Matth., xvii. 16 4. Ms. : qui
d'être touché de nos maladies; et à notre libérateur, que de déplorer notre servitude ?
C'est ici le lieu, Chrétiens, d'élever plus haut nos esprits, et, après avoir considéré le Sauveur guérissant les maladies de la chair, il faut passer à une réflexion plus spirituelle et parler de la guérison des esprits, dont celle des corps n'était que l'image. Car si vous voyez son cœur tellement ému des maux que souffrent nos corps, avec quels gémissements pensez-vous qu'il pleure les calamités de nos âmes? Jugez-en vous-mêmes par ce raisonnement. Certes, ce n'est pas une chose fort étrange que notre corps souffre, puisqu'il est passible ; ni qu'il languisse, puisqu'il est infirme ; ni qu'il meure, puisqu'il est mortel : telle est sa qualité naturelle. Nous n'avons pas accoutumé de plaindre les bêtes de ce qu'elles n'ont pas de raison; ni de déplorer la condition des créatures inanimées, de ce qu'elles sont sans sentiment et sans vie : c'est que ce sont des choses communes, trop dans l'ordre de la nature pour être un sujet de compassion. Toute compassion est une douleur : [p. 10] la douleur s'excite principalement par les accidents étranges et inopinés. Et sachant de quelle matière nos corps ont été ramassés, à quoi ne devons-nous pas nous attendre? Mais qu'une âme d'une nature immortelle, animée de je ne sais quoi de divin, composée, si je puis parler de la sorte, de cette flamme toute pure et toute céleste dont les intelligences ont été formées ; une âme de qui la raison est un éclat de la sagesse éternelle, et l'essence, une image de l'essence même de Dieu ; une âme qui, étant telle, ne peut être née que pour la souveraine félicité, qu'elle soit précipitée dans un abîme de maux infinis, qu'elle soit toujours aveugle, toujours languissante, et justement condamnée à souffrir la dernière et éternelle désolation : c'est pour cela, mes Frères, que la plus tendre compassion ne saurait avoir ni des plaintes assez lugubres, ni des larmes assez amères. Tu trouves cet homme bien misérable de ce qu'ayant perdu la vue corporelle, il ne peut plus jouir de cette lumière qui naît et qui périt tous les jours ; et tu penses que c'est un petit malheur que l'âme soit enveloppée d; épaisses ténèbres, qui lui cachent les vérités
éternelles qui seules devraient luire à notre raison ! Ce pauvre corps perclus de ses membres te touche d'une sensible compassion ; et tu ne plains pas cette âme, qui, par une brutale stupidité, a toutes ses fonctions interdites ! Ce misérable hydropique te fait pitié, parce que tu le vois toujours boire sans que sa soif puisse être étanchée ; et tu regardes sans douleur cet avare, cet ambitieux, dont Fun hume sans cesse de la fumée, et l'autre emploie tout son âge à entasser des biens qu'il perdra tous en un seul moment, sans que ni l'un ni l'autre puisse jamais éteindre la soif de ses passions infinies ! N'est-ce pas être dépourvu de sens?
Aussi x je ne doute pas que le Fils de Dieu n'ait jugé nos âmes d'autant plus dignes de sa pitié et miséricorde que [leur] dignité est plus relevée, et [leurs] misères plus véritables. Et cela même2 m'oblige de croire que, lorsque son cœur était attendri sur les maladies dont cette chair mortelle est si cruellement tourmentée, il n'arrêtait pas sa pensée au corps : sans doute qu'il allait bien plus haut, et qu'en voyant l'effet, aussitôt il remontait à la cause, qui est le péché. Car dans le bienheureux état d'innocence où [Dieu] avait mis [les hommes] à leur origine, ils n'auraient pas été ainsi miséra-
1. Var. : Concluons de tout ceci, a des transports incroyables pour Chrétiens, que l'âme est d'autant la plus noble et la plus divine. Bien plus digne de compassion que sa plus, remarquez, s'il vous plaît, ce dignité est plus élevée et ses misères raisonnement : c'est une chose conplus véritables. stante qu'il ne plaignait le corps
2. Tout ce passage a été remanié qu'à cause de l'âme (ms. : l'âme qu'à au dernier moment. Les modifica- cause du corps); que. dans toutes les tions sont indiquées sommairement maladiescorporelles.il considérait le au manuscrit. L'auteur a voulu con- péché, qui en est la source. Quand il centrer sa composition. Voici la pre- regardait cette pauvre chair exposée mière rédaction. maintenueen grande de toutes parts aux douleurs, dont partie dans le teste par les éditeurs : les infirmités ne peuvent pas être <( C'est pourquoi la compassion que comptées, ha ! ne croyez pas qu'il Jésus-Christ témoigne des maux du arrêtât son esprit au corps. O Dieu corps, bien qu'elle soit très sincère tout-puissant ! disait-il (permettez- «t très véhémente, n'est en aucune moi, mon Sauveur Jésus, de pénéf açon comparable à la douleur qui trer ici dans vos sentiments : sans le saisissait lorsqu'il considérait la doute qu'ils , sont vôtres, puisqu'ils perte des âmes. S'il témoigne du sont de vos Ecritures); donc, ô Dieu! déplaisir de voir les infirmités de la disait-il, si les hommes fussent dechair, et de la joie d'y apporter le meures dans l'heureux état où mon remède ; c'est afin de nous faire Père les avait mis à (var. : en) leur voir que tout l'homme lui est très origine, ils n'auraient pas été ainsi cher. [p. 11] et que, s'il aime si ten- misérables, i)
drement la partie la plus abjecte, il
OBJET DE SCANDALE. 4Gi
blés. Là, leur bonheur eût été la divinité, et leur vie l'immortalité.
Et en effet, chrétiens Auditeurs, tant que cette innocence eût duré, Dieu, s 'unissant intérieurement à nos âmes, y eût versé l'influence de vie avec une telle abondance qu'elle se fût débordée sur le corps : de sorte que l'homme vivant de Dieu n'aurait eu aucun trouble en l'esprit ni aucune infirmité en la chair. Le péché nous ayant retirés de Dieu, il a fallu nous faire voir combien nous perdions. Tellement que l'âme ne buvant plus à cette fontaine de vie éternelle, devenue elle-même impuissante, elle a aussi laissé le corps sans vigueur. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si la mortalité s'en est emparée ; et dès lors cette chair, qui tend à la mort, a été découverte à toutes sortes d'injures, et penchant continuellement à sa fosse, elle est devenue sujette nécessairement à de grandes vicissitudes, et par conséquent à de mortelles altérations1. Et dans tous ces malheurs, que voyons-nous autre chose, Fidèles, (car, Fidèles, je vous en fais juges), qu'une juste punition de notre péché? d'autant qu'il était plus que juste que l'incorruptibilité abandonnât l'homme, puisqu'il ne voulait pas en jouir avec Dieu. Ce qui étant ainsi supposé, il est très certain que le Fils de Dieu, qui d'abord pénétrait toutes choses, quand il voyait les fièvres, les paralysies et les autres maladies corporelles, il allait à la source du mal, je veux dire à cette première désobéissance. Dans la peine il ne considérait que le crime, et c'est ce qu'il déplorait davantage. Il savait bien que les afflictions de la chair n'étant que la peine, elles ne pouvaient pas être le plus grand mal. Il n'est pas en la puissance même de Dieu qu'il y ait une misère plus grande que [p. 12] le péché même. Je sais que cette vérité offense les sens humains : hélas ! mortels ignorants que nous sommes, nous ne comprenons pas quelle misère c'est que d'offenser Dieu !
Dites à un homme qui est sur la roue, s'il lui reste assez de sentiment pour vous écouter ; dites-lui qu'il •est malheureux, non pas tant de ce qu'il est puni, que
1. Pa=5Lige de lecture difficile, très bien déchiffré par Dom Deforis.
de ce qu'il est coupable ; que sa plus grande misère est d'être homicide, et non pas d'être rompu vif: quand est-ce qu'il entendra ce discours? Son âme, oppressée de tourments, ne s'arrête qu'au plus sensible et non pas au plus raisonnable. Il s'irritera contre vous, et une telle proposition lui augmenterait son supplice. Et toutefois est-il rien de plus nécessairement véritable? Car c'est une chose certaine que la plus grande misère vient du plus grand mal 1 ; et je ne craindrai point d'assurer que la peine, au lieu d'être un mal, c'est un bien ; d'autant que ce qui fait le mal, c'est l'opposition au souverain bien, qui est Dieu. Or la peine n'est pas contre Dieu : au contraire, elle s'accorde avec sa justice. Est-il pas plus que juste que le pécheur souffre, et que le crime ne demeure pas impuni? Et la justice, n'est-ce pas un grand bien? Par conséquent, si la peine est un mal, ce n'est qu'à l'égard du particulier ; mais c'est un très grand bien à l'égard de l'ordre commun. Et comment? C'est que le péché met le désordre dans l'univers. C'est un désordre visible que les commandements du souverain soient mal observés : donc le péché met le désordre au monde. Et toutefois le maître de l'univers ne peut souffrir de désordre dans son ouvrage. Que faitil? Il établit deux ordres: l'un, de ses règlements éternels, sur lesquels les volontés droites sont composées ; l'autre, c'est l'ordre de la justice, qui range les volontés déréglées. Ces deux ordres sont fondés tous deux sur cette loi immuable, qu'il faut que la volonté divine se fasse ou dans l'obéissance -des bons, ou dans le supplice des criminels. « Ceux qui ne veulent pas faire ce qu'il veut, lui-même il en fait ce qu'il veut, dit saint Augustin : Cum faciunt quod non vult, hoc de eis facit quod ipse vult 2. »
Tu n'as pas voulu te mettre dans l'ordre, tu le souffriras : je veux dire, tu as voulu échapper, ô pécheur, de l'ordre des règles divines qui t'avaient été proposées ; tu retomberas dans l'ordre de la justice. Et quel est l'ordre de la justice? C'est que c'est une chosetrès bien ordonnée, que les volontés rebelles soient châ-