vertus du grand saint Bernard? En faisant son éloge, vous prononcez2 votre condamnation.
Certes, il n'avait pas un corps de fer ni d'airain: il était sensible aux douleurs et d'une complexion délicate3, pour nous apprendre que ce n'est pas le corps qui nous manque, mais plutôt le courage et la foi. Pour condamner tous les âges en sa personne, Dieu a voulu que sa pénitence commençât dès sa tendre jeunesse, et que sa vieillesse la plus décrépite jamais ne la vît relâchée. Vous vous excusez sur vos grands emplois : Bernard était4 accablé des affaires, non seulement de son Ordre, mais presque de toute l'Église. Il prêchait, il écrivait, il traitait les affaires des papes et des évêques,
1. Var. : Premièrement par droit jeunesse a vu naître sa pénitence :
de nature, et comme le prix de ses sa vieillesse la plus décrépite ne l'a
travaux et de ses conquêtes. jamais vue relâchée.
■2. Édit.: ne prononcez- vous pas...? 4. Tar. : Bernard maniait presque
3. Première rédaction : Sa corn- toutes les affaires de, son Ordre, et
plexion était tendre et délicate ; presque de toute l'Église. (Ire ré-
cependant ni jeune ni vieux, il ne daction.) s'est jamais épargné. Sa première
des rois et des princes : il négociait pour les grands et. pour les petits, ouvrant à tout le monde les entrailles de sa charité ; et parmi tant de diverses occupations, il ne modérait point ses austérités 19 afin que la mollesse de toutes les conditions et de tous les âges fût éternellement condamnée par l'exemple de ce saint homme.
Vous2 me direz peut-être qu'il n'est pas nécessaire que tout le monde vive comme lui. Mais du moins fautil considérer, Chrétiens, qu'entre les disciples du même Évangile il doit y avoir quelque ressemblance. Si nous prétendons au même paradis où Bernard est maintenant glorieux, comment se peut-il qu'il y ait une telle inégalité, mais une telle contrariété entre ses actions et les nôtres? Par des routes si opposées, espérons-nous parvenir à la même fin, et arriver par les voluptés où il a cru ne pouvoir atteindre que par les souffrances? Si nous n'aspirons pas à cette éminente perfection, du moins nous devrions imiter quelque chose de sa pénitence. Mais nous nous donnons tout entiers aux folles joies de ce monde; nous aimons la débauche3 et la bonne chère, la vie commode et voluptueuse, et après cela, nous voulons encore être appelés chrétiens !
Et comment ne comprenons -nous pas que la croix de Jésus doit être gravée jusqu'au plus profond de nos âmes, si nous voulons être chrétiens? C'est pourquoi l'Apôtre nous dit que nous sommes morts, et que notre vie est cachée, et que nous sommes ensevelis avec Jésus- Christ4. Nous entendons peu ce qu'on nous veut dire, si, lorsqu'on ne nous parle que de mort et de sépulture,
1. Yar. : il ne modérait point la pleurerez ! » (Luc, VI, 25.) Mais je rigueur de sa pénitence... (lre rédac- vous laisse sur cette pensée ; car je tion.) suis moi-même trop languissant
2. Tout ce paragraphe est une pour vous en représenter ï'imporéloquente addition. Il en est de tance ; et il faudrait pour cela que même du suivant. La première ré- j'eusse quelque étincelle de ce ^le daction portait seulement : « Si cette apostolique de saint Bernard, que extrême rigueur nous rebute, du nous allons considérer un moment moins devrions-nous tâcher d'imiter dans la seconde partie. y> quelque chose de ce généreux mépris 3. Édit. : « N'appréhendons-nous de la terre. Mais nous voulons con- pas cette terrible sentence, etc. » tenter nos esprits et vivre à notre Phrase empruntée à la première réaise, et après cela être appelés chré- daction. (Voy. note précédente. — tiens. N"appréhendons-nous pas cette Cf. la fin du discours, où cette phrase terrible sentence du Fils de Dieu : se retrouve.)
« Malheur à vous qui riez, car vous 4. Coloss., ni, 3.
nous ne concevons pas que le Fils de Dieu ne se contente pas de nous demander un changement médiocre. Il faut se changer jusqu'au fond ; et pour faire ce changement, ne nous persuadons pas, Chrétiens, qu'une diligence ordinaire suffise. Cependant l'affaire de notre salut est toujours la plus négligée. Toutes les autres choses nous pressent et nous embarrassent : il n'y a que pour le salut que nous sommes froids et languissants. Et toutefois le Sauveur nous dit que le royaume des cieux ne peut être pris que de force, et qu'il n'y a que les violents qui l'emportent1. O Dieu éternel! s'il faut de la force, s'il faut de la violence, quelle espérance y a-t-il pour nous dans ce bienheureux héritage? Mais je vous laisse sur cette pensée; aussi bien je suis moi-même trop faible et trop languissant pour vous en représenter l'importance, et il faudrait pour cela que j'eusse quelque étincelle de ce zèle apostolique de saint Bernard, que nous allons considérer un moment dans la2 seconde partie.
[Second Point.]
Ce qui me reste à vous dire de saint Bernard est si grand et si admirable, que plusieurs discours ne suffiraient pas à vous le faire considérer comme il faut. Toutefois, puisque je vous ai promis de vous représenter ce saint homme dans les emplois publics et apostoliques, disons-en quelque chose brièvement, de peur que votre dévotion ne soit frustrée d'une attente si douce. \ oulezvous que nous voyions le commencement de l'apostolat de Bernard? Ce fut sur sa famille qu'il répandit3 ses premières lumières, commençant, dès sa tendre jeunesse, à prêcher la croix de Jésus à ses oncles et à ses frères, aux amis, aux voisins, à tous ceux qui fréquentaient dans la maison4 de son père. Dès lors, il leur parlait de l'éternité avec une telle énergie, qu'il leur laissait je ne sais quoi dans l'âme, qui ne leur permettait pas de se plaire au monde. Son bon oncle Gaudri, homme