‹ Œuvres pastorales de Mgr BessonChapitre 18 sur 41 · ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE DE SAINTE BARBE · texte numérisé non relu

ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE DE SAINTE BARBE

Je termine par les meilleurs souhaits qu'un évêque puisse faire aux soldats qu'il aime.

Ce sont des souhaits pour votre bonheur et pour le bonheur de vos familles. Mais quelque vifs et quelque sincères que soient ces vœux , il me faut ajouter que vous n'aurez pas sur la terre le vrai bonheur. Prenez les ailes de l'espérance, regardez plus loin ; ici-bas on désire le bonheur, mais, pour en jouir, il faut monter plus haut.

Ce sont des souhaits pour la France. Je souhaite autant que personne qu'elle prospère par le travail, l'économie, l'ordre public, la vraie liberté ; je souhaite plus que personne qu'elle se relève par la foi et par les bonnes mœurs. Mais la France, quelque glorieuse qu'elle puisse devenir, n'est, comme toutes les patries terrestres, qu'un brillant exil. Plus haut, plus haut encore. Ici-bas l'exil, ailleurs la patrie.

Ce sont des souhaits de justice et de gloire. Mais ces souhaits, comme tous les autres, ne peuvent être soutenus que par l'espérance d'une vie meilleure. Icibas des mérites sans nombre, des sacrifices sans récompense, ici-bas le combat, au ciel la couronne.

ALLOCUTION

PRONONCÉE

Le jour de Pâques 1879, aux vêpres de la basilique de Nîmes.

Je ne veux pas, nos très chers frères, prononcer la clôture de la station de carême sans relever les enseignements particuliers qu'elle nous a donnés dans notre bonne ville de Nîmes. Ce n'est pas seulement par la parole que nous avons été enseignés, c'est aussi par les faits et par les exemples. La mort a prêché plus haut encore que l'éloquence humaine dans les chaires de notre cité. Elle est venue derrière les six hommes apostoliques qui se présentaient dans notre palais, il y a six semaines, pour recevoir leur mission. Elle se cachait encore, laissant au zèle et au dévouement toutes les illusions qui soutiennent un dernier effort; mais, dans ces hommes de Dieu, elle avait déjà marqué deux victimes. A peine quinze jours sont-ils écoulés, qu'il nous faut rendre les derniers devoirs au P. Vigourel, prédicateur de Saint-François de Sales, frappé, en descendant de sa chaire, par un coup fatal qui lui a laissé cependant toute la liberté de son âme pour remettre, après quarante-huit heures d'à-

gonie, ses pouvoirs de missionnaire et le compte de toute sa vie apostolique aux mains du souverain juge. Nous l'avons emporté à Montpellier, mais la mort est restée à Nîmes pour nous frapper encore. Le mois n'était pas achevé qu'elle prenait une seconde victime. Le P. Roy n'a eu que le temps de quitter cette chaire pour aller mourir à Marseille, parmi les pères de la compagnie de Jésus, dont il faisait l'édification par ses vertus et l'honneur par la distinction de son caractère et de son talent. Ainsi, de nos six missionnaires, deux ont manqué à la pâque, deux célèbrent aujourd'hui dans les cieux la pâque éternelle.

Ah ! devant ces deux tombes, comment ne pas me souvenir des paroles dans lesquelles David pleurait Saiil et Jonathas, victimes du même combat. Le prophète s'écriait : Ils étaient aimables et beaux pendant la vie, et ils n'ont pas été séparés dans la mort : Arnabiles et décor i in vita sua, in morte quoque non sunt clivisi * . Nos deux combattants évangéliques avaient l'amabilité du caractère et la beauté de l'âme à un rare degré. Je ne redirai point la belle lettre par laquelle notre ami, notre frère, Mgr l'évêque de Montpellier, a célébré les mérites du père Vigourel et remercié la ville de Nîmes des obsèques qu'elle lui avait faites. Mais qu'il me soit permis, comme le prophète l'a fait pour Saiil et Jonathas, de joindre au souvenir du missionnaire de Montpellier celui du missionnaire de Marseille, et de pleurer ces deux grandes victimes des batailles apostoliques. L'un appartenait au clergé séculier, l'autre à la compagnie

1 Sam., il, 23.

de Jésus; le premier révélait par son accent enthousiaste l'enfant du Midi, le second laissait voir dans son mâle et ferme langage le prêtre formé dans les montagnes delà Franche-Comté; tous deux avaient évangélisé de grandes villes, tous deux avaient essuyé de belles larmes dans le secret du saint tribunal, tous deux avaient laissé dans toutes leurs missions un profond souvenir de zèle, de dévouement et de charité, tant était grande l'amabilité de leur commerce, tant leur âme était belle devant Dieu et devant les hommes : Amabiles et decori invita sua!

La vie les tenait éloignés l'un de l'autre sans les séparer; la mort les a réunis. Prêchant la même doctrine, ils s'estimaient sans se connaître, et ce n'est guère que dans cette ville hospitalière que la Providence les a faits se rencontrer. Mais ils ne s'y sont rencontrés que pour y exhaler dans nos chaires le dernier souffle de leur belle âme et montrer ensemble comment on. travaille jusqu'à la fin, comment on tombe sur la brèche, comment on meurt sur son bouclier au service de Jésus-Christ et de l'Eglise. Amabiles et decori pi vita sua9% in morte quoque non sunt divisi.

J'aime à les rencontrer dans ce magnifique et touchant holocauste de leurs dernières prédications. Ils se sont donné la main pour mourir ensemble, comme pour attester qu'ils étaient saintement unis par le même sentiment, la même cause et le même service. L'un, le P. Vigourel représente dans cette immolation suprême le prêtre séculier; l'autre, le P. le Roy, les congrégations religieuses ; tous deux, à quelque ordre qu'ils appartiennent, sont de notre clergé français, de notre clergé national. Qu'on n'essaie point de se-

parer ce que Dieu et l'Eglise ont réuni. Il n'y a dans l'Eglise cle France qu'une voix pour enseigner la vérité, un cœur pour l'aimer, une vie pour la défendre et jusqu'au dernier souffle et jusqu'au dernier soupir. Religieux et séculiers, enfants de saint Ignace, de saint François et de saint Dominique, tous vous ne faites qu'un sous l'autorité des évêques et du pape, qui ne font qu'un avec Jésus-Christ. Non, non, on ne séparera jamais, ni dans la vie ni dans la mort, le prêtre du religieux, l'évêque du pape, la France de l'Eglise, l'Eglise de son Sauveur et de son Dieu. Et c'est pourquoi nous le déclarons, toute notre ambition, toute notre gloire est de vivre, de prêcher, de tomber et de mourir ensemble, la main dans la main, le cœur auprès du cœur, comme ce prêtre et ce religieux nous en ont laissé le touchant exemple. Amabiles et decori in vita sua, in morte quoque non sunt divisi.

Le prophète maudissait la montagne où étaient tombés Saiïl et Jonathas. « 0 monts de Gelboé, disaitil, que jamais la pluie ni la rosée ne rafraîchissent vos coteaux, que jamais on n'y offre les prémices des moissons, puisque c'est là qu'est tombé le bouclier des forts, le bouclier de Saiil, comme s'il n'était pas l'oint du Seigneur. » Pour nous, plus heureux que les prophètes de l'ancienne loi, nous déclarons bénis et sanctifiés les lieux où tombent les combattants de l'Eglise. Leur mort est une grâce pour les peuples qui la voient, cette grâce force les cœurs jusque-là sourds à la voix de l'Evangile, elle touche les esprits les plus durs, elle entraîne des conversions inattendues. Je n'hésite pas à le proclamer ici, toutes nos

paroisses ont reçu cette rosée de grâces et de bénédictions, et c'est pourquoi on célèbre aujourd'hui plus de pâques encore qu'auparavant, on s'y réjouit des retours les plus heureux. Qu'elle soit donc bénie, cette ville de Nîmes, où viennent de succomber deux ouvriers apostoliques ! Qu'elle soit bénie, cette compagnie de Jésus, qui a donné au P. Roy un si éloquent successeur, ne voulant pas que le saint combat du carême, du jubilé et du temps pascal fût un seul jour interrompu! Qu'elle soit bénie, cette congrégation des Pères de l'Assomption, qui a envoyé un de ses meilleurs soldats pour occuper à Saint- François de Sales la chaire où la mort avait frappé le P. Vigourel ! Voilà les soldats de l'Eglise, toujours heureux de reprendre le poste du péril et de l'honneur, toujours prêts à continuer la bataille des âmes.

Nos prédicateurs l'ont vaillamment soutenue et heureusement gagnée, cette bataille glorieuse, non seulement dans les deux paroisses visitées par la mort, mais encore dans les quatre autres paroisses de notre ville épiscopale, non moins chères à notre cœur, à Saint-Charles et à Saint-Baudile, à Sainte- Perpétue et à Saint-Paul. Tout le reste du diocèse marche du même pas. Partout des âmes, jusque-là rebelles, se sont rendues au Seigneur ; partout on a voulu faire son jubilé et en jouir; nous recevons de partout de consolantes nouvelles, bien propres à faire trêve aux préoccupations et aux inquiétudes de l'Eglise. Merci, mon Dieu, merci pour les grâces que vous nous donnez. Merci pour l'Eglise de Nîmes !

Voici la quatrième pâque que je célèbre avec vous. J'avais, il vous en souvient, dans les pâques précé-

dentés, mêlé à mes actions de grâces des avis salutaires et de vives remontrances sur la profanation du jour des Gendres, vous conjurant de ne pas commencer si mal un carême que vous aviez coutume de finir si bien. Aujourd'hui, mes actions de grâces seront presque sans réserve. La joie inconvenante et sacrilège du jour des Gendres a notablement diminué cette année. Les braves ouvriers de notre basilique n'ont pas voulu, ce jour-là, quitter leurs chantiers, la plupart des magasins ne se sont point fermés, et ce n'est guère que nos frères séparés qui ont continué cette déplorable protestation contre le deuil de nos temples et les leçons de la pénitence. Laissez cette joie mauvaise à ceux qui ne connaissent pas la véritable Eglise, ou plutôt priez pour qu'ils ouvrent les yeux sur leurs erreurs, et qu'ils les abjurent, qu'ils rentrent dans le bercail et qu'ils partagent votre bonheur.

Je vous bénis donc pour votre obéissance aussi bien que pour votre foi, peuple élu, cher troupeau, espérance d'un meilleur avenir. Que cette bénédiction descende sur votre tête, au nom du pape qui vous l'envoie; qu'elle demeure sur vous et sur vos enfants, pour les rendre semblables à vous, et que vos communions pascales, si unanimes et si édifiantes, continuent à être la grande consolation de votre évêque, la joie de vos pasteurs, l'exemple de vos familles, l'édification de la terre, l'entretien des anges dans l'éternité. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit.

ALLOCUTION

PRONONCEE

Le jour de Pâques 1880, dans la basilique de Nîmes.

Agréez, mon Révérend Père-1, mes affectueux remerciements pour le bienfait que votre station nous a procuré. Vous auriez pu la finir en nous citant ces mots du discours que vous commentiez si éloquemment dimanche dernier : « Verba qux locutus sum vobis spiritus et vita sunt 2 : Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » L'esprit évangélique n'a pas cessé de circuler dans vos belles conférences, il les a animées et soutenues, il en était l'âme et leur donnait tout leur élan. C'est pourquoi vous n'avez pas cessé d'être exact, simple, élevé, lumineux et vraiment pratique. Vous nous avez fait un bon catéchisme, et c'est par là que vous avez paru si neuf, si utile aux fidèles, si agréable à entendre, si facile à analyser. Le ciel en soit béni ! La chaire chrétienne a encore de grandes gloires, et le P. Lacordaire de vrais disciples.

1 Le P. Souaillard, des frères prêcheurs,

2 Joann,, vi, 64.

Combien de fois ne me suis-je pas dit en vous entendant : Il n'y a ici ni programme qui promette des choses nouvelles, ni auditoire attiré par l'espoir d'entendre une prédication extraordinaire. Vous n'avez pas promis de mettre d'accord la foi avec la raison, pensant qu'elles n'avaient jamais été brouillées, et qu'il suffisait de prêcher la foi dans sa simplicité et dans sa grandeur pour satisfaire la raison la plus exigeante. Vous ne vous êtes pas proposé de réconcilier l'Eglise et les temps modernes, pensant que les temps modernes sont, comme les temps anciens, les tributaires de l'Eglise, et que c'est à notre siècle à faire, comme ses devanciers, acte de respect, d'obéissance et de soumission à l'Eglise, qui ne change ni ne varie , et qui est établie pour annoncer, dans tous les siècles, les mêmes mystères et les mêmes devoirs.

Etrange prétention que celle de la société contemporaine ! Elle fait ses conditions à l'Eglise, d'année en année, presque d'heure en heure, sans s'apercevoir que si l'Eglise acceptait de traiter, il lui faudrait abandonner aujourd'hui un dogme, demain un autre, et, sous prétexte de progrès, reculer et défaillir, de concession en concession, d'abord jusqu'à l'hérésie, puis jusqu'au déisme, enfin jusqu'à l'indifférence et à l'abandon de toute religion et de toute morale. A peine ceux qui se disent les interprètes de l'opinion ont-ils formulé leurs exigences, que l'opinion les désavoue et prend à son service d'autres sophistes plus arrogants que les premiers. Ceux-ci sont dépassés à leur tour, car l'orgueil humain est devenu de la folie, et cette folie tourne au délire. Non, l'Eglise

n'a pas à répondre à de telles Sommations. Tout change autour de l'Eglise, elle seule est immuable. Tout passe au-dessous d'elle, seule elle est debout. Telle aujourd'hui qu'elle était hier, telle elle sera demain, telle jusqu'à la fin des siècles, telle dans la bienheureuse éternité.

Changez, passez, disparaissez, renaissez de vos cendres pour passer et disparaître encore, siècles d'un jour, sociétés d'une heure, dynasties et gouvernements de tout nom; l'Eglise vous instruit, l'Eglise vous avertit , l'Eglise souffre quelquefois au bruyant contact de vos vanités et de vos passions , mais rien n'altérera sa patience, rien ne diminuera sa piété, et pour mourir avec quelque honneur et quelque espérance, les plus fiers politiques, après l'avoir raillée et combattue , seront contraints d'aller baiser sa croix et mourir dans ses bras. Ils y viendront et ils la trouveront toujours la même, toujours intraitable sur les doctrines et toujours pleine de charité pour les personnes; car elle sera toujours reine , elle demeurera toujours mère, et il lui appartient de dire ce que Dieu, son auteur, a, dit de lui-même : « Moi, je suis le roi et je ne change jamais : Ego Dominus et non mutor l.

Combien vous vous félicitez, nos très chers frères, d'appartenir à la véritable Eglise et d'en être aujourd'hui les enfants dévoués et les heureux convives. Autour de vous, tout croule et tombe comme par morceaux; mais vous demeurez au milieu de ces ruines, avec votre vieille foi, vos pieuses pratiques, vos excellentes mœurs, de vrais chrétiens des an-

1 Malach., m, 6.

ciens jours. Nous venons de célébrer ensemble les fêtes de l'Agneau pascal. Ce n'est pas seulement dans cette église, mais dans toutes les églises de Nîmes et du diocèse, que Ton s'est pressé à la table des anges ce matin, et que les hommes ont donné l'exemple, comme il appartient à leur sexe, à leur autorité, à leur influence. 0 jour heureux pour l'évèque de Nîmes! Ces six mille communions d'hommes comptées, il y a quelques heures, dans notre ville épiscopale, sont la gloire de la cité et l'admiration de l'univers. J'en remercie Dieu et, après lui, les ouvriers de la parole sainte qui ont rompu, avec tant d'onction et d'éloquence, le pain de l'Evangile aux foules assemblées, et, avec ces nobles ouvriers, notre excellent clergé paroissial, dont les mains se seraient fatiguées à distribuer le pain de l'Eucharistie, si le zèle des âmes pouvait connaître quelque fatigue. Ainsi nous avons encore, au milieu de nos alarmes, des jours de grâce, de consolation et de paix. Ainsi les bénédictions de Dieu continuent à descendre sur nos contrées, et le vrai bonheur, le bonheur de la foi pratique, y est encore le partage du plus grand nombre.

Vous m'avez autorisé, par votre docilité, à mêler à ces encouragements des avis et des conseils. Je vous dois d'ailleurs la vérité, et j'ai coutume de vous la dire sans embarras et sans détour. Aujourd'hui, c'est mon devoir et mon plaisir de constater que l'abus sacrilège du mercredi des Gendres commence à disparaître de nos mœurs, et que la plupart des familles chrétiennes renoncent à changer ce jour de deuil en un jour de fête, comme on le faisait au grand mépris de la loi de l'abstinence et au mépris

plus grand encore de l'esprit de l'Eglise. Encore quelques efforts, et cette coutume odieuse, reste de l'hérésie, n'affligera plus nos yeux. Je remercie Dieu de m'avoir donné le courage de la combattre à outrance, puisque votre obéissance vous méritera un surcroît de grâces et de bénédictions.

Mais, à côté d'un abus qui finit, il s'en élève un autre contre lequel je dois protester avec toute la force de la parole sainte. Les jeunes gens et les enfants commencent à fréquenter les théâtres, à un âge, à une heure où ils devraient être au catéchisme et aux vêpres. C'est pour éveiller leurs passions naissantes qu'on donne, chaque dimanche, après midi, des représentations qui les attirent et qui les détournent de leurs devoirs. Quel catéchisme y vont-ils apprendre ? Le catéchisme de l'intrigue, de la paresse, de la vanité, du mensonge, comment on se moque de ses maîtres et comment on trompe ses parents, comment on prépare des pièges à l'innocence et comment elle y tombe, en un mot, les sept péchés capitaux avec tous leurs attraits, avec leurs fruits les plus trompeurs et les plus amers. 0 pères, ô mères, ce n'est pas assez de vous sauver, il faut sauver vos enfants. Ce n'est pas assez de venir à l'église à l'exemple de vos ancêtres, il faut vous retourner vers les générations nouvelles et vous assurer qu'elles viennent à votre suite. Eh bien ! regardez et demandezvous où sont, à cette heure sainte, vos enfants et vos petits-enfants. Beaucoup, dès l'âge de douze ans, commencent à s'émanciper de votre tutelle. Ce qu'ils font de la liberté que vous leur laissez, de l'argent que vous leur donnez, de la paresse que vous

autorisez en eux, le théâtre le sait ; le théâtre ne les attend plus, comme autrefois, à rage de vingt ans ; il les; entraîne au lendemain delà première communion, il les pervertit et les corrompt, grâce à l'excès de vos complaisances et de vos faiblesses. Ah! retournez-vous, reprenez-les dans vos bras, mettez-les §ous votre regard, avertissez-les, domptez-les quand on peut les dompter encore, et ne laissez jamais tomber de vos mains, non, jamais, les verges de la correction paternelle.

Voilà, mon Révérend Père, mes regrets, mes désirs et mes vœux. J'en ai mêlé l'expression à celle de vos adieux si pathétiques. Mais ces adieux ne sont pas sans retour. Au revoir ! A bientôt ! Nous vous entendrons encore, s'il plaît au Seigneur. Bientôt vous reviendrez et vous prêcherez, dans notre basilique restaurée et embellie, une foule immense, attentive, pleine de recueillement, où les fils se tiendront à côté de leurs parents. Que Dieu nous donne la consolation de les présider encore en les félicitant d'avoir écouté nos avis ! Que Dieu nous mène et nous conduise tous, sans exception, évêque, prêtres, fidèles, enfants et parents, maîtres et domestiques, sous la bannière de sa croix, à la conquête de nos immortelles destinées. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit- il.

ALLOCUTION

PRONONCÉE

Le jour de Pâques 1881, dans la basilique de Nîmes.

Je viens terminer par une courte harangue et une grande bénédiction cette fête de la Pâque catholique, où je trouve tous les ans la preuve toujours plus vivante de l'esprit de foi qui anime cette cité et qui s'étend du centre à toutes les extrémités du diocèse.

J'en bénis le Seigneur, et après lui j'en remercie les missionnaires de la parole sainte. Les uns appartiennent à la compagnie de Saint-Ignace, de Saint-François et de Saint-Dominique ; les autres, aux vénérables chapitres du Languedoc ou de la Provence; plusieurs, à notre clergé paroissial. Leur zèle, leur science, leur dévouement, sont au-dessus de tout éloge; la chaire de notre cathédrale ne sera pas louée plus que les autres dans un ministère où il n'y a d'honneur et de louange que pour Dieu, mais vous en serez vous-mêmes les panégyristes en gardant un souvenir profond de la parole exacte, ferme, lumineuse, que vous avez en-

tendue, et pour que l'écho en soit plus durable, je vous avertis, comme l'apôtre saint Pierre le faisait après avoir prêché les mystères de la mort et de la résurrection de Notre-Seigneur, qu'il faut vous tenir prêts à rendre compte( devant les hommes de l'espérance que la fête d'aujourd'hui a mise dans vos âmes : Parati semper ad satisfactionem omni poscenti rationem de ea quse in vobis est spe *.

C'est l'espérance du salut que la Croix nous donne, car Jésus-Christ est mort pour tous les hommes : Pro omnibus mortuus est Christus 2.

C'est l'espérance du Ciel qui fait ouvrir et palpiter vos lèvres dans la communion, car en y déposant le corps et le sang de Jésus-Christ, le prêtre vous déclare que ce corps et ce sang vous garderont pour la vie éternelle.

C'est l'espérance de la résurrection que nous chantons, car Jésus-Christ n'est ressuscité que pour ressusciter à son exemple chaque chrétien dans sa famille, chaque citoyen dans sa cité, chaque nation dans l'univers, et l'univers tout entier ici-bas dans la grâce, au ciel dans la gloire.

Ces espérances n'ont rien de commun avec la nature ou la politique; ce ne sont pas les espérances du temps. Celles-ci, tout les confond, tout les renverse, tout les écrase aujourd'hui. Jamais Bossuet n'aurait pu dire avec plus de raison : Tout est abattu, tout est désespéré. Mais là où l'homme succombe, le chrétien se relève. L'Eglise ne donne ni l'or, ni les

1 /. Petr., m, 15.

2 //. Cor., v, 15.

places, ni le crédit. Mais elle a quelque chose à donner encore, si peu accréditée qu'elle soit auprès des puissances de ce monde. Il lui reste l'espérance irréfutable que le Christ a rapportée du ciel et dont il Ta faite la dépositaire, l'espérance de la grâce et de la gloire. Ce qu'elle a, elle le donne, et c'est assez pour que l'âme la plus malade se guérisse, rien qu'à l'entendre, quand elle lui dit, comme saint Pierre au boiteux qui mendiait à la porte du temple : Lève-toi et marche : Surge et amaqlu *.

Voilà nos espérances, rien n'a pu les dompter depuis ce jour à jamais mémorable où elles ont été affichées, à midi, sur la croix du Calvaire, en grec, en hébreu et en latin, dans les trois langues que parlait le monde, au-dessus de la tête d'un Juif crucifié. C'était le 15 avril de Fan 33 de notre ère, sous le règne de Tibère, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée pour les Romains. Ce Juif crucifié se nomme le Verbe dans là langue du Ciel, Jésus-Christ dans la langue de la terre. Il mourut après trois heures d'agonie, pour satisfaire à la justice de Dieu son père, et pour assurer le salut éternel des hommes. A ce jour fameux, à ce moment suprême, le voile du temple se déchira, le soleil s'obscurcit, les morts sortirent de leur tombeau, et le centurion qui avait présidé au supplice descendit de la montagne en se frappant la poitrine et en disant : Cet homme était véritablement le fils de Dieu : Vere filius Dei erat iste *.

1 Marc, n, 9.

2 Matth., xxvn, 54.

Eh bien ! dix-huit siècles après, le 15 avril de Tan de grâce 1881, jour pour jour, date pour date, dans l'anniversaire de ce grand deuil et de cette grande tristesse, il s'est rencontré de soi-disant libres penseurs qui ont voulu rompre avec cette tristesse dix-huit fois séculaire et ce deuil universel. Ils se sont réunis dans un festin joyeux, en mémoire de ce déicide. Ils l'ont célébré le verre en main et le blasphème aux lèvres, faisant ainsi ce que n'avaient pas fait ni Hérode dans sa corruption, ni Gaïphe dans sa rage, ni Pilate dans sa politique ; revisant ainsi le procès du Christ ; enfin déclarant, par ce repas sacrilège, que sa mort était juste, sa religion une imposture, votre foi une illusion, et vos larmes saintes le comble de l'ignorance, de la superstition et de la folie ! N'est-ce pas là la joie de l'enfer et le banquet de l'éternel désespoir?

Voilà donc où nous en sommes après dix-huit siècles de christianisme ! Le soleil, qui a pâli devant le déicide, ne pâlit point devant le sacrilège, car ce Dieu qu'on insulte veut, dans sa miséricorde, faire luire le jour jusqu'à la fin sur les méchants comme sur les bons; car jusqu'à la -fin de leur vie ces profanateurs peuvent, de leur dernière pensée et de leur dernier regard, se tourner vers lui, implorer sa croix et s'entendre dire, comme le bon larron : Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis.

Mais la croix qu'on bafoue, c'est le drapeau de votre espérance ; c'est à vous, justes qui m'écoutez, de le laver de cet outrage à force d'adoration ; c'est à vous, froment de Jésus-Christ, de vous démêler de cette paille destinée au feu ; c'est à vous de vous sau-

ver de ce déluge d'impiété qui monte de toutes parts. Réfugiez-vous avec votre famille dans l'Eglise, cette arche sainte qui montera toujours plus haut que les flots débordés, et qui n'achèvera sa course qu'après avoir déposé le dernier fils de l'homme sur les rivages de l'éternité. Regardez-la flotter au sommet des vagues révolutionnaires. Gomme elle est sûre dans sa marche, ferme dans ses mouvements, grande et belle à voir au milieu des tempêtes qui l'assaillent ! Elle chante toujours, la main sur la croix, comme appuyée sur le timon de l'invincible navire. Elle chante, parce que Noé la guide et la soutient, vicaire visible du Dieu invisible qui a bâti cette arche mystérieuse pour le salut du genre humain. Elle chante aujourd'hui Y Alléluia de la résurrection, comme les premiers chrétiens l'ont chanté dans les catacombes, les martyrs sur l'échafaud, vos pères dans les prisons de la Terreur.

Après dix ans d'exil inutile et de massacres odieux, c'est le jour de Pâques 1802 que l'Eglise de France a rouvert ses temples et qu'elle y a chanté Y Alléluia de sa résurrection. On ferme aujourd'hui les portes sur nous , de peur que les échos des rues et des places ne redisent l'hymne d'espérance : qu'importe aux anges, qui percent les nues et qui viennent prendre sur vos lèvres l'accent de cette immortelle louange ; qu'importe au ciel , où ils la reportent avec l'encens de nos tabernacles ? On n'atteindra pas plus les ailes de notre âme que l'oiseau qui plane dans l'immensité. On ne scellera pas plus nos lèvres qu'on n'a scellé le tombeau du Christ, Notre âme ne sera jamais captive, car elle regarde, d'aussi

haut que le Christ ressuscité, les gardes qui dorment, le sceau de l'Etat qui se brise, et la pierre roulée inutilement à l'entrée du sépulcre. En haut les voix et les cœurs, et soyons toujours prêts à rendre compte aux hommes de l'espérance qui vit en nous : Parati semper ad satisfaotionem omni poscenti rationem de eà qu3B in vobis est spe.

Les docteurs de l'ignorance moderne vous demandent tous les jours, en vous raillant, ce que sont devenues vos espérances et quels fondements le progrès leur laisse aujourd'hui. Eh bien, rendez-leur guerre pour guerre et faites-les rougir d'être descendus si bas en croyant monter toujours.

Cette orgueilleuse raison se pique d'avoir poussé jusqu'au comble les calculs des mathématiques et les analyses des sciences naturelles. Elle voit mille étoiles par delà celles qui frappent nos regards, elle marque leur place, elle mesure leurs rayons, elle détermine leur poids, elle dit : L'espace est ma conquête. Ecoutez-la encore : elle pénètre chaque jour plus avant dans la connaissance des êtres les plus inaperçus , analysant la goutte d'eau qui tremble sur un brin d'herbe, décrivant les frêles couleurs du papillon à peine éclos, saisissant, presque à l'infini, les nuances les plus délicates dans les plus faibles objets, et s'écriant : J'ai tout étudié et tout découvert , depuis le cèdre jusqu'à l'hysope; mes procédas scientifiques sont infaillibles, je saurai tout, j'enseignerai tout, et tous les secrets de la vie m'appartiendront, et dans les hauteurs des cieux et dans les profondeurs des abîmes.

Et voilà cependant que cette science , si profonde

quand il s'agit de la matière, se trouble, s'embrouille et n'y voit plus quand il s'agit de l'esprit. Sa méthode, ses procédés, ses conquêtes, dont elle est si fière, elle ne veut plus s'en servir pour affirmer dans Tordre spirituel ce qu'elle distingue et ce qu'elle classe si bien dans l'ordre matériel. Elle en est arrivée à confondre Dieu avec le monde, l'homme avec la bête, l'âme avec le corps. Et c'est là la punition de son orgueil, la marque de son infériorité, les signes de son désespoir.

Ce que les païens avaient connu , elle l'ignore. Ce que soixante siècles ont constaté, elle le nie. Ce que Socrate et Platon ont affirmé aux anciens; ce que Pascal, Newton, Voltaire lui-même, ont répété aux modernes, le nom de Dieu, l'origine de l'homme, l'existence de l'âme , ou elle le tait, ou elle le défigure, ou elle le met en doute. Ces hommes de rien n'auront dans l'histoire ni un nom, ni une place, ni l'honneur d'une seule découverte. On ne se rappellera ces Erostrates que pour dire qu'ils ont mis Dieu au rang des fables , l'homme plus bas que les brutes, l'âme au nombre des hypothèses inutiles, et qu'en confondant ainsi l'esprit avec la matière, ils ont, ces analystes si consommés et si délicats, fait descendre le xixe siècle au-dessous des sauvages , qui se prosternent du moins devant le soleil pour adorer quelque chose.

Ah ! rendez-nous maintenant des comptes à votre tour. Qu'avez-vous fait des espérances de la philosophie païenne et de toutes les démonstrations de l'école spiritualiste ? Qu'avez-vous fait des livres qui font le plus d'honneur à l'homme et des vérités

que sa droite raison le conduisait à découvrir et à proclamer ? Cette raison, vous l'avez écourtée, pervertie, désespérée. Et pour en revenir au souvenir biblique du déluge, vous l'avez rendue impuissante à se sauver de l'abîme, semblable au corbeau qui, une fois sorti de l'arche , s'abîma dans la tempête universelle. Il n'y a plus de salut que pour l'âme chrétienne, qui, semblable à la colombe, revient chercher pour sa raison éperdue un abri dans l'Eglise. C'est là que le sens commun réside aujourd'hui au milieu du naufrage universel. C'est de là que sortira un jour la vraie philosophie. Ce jour-là, les grandes eaux de l'impiété et de la folie se seront retirées de la terre ; la philosophie reparaîtra comme la colombe, avec le rameau verdoyant de l'espérance ; elle le plantera au seuil de nos écoles régénérées ; et l'Eglise sera publiquement félicitée de n'avoir pas désespéré de la raison humaine. Voilà l'espérance qui vit en nous, et elle est aussi vive, aussi ferme, aussi profonde que l'espérance chrétienne.

Cette espérance immortelle, c'est votre tradition, c'est votre trésor, c'est votre tout, c'est le patrimoine sacré que vous avez, reçu de vos pères et que vous transmettrez à vos enfants avec la fidélité qui vous honore. Mais n'oubliez pas que vos enfants ne la garderont qu'à force de science, de courage, de persévérance et de piété. Ni la routine, ni l'usage, ni vos propres exemples, ne suffiraient à les sauver, s'ils n'étaient pas en état de défendre l'espérance chrétienne contre les fausses doctrines. Les mauvais livres, les mauvais journaux, les mauvais discours, les provoquent dès l'âge le plus tendre à sortir de la voie

où vous êtes et à renoncer au Dieu de leur catéchisme, sous prétexte que son culte est incompatible avec le progrès du siècle. C'est contre de tels sophismes qu'il faut les prémunir, les armer, les cuirasser, non seulement d'honneur français, mais de science chrétienne. Quand la flamme de l'espérance pâlit ou s'éteint au milieu de tant de familles, prenez garde au moindre souffle qui pourrait sortir d'une bouche incrédule. Non seulement il faut faire à cette flamme sacrée un abri inviolable au fond de vos consciences, mais vous devez l'entretenir, dans le sanctuaire domestique, par la prière commune, par la lecture de nos apologistes et de nos docteurs, par un commerce perpétuel avec le catéchisme et avec le prêtre. L'espérance est à ce prix. Il faut que vos enfants et vos petits-enfants deviennent, à leur tour, d'irréfutables docteurs et d'invincibles apologistes ; car c'est maintenant plus que jamais que Ton vous demandera ce que vous espérez et pourquoi vous espérez encore ; c'est maintenant plus que jamais que vos enfants seront forcés d'en rendre raison à eux-mêmes et aux autres : Parati semper ad satisfactionem omni poscenti rationem de ea qux in vobis est spe.

Je termine en vous donnant pour la vie présente une espérance que vous accueillerez, j'en suis sûr, avec une vive joie. Voici la troisième Pâque que nous célébrons dans cette cathédrale provisoire, dont l'enceinte est trop étroite pour nos grandes solennités et pour les manifestations de votre foi. Mais, s'il plaît à Dieu et à sa sainte Mère, la vieille basilique de Notre-Dame, consacrée par le pape Urbain II, ne tardera pas à se rouvrir. Vous la verrez toute parée des

grâces d'une noble architecture, et les rides du temps, mêlées dans cette robe nouvelle aux fleurs de Fart moderne, n'en auront que plus de grandeur et de majesté. Dieu a visiblement soutenu notre faiblesse en nous continuant le concours des pouvoirs publics pour achever, en moins de quatre ans, une telle entreprise. Qu'il nous bénisse, qu'il nous aide, qu'il nous permette d'en poser les dernières pierres. Il vous sera donné, j'en ai la confiance, d'y célébrer l'an prochain la fête de Pâques et d'y chanter en chœur Y Alléluia de l'espérance chrétienne. C'est la grâce que nous vous souhaitons en la demandant pour nous-même, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

ALLOCUTION

PRONONCÉE

Le 21 novembre 1880, au grand séminaire de Nîmes.

Conserva me, Domine, quoniam speravi in te. Gonservez-moi, Seigneur, parce que j'ai espéré en vous.

(Ps. xv.)

Vous entendez dans ces paroles les débuts du psaume que nous venons chanter ensemble au pied de ces autels, en renouvelant ensemble les promesses de notre clèricature.

Je viens l'entamer au milieu même de mon chapitre et de mon clergé, dans ce séminaire dont Messieurs de Saint-Sulpice ont si heureusement accepté la conduite. Nous nous associons par là aux prières et aux sentiments de toutes les maisons que cette vénérable compagnie tient dans les deux mondes. C'est le jour de la Présentation de la sainte Vierge au temple qu'elle a choisi pour faire cet acte solennel. Laissons-nous guider par cette tradition séculaire, et présentons-nous tous devant les tabernacles

en laissant tomber de notre cœur et de nos lèvres les accents de l'espérance : Conserva me, Domine, quoniam speravi in te.

Fut-il jamais plus opportun de crier vers Dieu et d'implorer sa miséricorde? Tout nous manque, tout nous est contraire ; les fragiles appuis de la terre et des temps achèvent de se briser sous la main qui les cherche; les hommes ont juré de nous perdre; Dieu seul nous conservera, s'il le veut, malgré leurs complots; c'est en Dieu seul que le clergé espère aujourd'hui.

Il est notre Seigneur , notre roi , notre père. Nous ne sommes rien sans lui, mais lui n'a besoin ni de nous ni de nos biens. Dans sa souveraine indépendance, il se suffit à lui-même, et le monde est à ses yeux comme s'il n'était pas. Il voit tout passer sans passer jamais ; tout change autour de lui, et il ne change pas ; et cependant, dans le concert éternel que les créatures forment à ses pieds , il daigne prêter l'oreille aux louanges des hommes ; il distingue parmi ces louanges celles du clerc qui s'est voué à son service et qui lui dit avec l'accent du Prophète : Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu : Dixi Domino meo : 'De-us meus es tic, quoniam boiiorum meorum non eges.

Dieu n'a pas besoin de nos biens, mais il daigne agréer les efforts que nous faisons pour son Eglise et l'appui que nous prêtons aux saints qui habitent la terre. Ces saints, ce sont les méconnus, les pauvres, les affligés, les persécutés, les malheureux. C'est notre saint-père le pape, son vicaire sur terre, devenu de nos jours, par ses disgrâces,, la ressem-

blance véritable du Christ. C'est le moine que Ton dépouille et que Ton bannit; c'est la religieuse que l'on accable d'outrages. C'est l'Eglise militante, en un mot, avec toutes les épreuves de sa foi, de son espérance et de son amour. Voilà les saints que Dieu nous appelle à courtiser et à servir. Laissez éclater les manifestations de votre fidélité, Dieu les glorifiera : Sanctls qui sunt in terra ejus mirificavit omnes voluntates meas in eis.

Pendant que nous nous fortifions dans ce glorieux service, les ennemis de l'Eglise multiplient leurs crimes, et leur faiblesse croît avec leur audace et leur scélératesse. Babel monte, mais déjà elle chancelle sur sa base impie. Ils le voient, et, avant d'être accablés sous ses ruines, ils veulent jouir. Voilà pourquoi ils se précipitent à la curée des plaisirs et des honneurs. Ils veulent régner. Voilà pourquoi, selon l'expression d'un poète qui s'est souvent inspiré des livres saints, on les voit

S'empresser ardemment A qui dévorera ce règne d'un moment.

Ah ! que leur perte s'accélère avec leur injustice et leur impiété, et qu'ils tombent enfin d'une grande chute. Multiplicatx sunt infirmitates eorum ; postea acceleraverunt. Félicitons-nous de n'avoir pas appartenu à leurs assemblées ; c'est la chair, c'est le sang qui y triomphe; et nous, nous sommes les fils de l'esprit. Oublions leurs noms, et quelque puissants qu'ils paraissent, n'allons jamais les implorer. Non congregabo conventicula eorum de sanguinibus, neo memor ero nominum eorum per labia mea.

Ils ont fait de la tribu sainte l'objet de leur dérision , et le nom qui la distingue leur est en horreur. Ils en ont perverti le sens pour raccommoder aux préjugés du jour, et ils nous ont désignés, par le titre même de notre gloire, aux traits acérés des méchants. Eh bien ! que ce titre nous flatte et nous honore autant qu'il les exaspère. Nous sommes les clercs du Seigneur ; notre cléricature fait notre joie, et nous ne dissimulons point nos espérances cléricales. Ces mots signifient sort et partage. Notre sort est vraiment le plus digne d'envie. Nous avons renoncé à l'héritage de ce monde pour entrer dans l'Eglise. Tout ce que nous quittons ici-bas, Dieu nous le rendra dans le ciel. Notre héritage, c'est Dieu, et le calice auquel nous venons boire, c'est le calice d'amertume qu'il a bu lui-même sur la croix. Prenons, vidons cette coupe sacrée ; après le fiel et l'absinthe, nous y trouverons le sang du Sauveur. Oh! la glorieuse part ! oh! les ineffables délices! Dominus pars hœreditatis mese et calieis mei, tu es qui restitues hœreditatem meam mi/iL

Ne nous lassons point de le redire, nous avons choisi la meilleure part. Demandez-le à ces vétérans du sanctuaire qui viennent, après quarante ans, renouveler en ce jour les promesses de leur fidélité; à ces maîtres qui vont vous précéder à l'autel. Chaque année, ils bénissent leur partage, ils le déclarent le plus glorieux de tous. A mesure que vous avancerez dans la carrière, vous le bénirez vous-mêmes davantage. Et si quelqu'un d'entre vous la quitte avant de s'y engager sans retour, ah ! je puis bien le lui prédire, même en devenant heureux dans le monde, il

le sera moins encore que s'il était resté dans le sanctuaire. Il aura pour cette cérémonie sainte des regrets et des larmes, et il dira plus d'une fois en passant à la porte de ce séminaire : Que n'y suis-je resté! C'était là qu'était l'héritage de gloire et de bonheur : Furies ceciderunt mihi in prœclaris, etenim hsereditas mea prœclara est mihi.

Bénissez donc le Seigneur qui, en vous appelant ici, vous a donné l'intelligence de la vraie gloire et du vrai bonheur. Sans doute, les passions ne sont pas éteintes en vous, mais vous avez la croix pour les combattre et pour les vaincre, mais vous marchez en la présence du Seigneur, mais le Seigneur est à votre droite, mais vous vous appuierez sur lui et vous ne serez pas ébranlés. Allons ! chantons l'hymne des combats et de la victoire : Benedicam Dominum qui tribuit mihi intellectum, insuper et usque ad mortem inorepuerunt me renés mei. Je vous le dis dans la langue de Racine, cet imitateur inimitable du Prophète :

Partez, enfants d'Aaron, partez ; C'est votre roi, c'est Dieu pour qui vous combattez.

Providebam Dominum in conspectu meo semper} quoniam a dextris est mihiy ne cornmovear.

Vous n'êtes encore qu'au départ, mes jeunes amis; mais s'il faut quelque grand spectacle pour animer et soutenir votre vaillance, regardez, celui que cette ville vous offre est assez beau et assez consolant. A quelques pas de cet asile saint, dans une autre maison religieuse, agonise et meurt un grand serviteur de Dieu. Il y a cinquante ans que le P. d'Alzon

a fait ses premières promesses cléricales. Avec quelle force il les a tenues ! Avec quel honneur il en a porté le poids! Quel esprit et quel cœur! Quelle noblesse et quel détachement ! Quel amour de Dieu, de l'Eglise et de la France! Et maintenant qu'il approche du port, quelle douceur, quel calme, quelle paix souriante et profonde ! 0 merveille ! ô signe d'une véritable prédestination! Dans le cours de sa carrière, personne n'a été mêlé comme lui aux tempêtes qui ont assailli l'Eglise. Personne n'a élevé plus haut que lui la voix au milieu des manœuvres de l'équipage, se tournant vers Pierre et entraînant, dans ce mouvement d'amour, ses amis, ses élèves, ses collaborateurs, ses confrères, et, pour le dire en un mot, toute cette France du Midi si impressionnable et si religieuse. Eh bien ! voilà que Dieu nous l'enlève au plus fort de l'orage. Pendant que nous nous débattons contre les flots et les vents, le P. d'Alzon, averti que l'heure de son débarquement est venue, s'endort avec confiance dans les bras de son divin Maître, qui semble lui-même endormi. Oh! ne le réveillons plus dans cette agonie qui s'achève. Il voit le port, il le salue, il va y entrer, il se présentera clans le temple éternel le jour même où la sainte Vierge fut présentée au temple de Jérusalem. Son cœur est dans la joie, et c'est à lui de finir maintenant le psaume de la cléricature : Propter hoc lœlatum est cor meum ; sa langue tressaille d'allégresse : Exultavit lingua mea, et sa chair va reposer dans le tombeau de l'espérance chrétienne : Insuper et caro mea requiescet in spe. Il part en chantant sa future résurrection : Quoniam non derelinques animam meam in

inferno, nec dabis sanctum tuum vider e corruptionem 4.

Puissions-nous tous remercier un jour le Seigneur de nous avoir fait connaître nos voies comme il les fît connaître à ce religieux mourant : Notas mihi fecisti vias vit%.

Acceptons que la tristesse voile aujourd'hui notre front et qu'un vêtement de deuil soit jeté sur nos épaules ; notre revanche sera glorieuse, car dans le ciel notre visage s'illuminera des clartés de Dieu même ; nous serons transfigurés en lui sitôt qu'il se découvrira devant nous ; les délices nous inonderont comme un torrent; nous monterons à sa droite sur un trône de gloire, et cette gloire et ce bonheur n'auront point de fin : Adimplebis me l&titia cum vultu tuo, delectationes in dextera tua usque in fïnem.

Gloire à Dieu ! Gloria Patri , et Filio , et Spiritui sancto !

J'achève cette doxologie en empruntant un cantique de Racine :

Que son nom soit béni, que son nom soit chanté, Par delà les temps et les âges, Et par delà l'éternité.

Sicut erat inprincipio, et nunc, etsemper, et ins%cula sxculorum. Amen.

1 Le P. d'Alzon mourut le jour môme de la Présentation, à midi, une heure après ce discours.

ALLOCUTION

PRONONCEE

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