ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE DE SAINTE BARBE
de l'âme; qu'elle compte sur l'aumônier pour être son guide et son ami; qu'elle le recommande tous les jours à la sainte Vierge et à sainte Barbe. Non, ses vœux et ses espérances ne seront pas trompés.
Je finis en invoquant votre patronne, et je dirai à cette vaillante fille que l'Eglise a placée sur ses autels : 0 modèle incomparable des vierges et des martyrs, soyez propice aux soldats et à la patrie qu'ils servent avec tant de dévouement. Qu'ils mettent leur honneur à demeurer vertueux dans les casernes, pour mériter d'être braves dans les combats. Donnez-nous en eux des âmes fortes dans des corps sains et vigoureux : mens sana in cor pore sano. A Dieu ne plaise que leur sang s'affaiblisse dans une honteuse licence, car ils le doivent tout entier à leur pays, qui compte sur l'intrépidité de leur caractère, et ce n'est pas un bras amolli qui peut porter haut le drapeau de la France ni le tenir ferme.
Mais comment garder les bonnes mœurs si l'on oublie la foi? 0 vous qui avez combattu pour elle, j'implore votre intercession en faveur de notre armée. Qu'elle reste attachée à la religion aussi bien qu'à l'honneur. Que les pratiques de la foi lui soient aussi chères que lés devoirs militaires, et qu'elle devienne, devant Dieu comme devant les hommes, un modèle de discipline. Enfin, donnez à ces braves, par un heureux mélange de la valeur française et de la foi chrétienne, un caractère si noble, si ferme, si irréprochable, que leur front ne pâlisse jamais devant l'ennemi, toujours devant le mal, et que leur tête, toujours plus haute que l'opinion des hommes, ne se courbe jamais que devant Dieu !
ALLOCUTION
PRONONCEE
Le 4 décembre 1879, dans l'église de Saint-Baudile.
Confitebor tibi, Domine f ex, et collaudabo te, Deumjalvatorem meum.
Jejvous'confesserai , Seigneur, 'J vous qui êtes mon roi et mon Dieu ; je vous louerai , vous qui êtes mon espérance et mon sauveur.
(Eccli., li, 1.)
La fête de sainte Barbe ramène tous les ans au pied des autels ceux qui portent le tonnerre des grands combats et ceux qui fouillent les entrailles de la terre pour en exploiter les trésors. C'est la fête des mines et de l'artillerie. C'est l'heure où le soldat et l'ouvrier lèvent d'un commun accord leurs yeux vers le ciel pour se recommander à la patronne du travail, du courage et de la hardiesse.
Ouvriers ou^soldats, 'l'Eglise fies jaccueille tous et se fait un devoir [et un |honneur|de les bénir. Mais c'est aussi un devoir et un honneur pour elle de les prêcher, et, pour remplir cette mission, elle n'a qu'à emprunter kl la messe de ce jour le texte par lequel la
sainte Ecriture met sur nos lèvres la prière de la foi et de l'espérance. C'est notre Dieu que nous venons confesser ici ; c'est "à notre Sauveur que nous venons faire appel. Ecoutez, soldats de la France, jusqu'où cette confession vous engage et combien cette espérance vous console.
Vous avez demandé vous-mêmes cette messe de la Sainte-Barbe, et, en la demandant, vous avez fait l'acte le plus décisif et le plus complet de la foi chrétienne. Assister à la messe, c'est dire comme Polyeucte, dans la langue de Corneille :
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, Sous qui tremblent le ciel, la terre et les enfers ; Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, Et qui, par un effort de cet excès d'amour, Veut pour nous sur l'autel être offert chaque jour.
Voilà pourquoi la cloche sonne, le sanctuaire se pare, les cierges s'allument, la foule se"presse et s'agenouille, et l'Eglise, mettant aux mains du prêtre le pain et le vin de l'autel, renouvelle pour vous le mystère de la cène et de la croix, par lequel ce pain n'est plus du pain, mais le corps de Jésus-Christ, ce vin n'est plus du vin, mais le sang de Jésus-Christ répandu pour la rémission de vos péchés. Encore un moment, le prêtre s'inclinera pour opérer ce miracle, vous vous inclinerez vous-mêmes pour l'adorer, et vous élèverez vos armes, comme dans les revues et les batailles, pour signaler la présence du Dieu trois fois saint.
C'est un acte de foi que vous venez faire. Vous attestez par là votre croyance à Dieu, à la divinité de
Jésus-Christ, à l'Eglise catholique et au dogme consolateur du saint Sacrement de nos autels. La foi vous amène ici et vous y retient dans cette noble attitude qui vous honore. Je me félicite d'en être le témoin, et je suis bien assuré qu'avec de tels sentiments rien ne nous séparera jamais. Prêtre et soldat, nous servons le même maître et la même patrie. Votre drapeau est sacré pour le prêtre, parce qu'il est le drapeau de la France. Je le salue et je lui souhaite honneur, victoire, triomphe, partout où vos vaillantes mains iront le porter. Mais le drapeau sous lequel sert le prêtre sera encore plus sacré pour vous. Il est plus vieux que celui de Bouvines, plus triomphant que celui d'Ivry ou d'Austerlitz ; les passions humaines ne sauraient en changer ni la forme ni la couleur. Tel il a été planté au sommet du Calvaire, tel il demeure depuis dix-huit siècles à la tête des nations civilisées. Ce drapeau, c'est la croix.
Tous les peuples chrétiens ont fait de la croix le symbole du courage et de l'honneur. Quand la révolution l'abattit du sommet de nos tours, elle l'effaça aussi sur l'habit du soldat. Mais le soldat qui ouvrit, par la victoire de Marengo, le xixe siècle, rétablit la croix du même coup et sur les tours de Notre-Dame et au camp de Boulogne, et quand il fut donné au prêtre de lesfaire adorer dans nos temples, la France eut la consolation d'en saluer le retour sur la poitrine des héros. Non, rien n'y fera ; les destinées du prêtre et du soldat sont liées ensemble par des besoins et des souvenirs trop sacrés pour qu'on les sépare l'un de l'autre, et qu'on en fasse l'un pour l'autre ou des ennemis, ou des suspects, ou seulement des étrangers.
Si on nous éloigne de vous, nous demeurerons avec vous par la pensée et par le cœur. Nous accourrons au premier signal. Au premier danger que courra la patrie, nous serons au milieu de vous. Nous sommes trop Français et vous êtes trop chrétiens pour que rien nous sépare ou nous divise. Vous êtes à Dieu et nous sommes à la patrie et dans la vie et dans la mort.
Agréez avec les leçons de la foi les consolations de l'espérance chrétienne. Le soldat le plus brave en a toujours besoin; le plus brillant officier ne saurait y renoncer. Que serait votre carrière si elle se bornait à la vie terrestre ? Une longue chaîne de déceptions qui se succèdent avec l'inexorable ennui de la vie présente. Que pouvons-nous, faibles mortels, pour reconnaître les grandes actions et les sublimes dévouements? Qu'est-ce que donne au soldat la patrie reconnaissante ? Un grade, une croix, de stériles louanges. Voilà, pour ceux qui survivent, tout le témoignage de l'estime publique. Mais songez à ceux que la patrie oublie ou qu'elle méconnaît. Mais quand même elle n'en oublierait aucun, ceux qui meurent sur le champ de bataille ne jouissent ni d'un vain grade ni d'une vaine louange. Ils meurent, et leur bravoure reste sans compensation. Ils meurent, et leur nom reste souvent sans honneur et sans gloire. Où serait leur récompense, si l'espérance chrétienne n'avait pas soutenu leur dernier sacrifice et tourné vers le ciel leur dernier regard ?
Rappelez-vous la guerre de 1870 avec toutes ses horreurs et tous ses désastres. Allez visiter les monuments qui en ont consacré la mémoire. Cent mille Français dorment sous la froide pierre que. la patrie
leur a élevée, vingt mille dorment ce sommeil dans la terre étrangère. Mais on n'a pu inscrire sur cette pierre que le nom et la date des batailles, et les martyrs du devoir, les héros de la patrie, sont presque tous sans épitaphe. Interrogez les registres mortuaires, ces registres sont presque tous muets comme des tombeaux. Que de décès constatés d'un seul mot : un soldat inconnu !
Voilà donc tout ce qu'a pu faire la France pour honorer nos soldats ! Àh ! espérance humaine, que tu es trompeuse ! Justice humaine, que tu es imparfaite ! Partout le devoir, nulle part la récompense. Plus le devoir est impérieux, plus la récompense est incertaine. Et quand le devoir commande l'héroïsme, reste-t-il autre chose que la certitude du martyre et de l'oubli?
Oui, il reste quelque chose d'assuré, de permanent, d'éternel. Il reste la gloire que l'espérance chrétienne nous promet, la gloire de l'autre vie, l'espérance qui ne saurait être confondue. C'est pourquoi les patrons des braves sont tous des martyrs, les Maurice, les Barbe, les Victor. Des sacrifices méconnus, des mérites oubliés, des souffrances atroces, du sang répandu que le monde entier ne rachèterait pas, voilà ce qui fait le soldat et le martyr. Mais serait-on soldat, mais serait-on martyr jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à la mort, jusqu'à l'oubli de soi-même, de la postérité et de tout l'univers, sans l'espérance de l'autre vie? Non, les Gaton et les Brutus qui désespèrent après la défaite ne savent que se tuer. Ils ne sauvent ni l'honneur de Rome ni l'honneur des armes, et la patrie qu'ils trahissent devient la proie de l'ambition.