Yar. : versa
très considérable dans le pays, fut le premier disciple ■de ce cher neveu. Ses aînés, ses cadets, tous se rangeaient sous sa discipline ; et Dieu permit 1 que l'un après l'autre, après avoir résisté quelque temps, tous ses frères vinssent à lui dans les moments marqués par la Providence. Guy, l'aîné de cette maison, quitta tous les emplois militaires et les douceurs de son nouveau mariage. Tous ensemble ils renoncèrent aux charges qu'ils avaient ou qu'ils prétendaient dans la guerre ; et ces braves, ces généreux2, accoutumés au commandement et au noble tumulte des armes, ne dédaignent ni la bassesse, ni le silence, ni l'oisiveté de Cîteaux, si saintement occupée3. Ils vont commencer de plus beaux combats, où la mort même donne la victoire.
Ces quatre frères allaient ainsi, disant au monde le dernier adieu, accompagnés de plusieurs gentilshommes, que Bernard, ce jeune pêcheur, avait pris dans les filets de Jésus. Nivard, le dernier de tous, qu'ils laissaient avec leur bon père pour être le support de sa caduque vieillesse, les étant venu embrasser : Vous aurez, lui disaient-ils, tous nos biens. Cet enfant, inspiré de Dieu, leur fit cette belle réponse : Hé 4 quoi donc ! vous prenez le ciel, et vous me laissez la terre0 ! De cette sorte, il se plaignait doucement qu'ils le partageaient un peu trop en cadet ; et cette sainte pensée fit 6 telle impression sur son âme, qu'ayant demeuré quelque temps dans le monde, il obtint son congé de son père, pour s'aller mettre en possession du même héritage que ses chers frères, non pour le partager, mais pour en jouir en commun avec eux.
Que reste-t-il au pieux Bernard pour voir toute sa famille conquise au Sauveur? Il avait encore une sœur, qui, profitant de la piété de ses frères, vivait dans le luxe et dans la grandeur. Elle les vint un jour visiter,
1. Deforis refait à sa manière cette 3. Ces trois derniers mots sont une
phrase expressive, et il la gâte ainsi: addition que l'auteur a jugée néces-
« Dieu voulut que tous ses frères, saire en se relisant plus tard. — Var. :
après avoir résisté quelque temps, ni le repos,
vinssent à lui l'un après l'antre. » 4. Bossuet écrit à cette date : Et
2 Édit. : ces généreux militaires. quoi donc! D'où le texte de quelques
— Sur ces adjectifs employés sub- éditions.
stantivement, voy. Remarques sur Ja 5. Vit. Bernard., lib. I, cap. III.
arammaire et le vocabtdaire.nu t. VII. 6. Edit. : fit une telle impression.
brillante de pierreries, avec une mine hautaine et un équipage superbe. Jamais elle ne put obtenir le bien 1 de les voir, jusqu'à tant qu'ayant protesté qu'elle suivrait leurs bonnes instructions, le vénérable Bernard s'approcha : Hé ! pourquoi, lui dit-il 2, veniez-vous troubler le repos de ce monastère et porter la pompe du diable jusques dans la maison de Dieu? Quelle honte de vous parer du patrimoine des pauvres ! Il lui fit entendre qu'elle avait grand tort d'orner ainsi de la pourriture : c'est ainsi qu'il appelait notre corps. Ce corps, en effet, Chrétiens, n'est qu'une masse de boue, que l'on pare d'un léger ornement, à cause de l'âme qui y demeure. Car de même [que] si un roi était contraint par quelque accident de loger en une cabane, on tâcherait de l'orner, et l'on y verrait quelque petit rayon de la magnificence royale; c'est toujours 3 . une maison de village, à qui cet honneur passager, dont elle serait bientôt dépouillée, ne fait point perdre sa qualité : ainsi cette ordure de notre corps est revêtue de quelque vain éclat, en faveur de l'âme qui doit y habiter quelque temps ; toutefois c'est toujours de l'ordure, qui, au bout d'un terme bien court, retombera dans la première bassesse de sa naturelle corruption. Avoir tant de soin de si peu de chose, et négliger pour elle cette âme faite à l'image de Dieu, d'une nature immortelle et divine, n'est-ce pas une extrême fureur ? Ha ! la sœur du pieux Bernard est touchée au vif de cette pensée : elle court aussitôt aux jeûnes, à la retraite, au sac, au monastère, à la pénitence. Cette femme orgueilleuse, domptée par une parole de saint Bernard, suit l'étendard de Jésus avec une fermeté invincible.
Mais comment vous tairai-je4 le comble de la joie du saint homme et sa dernière conquête dans sa famille? Son bon père, le vieux Tesselin, qui était seul demeuré dans le monde, vient rejoindre ses enfants à Clairvaux. O Dieu éternel ! quelle joie ! quelles larmes du père et
1. Édit. : « la satisfaction de les 4. Edit. : vous ferai-je voir. — Ici,
voir, jusqu'à ce qu'elle eût protesté... la correction ressemble fort à une
instructions. Alors le vénérable... » faute de lecture, complétée par un
'2. }'U. Bernard., lib. I. cap. vi. contresens.