Édit. : qui peignît mieux un si 3. M*. : ses
prand crédit. — ( Voy. autres alté- 4. Hlst. eccl, vnr, G.
voir ; je vous prie seulement de considérer quelle était l'opposition de ces deux qualités de favoris des empereurs et de disciples de Jésus-Christ. L'une les faisait respecter partout où s'étendait l'empire romain, c'està-dire par tout le monde ; l'autre les exposait à la risée, à la haine, aux exécrations de toute la terre ; et puisque nous sommes sur ce sujet, peut-être l ne sera-il point hors de propos de vous dépeindre quelle était l'estime que l'on avait, en ces temps, du christianisme, afin que vous connaissiez mieux jusques à quel point Gorgon a méprisé les honneurs du monde.
Les chrétiens étaient à tout le monde un spectacle de mépris et de moquerie ; chacun les foulait aux pieds, et les rejetait « comme les ordures et les excréments de la terre : Tanquam purgamenta hujus mundi, » ainsi que parle l'Apôtre2. On eût dit que les prisons n'étaient faites que pour eux, jusques-là qu'elles étaient tellement remplies de fidèles qu'il ne restait plus de place dans les cachots 3 pour les malfaiteurs, comme nous rapporte l'histoire. Aux crimes les plus énormes les lois ont ordonné de la qualité du supplice : il n'est4 pas permis de passer outre. Elles ont bien voulu donner des bornes même à la justice, de peur de lâcher la bride à la cruauté. Il n'y avait que les chrétiens contre lesquels on n'appréhendait point de faillir qu'en les épargnant ; il fallait donner toute licence à la barbarie, et leur arracher la vie par tout ce qu'il y peut avoir d'esprit et d'invention dans la cruauté: Per atrocia ingénia pœnarum 5, dit le grave Tertullien6. Quelle fureur! Mais bien plus, donner un chrétien aux bêtes farouches, c'était le divertissement ordinaire du peuple romain, quand il était las des sanglants spectacles des gladiateurs. De là ces clameurs si cruelles dont on a ouï si souvent résonner les amphithéâtres : « Christiani ad beatias ! Christiani ad
1. Ici et quelques lignes plus plus intimement au fond du sujet, bas (Aux crime* les plus énormes...), sont au contraire soulignés, des traits de plume indiquent l'in- 2. I Cor., iv, 13. tention de laisser de côté toutes les 3. Var. : qu'il n'y restait plus de digressions. Mais ces indications place pour... sont, je crois, de date postérieure au 4. Edit. : il n'était, sermon; Bossuet les aura tracées, 5. Ms.: Per omne ingeniumcrudeUau moment d'esquisser (vers 1654) tatis. — Cité de mémoire, inexacteun second panégyrique du même ment.
Saint. Des passages qui tenaient 6. De resurr. carn., n. 8.
bestias ! Que l'on donne les chrétiens aux bêtes farouches ! »
On n'observait contre eux ni formes ni procédures. Cela était bon pour les voleurs et les meurtriers ; mais pour les chrétiens, on n'avait garde d'y faire tant de façons. On les traînait aux gibets tout ainsi qu'on mènerait de pauvres agneaux à la boucherie, sans qu'ils ouvrissent la bouche ni aux plaintes, ni aux murmures. C'étaient des incestes, des magiciens, des parricides, qui mangeaient leurs propres enfants dans des sacrifices nocturnes ! Que s'il se trouvait quelqu'un qui voulût les défendre de ces horribles reproches, on les faisait passer pour de pauvres insensés, pour des esprits faibles qui s'amusaient à de vaines superstitions ; de sorte qu'on ne les excusait qu'en les chargeant de nouvelles calomnies. Et voilà, Messieurs, sans feinte et sans exagération, quelle était l'estime que l'on avait, dans le monde, des premiers chrétiens.
Ne vous en étonnez pas : Jésus-Christ devait être tout ensemble un signe de paix et un signe de contradiction. La vérité était étrangère en ce monde ; ce n'est pas merveille si elle n'y trouvait point d'appui. Mais voyez par là ce que le zèle du christianisme a fait quitter à Gorgon et ce qu'il lui a fait prendre. J'en fais juges1 tout ce qu'il y a d'honnêtes gens en cette assemblée : combien ces reproches et cette ignominie doit-elle ' être insupportable aux âmes les plus communes, et bien plus encore aux hommes généreux, nourris comme notre saint dans la cour et dans le grand monde, en espérance de faire3 une si belle fortune? En vérité, Messieurs, n'eussions-nous pas craint de choquer l'empereur et de faire tort à notre réputation? Grâces1 à la
1. Lâchât et les éditions récentes 2, Cet accord du verbe avec le
abandonnent ici formellement l'ora- sujet le plus voisin est un lati-
teur, et impriment: « Si on sait nisme. Du reste, il est à peine néces-
juger tout ce qu'il y a d'honneur en saire de faire remarquer que les
un cœur noble, combien.,. » Est- archaïsmes de toute sorte abondent
ce correction arbitraire ? n'est-ce dans cette prose antérieure aux
pas plutôt une leçon hardiment Provinciales et à la fixation de notre
inventée, dans un passage difficile langue classique,
où l'on n'était plus guidé par Defo- 3. Edit. : qui peuvent espérer d'y
ris? Les anciens éditeurs, en effet, faire...
avaient pris le parti de supprimer ce 4. Lâchât : Nous sommes bien
qui leur faisait peine. obligés à la Providence divine, qui
Providence divine qui nous a fait naître dans un siècle et dans un royaume où le nom de chrétien est une qualité honorable ! Le peu de soin que nous avons de la gloire de notre Maître, cette lâcheté qui nous fait abandonner son service pour de si légères considérations, la honte que nous avons de nous ranger à notre devoir nous font assez connaître que nous devons à cette bonne rencontre de ce que nous ne rouuissons point du christianisme. Que si nous eussions vécu dans ces premiers temps où être chrétien c'était un crime d'État, nous eussions bien épargné aux tyrans la peine de nous tourmenter.
Car enfin que peut-on présumer autre chose de nos lâches déportements1, sinon que nous n'eussions pas fait grand scrupule de renoncer au nom de chrétien, puisque nous ne craignons point de renoncer pour si peu de chose 2 aux plus saints devoirs du christianisme ? Je tremble, pour 3 moi, quand je considère à combien peu il tient que nous ne soyons infidèles. Ah ! race de tant de millions de martyrs qui nous ont engendrés en Jésus- Christ par leur sans-, jamais la vertu de ceux qui nous ont précédés dans la foi ne réveillera-elle en nos cœurs les mouvements généreux du christianisme? Jusques à quand porterons-nous à crédit le titre de chrétiens, pour faire blasphémer par les infidèles le saint nom qui a été invoqué sur nous ; en cela bien contraires aux saints martyrs, qui, ayant fait profession du christianisme dans un temps où il était odieux à toute la terre, l'ont rendu illustre par la gloire de leurs belles actions ; au lieu que nous, qui l'avons reçu depuis qu'il est devenu vénérable parmi tous les peuples, nous ne cessons de le déshonorer par nos lâchetés? « Obsecro vos, fratres, per misericordiam Dci, ut digne ambuletis vocatione qua vocati estis * : Je vous conjure, mes frères, par les entrailles de la miséricorde de Dieu, de vivre5 d'une façon convenable à votre vocation. )> Ayons un peu de
nous a fait naitre... C'est la va- 3. Edit. : Je tremble pour moi,
rûmtet{lre rédaction). 4. Ephes..iv.l. — Cf. Rom., xir,l.