Réclamer, invoquer. 2. De sanct. Virginit., n
saire pour le reste du service divin, je passe beaucoup de choses que je pourrais tirer des saints Pères sur ce sujet ; et sans examiner tous les titres par lesquels la sainte Vierge est appelée à bon droit la Mère des chrétiens, je tâcherai seulement de vous faire voir (et c'est, à mon avis, ce qui vous doit toucher davantage) qu'elle est mère par le sentiment : je veux dire qu'elle a pour nous une tendresse véritablement maternelle. Pour le comprendre, vous n'avez, s'il vous plaît, qu'à suivre ce raisonnement.
Ayant présupposé, et sur la foi de l'Église et sur la doctrine des Pères, encore que je Taie seulement touchée en passant ; ayant, dis-je, présupposé que Marie est véritablement notre mère, si je vous demandais, Chrétiens, quand elle a commencé à avoir cette qualité, vous me répondriez sans doute que Notre-Seigneur vraisemblablement la fit notre mère, lorsqu'il lui donna saint Jean pour son fils. En effet, nous y trouvons toutes les convenances imaginables 1 : car je vous ai avertis, dès l'entrée de ce discours, et il n'est pas hors de propos de vous en faire ressouvenir, que saint Jean, ayant été conduit par la main de Dieu aux pieds de la croix, y avait tenu la personne2 de tous les fidèles; et j'en ai touché une raison qui me semble fort apparente : c'est, s'il vous en souvient, que tous les autres disciples de Notre-Seigneur ayant été dispersés, la Providence n'avait retenu près de lui que le bien-aimé de son cœur, afin qu'il y pût représenter tous les autres, et recevoir en leur nom les dernières volontés de leur Maître. Sur quoi, considérant qu'il y a peu d'apparence que le Fils de Dieu, dont toutes les paroles et les actions sont mystérieuses, en une occasion si importante, ne l'ait considéré que comme un homme particulier ; nous avons inféré, ce me semble avec beaucoup de raison, qu'il a reçu la parole qui s'adressait à nous tous, que c'est en notre nom qu'il s'est mis incontinent en possession de Marie, et par conséquent c'est là proprement qu'elle est devenue notre mère.
Cela étant ainsi résolu, j'ai une autre question3. à
1. Var. : En effet l'apparence y 2. Personne, personnage, rôle,
est tout entière. 3. Édit. : une autre proposition.
vous faire. D'où vient, à votre avis, que Notre-Seigneur attend cette heure dernière pour nous donner à Marie comme ses enfants? Vous me direz peut-être qu'il a pitié d'une mère désolée qui perd le meilleur fils du monde, et que, pour la consoler, il lui donne une postérité éternelle. Cette raison est bonne et solide ; mais j'en ai une autre à vous dire, que peut-être vous ne désapprouverez pas. Je pense que le dessein du Fils de Dieu est de lui inspirer pour nous dans cette rencontre une tendresse de mère. — Comment cela ? direz-vous ; nous ne voyons pas bien cette conséquence. — Il me semble pourtant, Chrétiens, qu'elle n'est pas extrêmement éloignée. Marie était aux pieds de la croix ; elle voyait ce cher Fils tout couvert de plaies, étendant ses bras à un peuple incrédule et impitoyable ; son sang qui débordait de tous côtés par ses veines déchirées : qui pourrait vous dire quelle était l'émotion du sang maternel? Non, il est certain, elle ne sentit jamais mieux qu'elle était mère ; toutes les souffrances de son Fils le lui faisaient sentir au vif.
Que1 fera ici le Sauveur? Vous allez voir, Chrétiens, qu'il sait parfaitement le secret d'émouvoir les affections. Quand l'âme est une fois prévenue de quelque passion violente touchant quelque objet, elle reçoit aisément les mêmes impressions pour tous les autres qui se présentent. Par exemple, vous êtes possédés d'un mouvement de colère ; il sera difficile que tous ceux qui ap-
1 Les éditeurs, avec raison, ce {var,,: la violence d'une compassion
semble, abandonnent ici la première maternelle) : ces mêmes sentiments
rédaction, qui est complète au ms.. de tendresse que vous avez mainte-
pour lui en préférer une seconde nant pour moi, ayez-les pour Jean,
(f. 150), annexée à l'original, mais mon disciple et mon bien-aimé :
sans renvoi. Il en sera de même un ayez-les pour tous mes fidèles, que
peu plus loin. Apparemment l'auteur je vous recommande en sa personne,
a voulu donner plus d'ampleur à parce qu'ils sont tous mes disciples
quelques développements. et mes bien-aimés : Ecce filins twus.
Première rédaction : Et lui ce- De vous dire combien ces paroles pendant, considérant couler ses lar- poussées du cœur du Fils, descenmes du haut de sa croix, il prit son dirent profondément au cœur de la temps de lui dire : « Femme, voilà Mère, et l'impression qu'elles y ton fils : Ecce filins tuus. y> Ce sont firent, c'est une chose que je n'oseses mots. Chrétiens ; et il me semble rais pas entreprendre (Ms. : entrequ'en voici le sens, si nous le savons prendre de vous expliquer. Distracbien pénétrer : 0 femme affligée, lui tion). Comprenez seulement que dit-il, à qui un amour infortuné fait celui qui parle est le Fils de Dieu, éprouver à présent jusques où peut qui fait toutes choses par la force de aller la compassion d'une mère sa parole. Il n'a pas plus tôt...
procheront de vous, si innocents qu'ils puissent être, n'en ressentent quelques effets. Et de là vient que, dans les séditions populaires, un homme adroit, qui saura manier et ménager avec art les esprits de la populace, lui fera quelquefois tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins ; ce qui rend ces sortes de mutinerie extrêmement dangereuses. Il en est de même de toutes les autres passions, parce que, l'âme étant déjà excitée, il ne reste plus qu'à l'appliquer sur d'autres objets ; à quoi son propre mouvement la rend extrêmement disposée.
C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui avait résolu de nous donner la sainte Vierge pour mère, afin d'être notre frère en toute façon (admirez son amour, Chrétiens), voyant du haut de sa croix combien l'âme de sa Mère était attendrie, et que son cœur ébranlé faisait inonder par ses yeux un torrent de larmes amères ; comme si c'eût été là qu'il l'eût attendue, il prit son temps de lui dire, lui montrant saint Jean : « Femme, voilà ton fils : Ecce filius tuas. » Fidèles, ce sont ses mots ; et voici son sens, si nous le savons bien pénétrer : O femme affligée, à qui un amour infortuné fait éprouver à présent jusques où peut aller la compassion d'une mère, cette même tendresse dont vous êtes à présent touchée si vivement pour moi, ayez-la pour Jean mon disciple et mon bienaimé, ayez-la pour tous mes fidèles, que je vous recommande en sa personne, parce qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimés : Ecce filius tuus. De vous dire combien ces paroles, poussées du cœur du Fils, descendirent profondément au cœur de la Mère, et l'impression qu'elles y firent, c'est une chose que je n'oserais pas entreprendre. Songez seulement que celui qui parle opère toutes choses par sa parole toute-puissante, qu'elle doit avoir un effet merveilleux, surtout sur sa sainte Mère, et que, pour lui donner plus de force, il l'a animée de son sang, et l'a proférée d'une voix mourante, presque avec les derniers soupirs. Tout cela joint ensemble, il n'est pas croyable ce qu'elle était capable de faire dans l'âme de la sainte Vierge. Il n'a pas plus tôt lâché le mot à saint Jean pour lui dire que Marie est sa mère, qu'incontinent ce disciple se sent possédé de
toutes les affections d'un bon fils1 : Et... accepit eam discipulus in sua2. A plus forte raison, sa parole doitelle avoir agi sur l'âme de sa sainte Mère et y avoir fait entrer bien avant un amour extrême pour nous, comme pour ses véritables enfants.
Il me souvient à ce propos de ces mères misérables à qui on déchire les entrailles par le fer, pour en tirer leurs enfants 3 au monde par violence. Il vous est arrivé quelque chose de semblable, ô bienheureuse Marie : c'est par le cœur que vous nous avez enfantés, parce que vous nous avez enfantés par la charité : Cooperata est charitate, ut filii Dei in Ecclesia nascerentur, dit saint Augustin4. Et j'ose dire que ces paroles de votre Fils, qui étaient son dernier adieu, entrèrent en votre cœur ainsi qu'un glaive tranchant, et y portèrent jusqu'au fond, avec une douleur excessive, une inclination de mère pour tous les fidèles. Ainsi vous nous avez, pour ainsi dire, enfantés d'un cœur déchiré parmi la véhémence d'une affliction infinie : et toutes les fois que les chrétiens paraissent devant vos yeux, vous vous souvenez de cette dernière parole, et vos entrailles s'émeuvent sur nous comme sur les enfants de votre douleur et de votre amour; d'autant5 plus que vous ne sauriez jeter sur nous vos regards, que nous ne représentions à votre cœur ce Fils que vous aimez tant, dont le Saint-Esprit prend plaisir de graver la ressemblance dans l'esprit de tous les fidèles 6.
C'est une doctrine que je tire des Écritures divines, et qui est bien puissante pour nous exciter à la vertu, outre qu'elle fait beaucoup à éclaircir la vérité que je traite. C'est pourquoi je prendrai grand plaisir7 de vous la déduire. Car j'apprends de l'apôtre saint Paul (et cette
1. Deforis ajoute: et depuis texte, ou bien simplement: «pour cette heure-là, il la prit chez lui : Et en tirer leurs enfants ».
ex illa hora... — (Se reporter au 4. De sanct. Virginit., n. 6.
ms. fr. 12823, du verso de la f. 150 à 5. Var. :de vos douleurs, d'autant.
celui de la f. 144.) 6. Edit. : D'autant plus que vous