A L'OUVERTURE DES ÉCOLES LIBRES DE NIMES
Le 3 juin 1881.
C'est pour la seconde fois, nos très chers frères, que j'apporte dans ces lieux l'eau sainte et les prières de l'Eglise.
Il y a cinq ans, j'ai bénit la première pierre de cette maison, au milieu des disciples de saint François, qui entreprenaient de la bâtir pour en faire un couvent de leur ordre, agréable à Dieu, cher au peuple, et destiné, par sa noble et sévère architecture, à être un des ornements de cette religieuse cité.
Aujourd'hui la maison est achevée, mais ce ne sont pas les disciples de saint François qui en sont les premiers hôtes. Voici les Frères des Ecoles chrétiennes, les cloîtres sont devenus des classes, et treize cents enfants, l'élite et l'espoir de nos familles nîmoises, animeront de leurs leçons et de leurs jeux ces murs qui étaient faits, ce semble, pour des veilles recueillies, des chants solitaires et des prières silencieuses.
Que la Providence est merveilleuse dans ses desseins, et comme elle nous témoigne par un secours inattendu sa bonté paternelle ! En attendant qu'il soit
donné à nos chers récollets de prendre possession du couvent bâti par leurs mains, ce couvent sera l'asile des disciples du vénérable la Salle et l'école des petits enfants. Venez, tout est prêt, enfants chéris du ciel. L'air pur, le soleil vif, les salles vastes et bien aérées, l'heureux aménagement des classes, tout convie à l'étude, à la discipline, au contentement parfait que l'élève chrétien doit apporter quand il vient à l'école, aux regrets qu'il doit emporter quand il la quitte. J'ai supplié le Seigneur d'éloigner de cet asile tout ce qui pourrait en troubler la paix. J'ai chassé; par la vertu de l'eau bénite, les démons ennemis de votre repos et de votre salut. J'ai conjuré le Seigneur de faire de cette maison une maison de prière, de science, de vertu et de perfection.
Je n'ai pas besoin de vous exhorter, chers et vénérables instituteurs de cette jeunesse chrétienne. Vos preuves sont faites, et l'épreuve à laquelle vous êtes soumis n'a fait qu'épurer votre cœur, élever votre esprit, fortifier vos généreuses volontés, retremper dans le creuset de la tribulation l'institut tout entier. Vous sortirez de cette épreuve plus chers que jamais à notre cité, à la France, à l'Eglise, et, j'ose le dire, à l'humanité tout entière, qui salue en vous, d'un pôle à l'autre, les modèles des instituteurs chrétiens.
Mais c'est vous, mes chers enfants, que je doisf avertir en ouvrant cette école. Vos maîtres ont le devoir de vous enseigner, de vous corriger et de vous donner le bon exemple. Votre devoir, c'est d'avoir pour eux respect, amour, obéissance filiale, reconnaissance éternelle. C'est pour vous que l'Eglise a béni les vœux qui les enchaînent à votre service;
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pour vous qu'elle les revêt du froc qui les signale au mépris des impies ; pour vous qu'elle les soutient au milieu des injustices; pour vous qu'elle les venge de la raillerie, du dédain, de la calomnie et des injures. Votre fidélité est la seule récompense de leur courage et de nos sacrifices. Evêque, curés, prêtres et fidèles, pères de famille, nous tous qui avons mis la main à cette œuvre, nous serons assez payés de nos soins si vous demeurez chrétiens.
Tout vous oblige aujourd'hui. L'intérêt public dont vous êtes l'objet, les vives sympathies que vous avez rencontrées dans tous les rangs, la popularité dont jouissent nos écoles nouvelles, les grandes espérances que nous fondons sur leur avenir, les aumônes avec lesquelles nous les avons bâties, la responsabilité sainte qui pèse sur tous ceux qui répondent de vous et qui affirment que vous êtes dignes d'être encouragés, abrités, élevés, au prix des plus grands sacrifices.
Ces sacrifices, nos frères séparés les comprenaient, il y a cinquante ans, avec une largeur d'esprit et une générosité d'âme qu'il faut rappeler pour l'honneur de leur nom. Je vous citerai le témoignage d'un homme de bien, en qui il y avait l'étoffe d'un homme d'Etat, et que tous les gens de bien ont accompagné naguère à sa dernière demeure. Il administra longtemps la ville de Nîmes avec une haute raison, une impartialité bien méritoire et un véritable esprit de conciliation et de paix. M. le baron Girard disait des Frères des Ecoles chrétiennes : « J'en ai trouvé seize en entrant à la mairie de Nîmes, j'en ai laissé trentedeux en la quittant : c'est un des plus grands bienfaits et des meilleurs souvenirs de mon administra-
tion. » Agréez, chers Frères, ce témoignage qui honore également et celui qui Ta rendu et ceux qui ont mérité de le recevoir. M. Girard tenait ce langage à Saint-Jean-de-Bruel, aux confidents de sa retraite et de sa vieillesse, dans les jours d'été qu'il passait chaque année à sa maison des champs. Nous avons recueilli ces paroles il y a quelques jours à peine, et nous les déposons pieusement sur sa tombe, comme un hommage à votre mérite et comme une couronne pour sa vertu.
Pourquoi ne citerais-je pas une autre parole de cet homme de bien? Il nous a dit à nous-même : « L'Eglise seule est debout; l'Eglise peut attendre, parce qu'elle sait souffrir. Puisse-t-elle nous défendre ! »
Eh bien ! ce noble vœu exprimé par un de nos frères séparés, nous venons l'accomplir aujourd'hui. C'est la défense de l'enfance et de la jeunesse que nous avons entreprise. Frappé comme par la foudre, le 21 avril dernier, dans nos douze écoles, nos cinquante-trois maîtres et nos trois mille élèves, nous avons fait comme l'hirondelle dont le nid a été abattu dans la tempête, et sans perdre notre temps à nous récrier et à nous plaindre, nous n'avons songé qu'à rassembler nos petits et à mettre toute la couvée à l'abri de l'orage, sous les ailes de la religion et de la liberté. En moins de six semaines tout se répare, tout est rétabli, et l'Eglise, qui seule est debout, n'a eu qu'à se baisser pour emporter dans les plis de son manteau ces enfants qui demeuraient sans école et sans maître.
N'est-ce pas Dieu qu'il faut en remercier en nous écriant d'une commune voix : A Domino factum est
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istud, et estmirabile in oculis nostris \. Huit congrégations religieuses ont donné asile aux jeunes filles; les sœurs de la Charité ont un refuge tout prêt, dans un vaste hôtel acheté à deniers comptants, par une noble dame dont la haute vertu s'offenserait de mes éloges; nous avons ouvert aux chers Frères notre Maison de la Jeunesse ; mais cette maison est insuffisante, il faut bâtir, nous bâtissons, et, au mois d'octobre prochain, la résidence de nos chers instituteurs ne laissera plus rien à désirer. Les quartiers de Sainte-Perpétue, de Saint-Paul et de Saint-François attendent une école. Le terrain est acheté, et vous pouvez voir déjà les premières assises de l'édifice. Mais l'école que nous ouvrons aujourd'hui pour les trois paroisses de la cathédrale, de Saint-Charles et de Saint-Baudile, suffira, jusqu'à la fin de l'été, aux besoins de toute la ville. Les Frères s'imposent une tâche extraordinaire. Cinq heures de classe le matin et cinq le soir. Aux élèves du matin, des devoirs qui les retiendront chez eux jusqu'au soir; aux élèves du soir, une tâche à remplir, dans la matinée, dans la maison paternelle. A tous les mêmes soins et la même bonté, afin que tous aient le même zèle et la même ardeur. Ainsi marchera dans l'étude et dans la religion le grand peuple de nos écoles. Il sera tout entier instruit, surveillé et mis sous le joug d'une salutaire discipline. Encore une fois, remercions-en le Seigneur, car il a fallu sa grâce pour entreprendre et mener à bonne fin un si grand ouvrage : A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris.
1 Ts. cxvn, 23.
Nos écoles ainsi restaurées appartiennent à l'Eglise et ne relèvent que d'elle. L'Eglise en demeure la gardienne, la maîtresse et la reine. Point d'enseigne politique. Un seul drapeau flotte sur ces murs. Ce drapeau, c'est la croix. C'est la croix qui a marché devant nous quand nous parcourions tout à l'heure cette enceinte scolaire et que nous appelions à notre aide les anges et les saints protecteurs de cette cité. C'est la croix que les Félix et les Baudile plantaient ici il y a seize siècles. C'est la croix qui a vu passer les dynasties, les institutions, les lois, les empires, et seule elle est demeurée la même au milieu de tous ces changements. C'est la croix qui restera seule jusqu'aux derniers jours du monde, parce que seule elle n'a rien à redouter ni de l'homme, ni du démon, ni du temps. Venez sous cette enseigne qui ne change jamais. Vous y trouverez la science, la vertu, l'honneur et la liberté.
Ai-je besoin de vous dire le programme de nos écoles ? Ce programme n'a rien de moderne. La prière pour commencer la classe et pour la finir, le catéchisme tous les jours; et avant toutes les histoires, l'histoire sainte, qui n'est point une fable ni une légende, mais l'histoire authentique et fondamentale par où commencent, sous tous les soleils, les origines de tous les peuples et les premiers récits de toutes les nations.
C'est avec de tels livres élémentaires que nous enseignerons à lire, à penser, à écrire, bien assurés qu'au sortir de nos écoles vous serez, mes chers enfants, instruits et vertueux, heureux de bien faire, jaloux de le montrer, catholiques sincères, vrais
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Français, parfaits Nîmois de la vieille roche et de la bonne marque.
Un jour, le frère Philippe, de grande mémoire, se présenta à l'audience de Pie IX, et le pape, faisant allusion à la multiplication des pains, l'interrogea avec un sourire dans la langue de l'Evangile : Unde, Philippe, ememus panes ut manduoent hi { ? Gomment, Philippe, achèterons-nous assez de pain pour faire manger tout ce peuple? — Très saint-père, répondit le très honoré supérieur, voici du pain pour quelques jours, et il déposa entre les mains du pape une magnifique offrande.
Et vous, nos très chers Frères, agréez qu'un évêque vous rende ce que vous avez donné au pape. Voici du pain pour trois mois. Ce pain, je l'ai recueilli dans ma dernière tournée épiscopale, dans les églises, le long des chemins, partout où l'on savait que passait Tévêque de Nîmes. J'ai rencontré des groupes de femmes ou d'enfants qui arrêtaient ma voiture au passage et qui remettaient en mes mains d'abondantes aumônes, en échange de mes bénédictions. Il y a dans cette offrande le denier du pauvre, de l'écolier, du domestique, du malade, de tous les amis de notre Dieu. Il y a l'or du riche avec le regret qu'il a de ne pouvoir donner davantage, parce qu'il lui faut donner partout. Il y a les présents des vieilles familles chères à nos montagnes, comme les d'Assas et les Montcalm. Il y a de sympathiques offrandes venues de Paris, de Lyon, de Rouen, de la Comté et de la Normandie, partout où notre voix a trouvé des
1 Joann.t vi, 5.