DE LA MAITRISE DE LA BASILIQUE DE NIMES
Le 25 juiHeV 1879.
Mes chers Enfants,
Le Médecin malgré lui, avec les coupures qu'un habile ciseau a faites dans le texte de Molière pour raccommoder au théâtre de notre maîtrise, a obtenu aujourd'hui un plein succès. Cependant cette pièce manque absolument de moralité. Je fais cette réserve, car il ne faut pas vous imaginer que Molière soit un modèle à suivre dans la famille, ni qu'on puisse tromper ses parents pour satisfaire ses passions, même en y mettant beaucoup de naturel, d'esprit et de gaieté. Mais votre jeu, votre verve, votre mémoire, nous ont donné de vraies jouissances. J'y ai reconnu tous les soins de vos maîtres. Sachant d'ailleurs avec quelle autorité paternelle votre supérieur vous commande, quel fraternel et unanime concours lui prêtent tous les maîtres, et comme vous faites vos délices du respect, de l'obéissance et de l'affection filiale, je me disais : Si on mettait sur la scène l'écolier boudeur, paresseux, difficile, ce n'est pas ici qu'on en viendrait chercher le type et le modèle. Il n'y a point ici d' 'écolier malgré lui.
Vous venez d'achever vos humanités, et vous voilà comme adoucis, formés, élevés et agrandis par cette culture intellectuelle et chrétienne que rien ne remplace, et qu'il est permis d'appeler, dans les collèges de l'Eglise, bien plus que dans ceux de l'antiquité païenne, avec une expression noble et vraie qui n'est pas du latin de Molière : Humaniores litterx.
Les lettres chrétiennes font valoir la religion, servent la patrie, polissent et facilitent les relations sociales. C'est un des instruments de la foi, une des gloires de la France, un des charmes de la vie humaine.
J'ai tenu à élever votre esprit et votre cœur par ce long apprentissage de nos classes latines, et c'est dans l'intérêt de la foi que je n'ai rien voulu précipiter ni retrancher de cette longue épreuve. S'il plaît à Dieu, vous plaiderez sa cause, mais vous la plaiderez dignement. Ne vous laissez jamais surprendre, si vous entendez dire qu'on forme un prêtre avec deux ou trois ans de classes mal faites, et que la grâce supplée à la nature. Ceux qui le disent d'eux-mêmes ne s'aperçoivent pas toujours de ce qui leur manque, parce que la vanité leur fait mépriser ce qu'ils ignorent. Mais que ne dit-on pas de leur instruction incomplète et de leur éducation manquée? Est-ce de leurs lèvres que découle la science ? Et leur bouche annonce-t-elle clairement la loi à ceux qui demandent à la connaître ?
Je voudrais faire de vos lèvres, mes chers enfants, non seulement les gardiennes de la foi, mais les gardiennes de la langue française. Pauvre langue, plus ignorée et plus méprisée que jamais ! Les journaux la déchirent tous les jours et la changent en un patois