‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 82 sur 441 · In Joan., Hom. Lxsxv · texte numérisé non relu

In Joan., Hom. Lxsxv

comment est-ce que l'appréhension du mal l'afflige si fort, puisqu'il semble que le mal même ne le touche pas? Est-ce point que l'économie de notre salut devait être tout ensemble un ouvrage de force et d'infirmité? Il voulait montrer par sa crainte qu'il était comme nous sensible aux douleurs, et faire voir par sa constance qu'il savait bien maîtriser ses inclinations et les faire céder à la volonté de son Père. Telle est la raison que nous pouvons tirer de saint Chrysostome ; et je vous avoue, Chrétiens, que je n'aurais pas la hardiesse d'y ajouter mes pensées, si le sujet que je traite ne m'y obligeait.

Je considère donc le Sauveur pendu à la croix, non seulement comme une victime innocente qui se dévoue volontairement pour notre salut, mais encore comme un père de famille qui, sentant approcher son heure dernière, dispose de ses biens par son testament ; et, sur une vérité si connue, je fonde cette réflexion que je fais 1. Un homme est malade en son lit ; on le vient avertir de donner ordre à ses affaires au plus tôt, parce que sa santé est désespérée par les médecins: en même temps, si abattu qu'il soit par la violence du mal, il fait un dernier effort pour ramasser ses esprits, afin de déclarer sa dernière volonté d'un jugement sain et entier. Il me semble que mon Sauveur a fait quelque chose de semblable sur le lit sanglant de la croix. Ce n'est pas que je veuille dire que la douleur ou l'appréhension de la mort aient jamais pu troubler tellement son esprit qu'elles lui empêchassent aucune de ses fonctions : plutôt ma langue demeure à jamais immobile, que de prononcer une parole si téméraire ! Mais comme il voulait témoigner à tout le monde qu'il ne faisait rien en cette rencontre qui ne partît d'une mûre délibération, il jugea à propos de se comporter de telle sorte qu'on ne pût pas remarquer la moindre émotion en son âme, afin que son testament ne fût sujet à aucun reproche. C'est pourquoi il s'adresse à sa Mère et à son disciple avec une contenance si assurée, parce que ce qu'il avait à leur dire devait faire une des principales clauses de son testament : et en voici le secret.

Page 1