‹ Œuvres pastorales de Mgr BessonChapitre 8 sur 41 · NOS TRÈS CHERS FRERES · texte numérisé non relu

NOS TRÈS CHERS FRERES

Il convenait à notre caractère aussi bien qu'à notre :oi et à notre piété de nous mettre à la tête de ce deuil public et de conduire M. le duc d'Uzès à sa dernière demeure.

L'évêque d'Uzès ne saurait oublier ce qu'il doit à une maison qui a rendu à la religion tant de services et qui en a reçu elle-même tant de gloire et d'éclat. Quand cette maison apparaît dans l'histoire, vers le milieu du xie siècle, elle est déjà Tune des premières du Languedoc par sa piété comme par ses exploits. Elle répond l'une des premières à l'appel d'Urbain II, et suit le comte de Toulouse dans les hasards de la première croisade. Parmi les huit enfants du premier croisé, l'Eglise avait marqué les élus du cloître et de l'épiscopat. Elle sacra presque en même temps les quatre frères, Aldebert pour Nîmes, Pierre pour Lodève, et deux Raymond, l'un pour Uzès, l'autre pour Viviers.

A côté de ces mains consacrées et adoucies par

l'huile sainte, d'autres demeuraient plus rudes sousl leur gantelet de fer. Mais la cité d'Uzès, partagée] entre l'évêque et le comte, ne se plaignait pas de s maîtres. Les comtes, toujours à cheval, aimés de leurs! sujets, redoutés de leurs ennemis, défendaient cel coin de terre contre l'étranger, facilitaient la culture, établissaient le bac, le pont ou la route, et devenaient chers au pays par leurs bienfaits.

Ainsi commence dans l'histoire la première maison d'Uzès, et quand la seconde qui, sous le nom de Grussol, n'était ni moins ancienne ni moins illustre, vint recueillir par un mariage les derniers restes de ce sang généreux, elle en continua les grandes traditions, ne cessant de donner à l'Etat comme à l'Eglise de grands serviteurs. La maison d'Uzès a fait ainsi de cette ville sa patrie, et de ce peuple sa famille. Elle s'est dévouée pour vous et elle a été payée d'un juste retour par une affection et un dévouement que ni le temps ni les révolutions n'ont pu affaiblir. Il n'y a dans l'histoire, pour elle et pour vous, qu'un seul nom, parce qu'il n'y a qu'un seul cœur.

Que la comté d'Uzès devienne donc « une duché, » comme on disait dans notre vieille langue, sa gloire sera la vôtre, et cette gloire, vous l'aimerez parce qu'elle vous couvre, qu'elle vous sert et qu'elle vous recommande à l'estime publique. Rappellerai-je ici que le noble défunt était le onzième duc de sa race; que dès le siècle de Louis XIV le duc d'Uzès était le premier pair de France; qu'aux funérailles de Louis XVIII et au sacre de Charles X, il précéda tous les autres en qualité de grand maître de la maison royale, et que ses armes étaient portées immédiate-

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Iment après celles de la maison de France dans toutes Iles cérémonies publiques ? Mais qu'est-ce que toute

I cette gloire auprès d'une tombe? Les morts s'accumulent dans votre duché, et il n'y a plus guère que les tombeaux qui y fassent quelque figure. Je parle la langue que Bossuet tenait à Saint-Denis, mais après Saint-Denis, les caveaux d'Uzès sont bien faits pour enseigner les grands de ce monde. Vous y portez le fils des preux avec toute la pompe des obsèques de sa race , mais il faudra le dépouiller de sa dernière décoration, et il descendra dans son sépulcre pour y dormir son dernier sommeil. Peut-être lirez-vous en passant les noms des princes anéantis qui l'ont précédé dans ce dernier asile; mais leur linceul est déjà tombé en poussière, mais leurs restes funèbres ne sont déjà plus qu'une ombre à peine distincte de la terre qui les recouvre, et la langue humaine n'a plus de termes ni pour les peindre ni pour les nommer.

C'est ainsi que la mort dégrade tous les jours ceux que la naissance et la fortune avaient élevés si haut.

II nous reste, pour nous consoler de leur perte, le souvenir de leurs vertus. Dans les vieilles races , ces souvenirs sont des lois. Les ducs d'Uzès ont voulu être, sous tous les régimes, des hommes publics et partant des hommes utiles. Voilà pourquoi leur popularité a survécu à toutes les révolutions. En déposant, après 1830, le manteau héréditaire delà plus vieille pairie du royaume, ils n'ont pas renoncé à servir la France. L'héritier de deux grands duchés a brigué et obtenu les suffrages du Gard et de la Haute-Marne pour entrer dans l'Assemblée nationale

en 1848. Il a pris séance au Corps législatif. Il a enseigné à son fils comment on affermit son âmo contre les coups de la fortune, comment on demeure fidèle à la devise de sa maison. Cette devise ordonne au duc d'Uzès de combattre toujours, et de ne jamais déroger ni s'amollir dans les délices de la fortune : Ferro, non auro.

Jacques-Emmanuel , que nous pleurons aujourd'hui, a voulu servir à son tour. Il a servi sous les armes, allant apprendre à Saint-Cyr le métier de la guerre; le continuant dans nos garnisons pendant dix ans ; le reprenant, il y a quelques mois encore, dans notre armée territoriale ; se souvenant partout, malgré les tentations d'une grande fortune, que les traditions de sa race l'obligent à garder le fer et à mépriser l'or : Ferro, non auro.

Il a servi dans le conseil général du Gard comme ses ancêtres l'avaient fait dans les états du Languedoc. Mais ses ancêtres avaient trois voix dans l'assemblée de la plus grande province de France, comme ducs d'Uzès, ducs de Grussol et marquis de Florensac. L'égalité des sociétés modernes ne lui en donnait qu'une dans notre assemblée départementale. Il ambitionna pourtant ce modeste rôle, il y mit sa modeste gloire, parce qu'il le tenait des libres suffrages de la ville et du canton d'Uzès; il le remplit avec une conscience aussi incapable de fléchir que l'épée des héros de sa race : Ferro, non auro.

Il a servi, tout jeune qu'il était, dans l'Assemblée nationale de 1871. Là, son vote est demeuré tel qu'il convenait à sa foi religieuse, à ses convictions politiques, à son grand nom. Là il a parlé, avec compé-

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tence et autorité, du métier des armes dans la commission qui a préparé la loi sur le service militaire, et ses collègues se souviennent de la justesse de ses vues et de l'assiduité de son travail. Là ff ne s'est séparé ni de ses ancêtres, ni de sa province, ni de la vieille France, et n'ayant pas cédé une seule fois aux attraits du pouvoir ni aux séductions de la fortune, il quitta ce service public comme tous les autres, la tête haute, le cœur ferme, sans avoir à rougir de la devise de sa maison : Ferro, non auro.

Que d'autorité gardent encore les grajads noms et les grands souvenirs, quand ceux à qui ils appartiennent veulent demeurer des hommes publics ! Jacques-Emmanuel possédait toutes les qualités propres à maintenir cette heureuse influence. Il était bon et agréable, simple et affectueux, d'un abord facile, d'un commerce sûr, d'une sincérité parfaite. La vieille noblesse se reconnaît à l'aisance avec laquelle elle porte le poids des siècles. Elle fait le bien sans y penser et se rend populaire sans y prétendre, tant elle est obligeante naturellement.

Voilà ce que nous disions de Jacques-Emmanuel, et nous composions pour lui et pour nous une agréable histoire, en affirmant que le duc d'Uzès, comblé de tous les biens de la terre, serait non seulement la gloire, mais la fortune de ce pays. Il n'était rien que nous n'attendions de sa bonté et de sa munificence, quand Dieu nous l'enlève par un coup soudain, dans toute la fleur de la jeunesse, et ne nous laisse plus que le cruel devoir de le pleurer et de l'ensevelir. Mais quelque foudroyante qu'ait été l'attaque de la mort, Jacques-Emmanuel l'avait vue ve-

nir. Trois jours à l'avance et quand tous les siend étaient encore sans inquiétude, il avait voulu faire sa confession entre les mains du saint religieux à qui i\ confiait chaque mois les secrets de sa conscience. Le vénérable curé de Saint-Thomas d'Àquin n'en fut pasl surpris. Il n'attendait rien moins d'un paroissien! exemplaire et dévoué qui tenait tant à l'honneur d'être le premier marguillier de son église. Ainsi Jacques- Emmanuel a regardé la mort sans pâlir, comme ses ancêtres la regardaient sous le feu de la bataille. Il s'est rendu à Dieu de lui-même et du premier coup, sans être averti autrement que par l'instinct de sa foi. Il a offert, sans le dire, le sacrifice de sa vie. Il est mort comme un duc d'Uzès doit mourir, en brave et en chrétien, détaché de la fortune, mais serrant, avec plus d'affection que jamais, sur son cœur et sur ses lèvres, la croix de Jésus-Christ, ce glaive avec lequel les braves se font ouvrir les portes de la bienheureuse éternité. Ferro, non auro.

Combien cette discrète résignation fut méritoire en face de la noble compagne de sa vie et des quatre enfants qu'il allait quitter! Mais je ne veux pas même relever ce mérite en retraçant le spectacle de cette famille qui se désole. Incapable de peindre une si grande douleur, je sais qu'une haute piété l'adoucit, que nous la soulageons par nos sacrifices, et qu'à l'heure où je vous parle, votre sympathie, votre concours, vos louanges, vos prières, apportent à cette digne veuve et à ses chers enfants la seule consolation que puisse goûter leur grand cœur. Consolons-nous, le duc d'Qzès revivra dans ses fils comme il a fait revivre lui-même toute sa race.. L'orphelin

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de 1878 apprendra de bonne heure qu'il se doit à la religion, à la France, à la terre de ses ancêtres, à la ville d'Uzès. Que Dieu nous le garde, nos très chers frères, et qu'il lui fasse un jour la grâce de se mettre à votre tête et de devenir un homme public. Puisse la divine miséricorde lui inspirer le désir ardent de combattre les grands combats de la foi, de la justice, de l'honneur! Puisse-t-elle vous conserver, dans sa personne, un grand nom pour vous honorer, une grande fortune pour vous enrichir, un grand crédit pour vous défendre et surtout un grand cœur pour vous aimer! C'est dans cette espérance que je dis adieu au père, que je bénis le fils, et que j'appelle, du haut de cette tombe, toutes les grâces du ciel sur la maison et sur la ville d'Uzès. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Prononcé à Saint-Hippolyte-du-Fort, le 24 octobre 1879.

Dominiis custodit ossa eorum.

Dieu garde les ossements des saints.

(Ps. xxxiii, 21.)

Après avoir salué du haut de cette chaire les reliques de saint Hippolyte, patron de cette cité, et parcouru du regard la foule immense qui s'est réunie pour les vénérer avec nous, notre première pensée est d'élever vos yeux et les nôtres vers le Seigneur avec l'expression de la reconnaissance, notre première parole est de l'adorer avec le texte même des saintes Ecritures, qui se justifie aujourd'hui dans toute sa justesse et tout son éclat.

Dieu garde les ossements des saints, disait le roiprophète il y a trois mille ans. C'est la même vérité que nous proclamons, c'est la même action de grâces que nous rendons au Seigneur, et ces quatre paroles de l'Ecriture sont descendues de notre mémoire à nos lèvres avec un élan si naturel et si spontané, que

vous en avez compris du premier coup la parfaite exactitude et l'admirable application.

Dieu garde les ossements des saints. Qui peut en douter, devant le spectacle que cette église nous donne ? Il y a trente siècles que la parole sainte nous l'affirme; il y a quinze siècles que les ossements de saint Hippolyte en sont la preuve. Nous les amenons, à travers des espaces immenses de terre et de mer, avec des palmes, des couronnes, des témoignages qui remontent à l'origine du christianisme. Vous les recevez avec des hymnes et des cantiques, comme les fidèles de la primitive Eglise recevaient en triomphe les restes sanglants et les cendres encore chaudes des martyrs frappés par le glaive ou consumés sur le bûcher. Ainsi l'Ecriture se vérifie tous les jours ; ainsi l'Eglise est toujours la même; ainsi la foi des âges apostoliques se retrouve tout entière encore avec le. culte des saints, des reliques, des images, tel que l'enseignent les deux Testaments, tel que le professe la vraie foi, tel que le pratique la sainte piété.

L'exhortation que je viens vous faire n'aura pas d'autre objet. Je veux, par la seule simplicité d'un récit fidèle, exciter votre piété, après avoir instruit votre foi. Que votre foi se réjouisse en apprenant comment vous êtes appelés, après tant de siècles, à veiller sur le tombeau de saint Hippolyte. Que votre piété se ranime en redoublant de confiance envers un si glorieux patron. Gardez le corps de saint Hippolyte en témoignage de votre foi ; saint Hippolyte vous gardera vous-mêmes en reconnaissance de votre piété filiale.

f. Il n'y a pas, dans l'histoire ecclésiastique, de nom plus glorieux que celui de saint Hippolyte. Dixhuit saints l'ont porté, et seize d'entre eux ont été martyrs. Les uns ont souffert à Antioche, à Alexandrie, près de Naples, dans les Gaules, jusque dans l'Afrique ; les autres à Rome, au centre même de la religion persécutée. Rome en compte quatre, couronnés tous les quatre des mêmes palmes. Tant d'héroïsme popularisa dans l'univers entier ce nom béni et le rendit cher aux chrétientés naissantes. Quel est le diocèse qui ne possède plusieurs paroisses dédiées à saint Hippolyte ? Des villes se sont bâties en France, en Angleterre, en Allemagne, dans le nouveau monde comme dans l'ancien, sous ce vocable immortel ; elles vivent, elles prospèrent, elles se développent, grâce à la protection des saints qu'on a invoqués en les fondant ; et quand on remonte à leur origine, on trouve ou la bénédiction d'un évêque, ou le travail d'un moine, ou le passage de quelque relique signalé par un grand concours de peuple et par d'éclatants miracles. Des maisons se sont élevées dans les lieux qu'avaient touchés les saintes reliques, on réputait sacrée la terre où elles avaient montré leur puissance, et l'on y fixait volontiers sa demeure parce qu'elles avaient apporté la santé, l'abondance et la paix.

Je n'hésite pas à dire que la ville de Saint-Hippolyte-du-Fort doit sa fondation à quelqu'une de ces circonstances mystérieuses et providentielles. Elle nous apparaît dès le xie siècle avec le nom qu'elle porte. Elle était alors dans les domaines de l'évêque

de Nîmes, comme l'atteste une bulle d'Adrien H, et quand le siège d'Àlais eut été fondé, Fléchier, qui avait pris l'initiative de cette entreprise, en cédant ses droits sur l'Eglise de Saint-Hippolyte, en réclama cependant le patronage, tant son antiquité lui donnait de prix aux yeux du prélat. Malgré la réforme, malgré les ruines qu'elle avait faites, il restait dans la terre de Saint-Hippolyte un levain précieux de foi et de ferveur, et ce n'était pas trop de deux évêques pour le mêler de leurs mains amies et le sanctifier de leurs communes bénédictions.

Par quel heureux concours de circonstances est-il donné, deux siècles plus tard, au successeur de Fléchier, de vous témoigner, tout ensemble, l'affection d'un père et d'un patron, en faisant d'un de vos autels le tombeau d'un saint Hippolyte ? Quel est, parmi les seize martyrs qui portent ce nom, le héros dont vous allez garder les ossements ? Ecoutez et bénissez Dieu pour la part qu'il vous a faite dans les richesses de son Eglise.

Le nie siècle touchait à sa fin, et le christianisme allait triompher de ses ennemis. Mais Dioclétien, le plus cruel de tous, imagina, pour l'abolir d'un seul coup, la plus cruelle persécution qu'on eût jamais connue. C'était le dernier effort de l'enfer. On y concentra toute l'injustice, toute la politique et toute la violence des âges précédents. L'univers tout entier en fut le théâtre. Partout les échafauds et les bûchers, partout des traîtres pour dénoncer les chrétiens, des magistrats pour les condamner sans les entendre, des bourreaux pour les mettre à mort sans les plaindre. Il n'y avait ni forêt ni caverne qui pussent offrir en-

core quelque refuge aux victimes, mais les victimes étaient partout, aussi bien que les juges et les bourreaux. Le palais même de Dioclétien connaissait la vérité et il était habité par la vertu. Là, vivait saint Gastule, chambellan du prince et l'un de ses plus chers confidents. Il servait César avec la fidélité d'un sujet; mais autant le sujet était fidèle, autant le chrétien était intrépide. Incapable de transiger avec sa foi, il avait donné asile à plus de trente chrétiens dans les combles du palais. On le dénonce, on le livre aux plus affreux supplices, on le précipite tout vivant dans une fosse profonde, et les trente chrétiens, pauvres brebis cachées dans l'antre du lion, partagent sa disgrâce, son martyre et sa mort. Cette catacombe reçut de saint Castule le nom qu'elle porta désormais. Les chrétiens qui la fréquentèrent distinguèrent et ensevelirent les corps des confesseurs , marquèrent leurs noms , déposèrent auprès d'eux la fiole qui contenait leur sang, et gravèrent sur le marbre la palme de leur martyre. Cette fiole est sous vos yeux, voilà le marbre qui raconte la gloire de leur mort, voilà le corps d'un des compagnons de saint Castule, et le nom que porte ce héros chrétien est devenu le nom de votre cité : Corpus sancti Hippolyti martyris.

Mais ce nom, ce sang, cette palme, ce tombeau, furent longtemps ignorés des hommes. La catacombe de saint Castule demeura pendant quinze siècles ensevelie dans l'oubli. Les anges seuls veillèrent alors sur les corps des martyrs qui partageaient leur gloire au ciel et qui chantaient avec eux les louanges du Seigneur. Dieu avait marqué sous le pontificat de

Clément X le jour où le trésor apparaîtrait à la lumière. A peine déblayées, les terres du cimetière, ramollies et désormais incapables de consistance, s'écroulèrent dans un inextricable dédale. L'eau envahit les galeries et il devint même impossible de lever le plan de la catacombe. Qu'importe? les tombeaux étaient sauvés de la ruine. Ils avaient passé du regard des anges au regard des hommes, et le corps de saint Hippolyte était désormais sous la garde des papes. Ce fut un grand pape qui en disposa. Benoît XIV faisait par sa science la terreur de l'impiété et la consolation de l'Eglise. Voltaire lui-même était forcé de lui rendre hommage, et l'incrédulité, encore contenue pendant la vie de cet incomparable pontife, n'a jamais mis en doute un seul jour ni l'autorité de son caractère ni la sagesse de ses écrits. Tous les actes auxquels son nom est attaché gardent comme une empreinte particulière devant laquelle l'opinion des hommes s'incline et la critique demeure silencieuse. Estimons-nous heureux de citer ici l'autorité de Benoît XIV. Voulant donner à un ambassadeur d'Espagne une preuve de son affection et de sa munificence, il tira du Vatican le corps de saint Hippolyte et en fit présent au représentant de la nation qui porte avec un si légitime orgueil le titre de catholique. Avec quelle reconnaissance les reliques furent-elles acceptées, vous le devinerez assez quand je vous dirai que le propriétaire de ce trésor était de la race du Gid et qu'il portait dignement ce nom de vaillance et de piété * . L'héritier des héros était digne de garder

1 D. Ferd. Gomez-y-Silva.

la dépouille du martyr, l'Espagne était digne d'en être le séjour; mais Dieu avait d'autres desseins, le voyage des saintes reliques continue, et je vois des religieux succéder aux grands de la terre dans la garde du sacré dépôt.

Où ce tombeau voyageur trouvera-t-il enfin un sûr et dernier abri ? La Providence l'avait conduit jusque dans le nord de la France, et là un pieux ecclésiastique du diocèse de Cambrai se proposait d'en faire don à une église de la contrée. C'est ici que se révèlent les miséricordieuses prévenances du Seigneur envers vous. Quelle apparence qu'un tel dépôt puisse jamais vous être confié? Eh bien ! c'est là même, dans cette terre lointaine, que le nom de votre ville est prononcé et qu'on vous adjuge la garde des reliques. Là, vit, étudie, professe, un docteur en théologie, membre de l'Université catholique de Lille, qui appartient à l'Eglise de Nîmes par sa naissance, son éducation, ses débuts dans le ministère des âmes et l'éclat de ses premières études *. Il rencontre à Lille l'heureux possesseur du corps de saint Hippolyte, et la pensée lui vient aussitôt de réclamer pour vous l'honneur de le garder. Il ne vous connaît pas, mais il vous aime, parce qu'il aime l'Eglise de Nîmes. Il ne vous connaît pas, mais il connaît votre foi, vos luttes, vos généreux sentiments, il sait qui vous êtes et avec quelle sainte joie, quelle pieuse jalousie, vous veillerez sur le corps du martyr dont vous portez le nom. La demande qu'il fait est exaucée presque aussitôt qu'il l'a formulée, et l'Eglise de Cambrai n'en-

1 M. l'abbé Fuzet, auteur du livre : Les Jansénistes du xvnc siècle.

viera point à l'Eglise de Nîmes cette précieuse dépouille, parce qu'elle a l'assurance qu'accoutumés comme vous l'êtes à confesser hautement la foi catholique, vous avez grâce d'état pour monter la garde autour des martyrs qui l'ont vengée par leur sang et glorifiée par leur mort.

A peine toutes ces circonstances nous étaient-elles révélées que nous y vîmes un trait admirable de la miséricorde divine. Mais il nous restait à constater l'authenticité des reliques, et nous désirions avoir sur ce sujet des témoignages irréfutables. Il ne nous suffisait pas d'avoir vu des sceaux respectés, un diplôme revêtu de tous les caractères les plus rassurants, la signature d'un cardinal vicaire de Benoît XIV. Ces sceaux, ce diplôme, cette signature, ne pouvaient-ils pas être contrefaits ? Les reliques n'avaient-elles pas été l'objet de quelque commerce? Ne soyez pas surpris, nos très chers frères, que nous ayons conçu quelque doute. Notre foi le commandait, car elle voulait être à l'abri de toute surprise, car nous voulions pouvoir dire à nos frères séparés : Il n'y a ici ni tradition rompue ni soupçon de fraude ; venez, regardez, vénérez avec nous un des monuments les plus authentiques des catacombes.

Eh bien ! nos recherches n'ont pas été vaines, et tous nos scrupules se sont évanouis. Nous étions à Rome, il y a neuf mois, aux pieds de Léon XIII, et pendant notre séjour dans la ville éternelle il nous a a été donné de compulser les [registres de la custodie des reliques. Ainsi se nomme le dépôt des corps saints confiés à la garde des papes. C'est par ordre des papes qu'on les déplace et qu'on les transporte; il. n'y a

guère que des évêques ou des princes à qui il soit donné d'en obtenir pour enrichir leurs églises, et quand les reliques quittent ce sanctuaire, on marque la date et les circonstances de leur départ. Or, nous avons vérifié de nos yeux à quelle année, quel mois et quel jour le corps de saint Hippolyte était sorti de Rome. C'est le 25 janvier 1752 9 c'est la date même portée sur le diplôme exposé à vos regards. Ainsi tout concorde pour affermir notre croyance. Ainsi Rome vient de rendre elle-même un nouveau témoignage à ces restes sacrés dont elle s'était volontairement dépouillée au milieu du dernier siècle. Notre foi est éclairée, notre bonheur est complet. Non seulement il nous a été donné d'arrêter dans son voyage mystérieux le corps de saint Hippolyte et de le faire revenir sur ses pas pour le mettre sous votre garde, mais nous avons acquis une preuve nouvelle, une certitude absolue de l'authenticité des saintes reliques; mais votre trésor peut défier toutes les critiques et tous les regards; mais je m'écrierai, après toute cette histoire, avec l'accent de la raison aussi bien que de la foi : Il est plus vrai que jamais de déclarer que Dieu garde les ossements des saints : Custodit Dominus ossa eorum. Vous voilà donc, ô martyr des catacombes, devenu le trésor de l'Eglise de Nîmes et l'hôte de cette cité. Entrez avec confiance dans la demeure que la foi vous offre et que la piété ne cessera d'embellir. Entrez comme un triomphateur, précédé du peuple, porté sur les épaules des prêtres, et suivi de l'évêque, lequel bénit aujourd'hui, en votre nom, cette portion choisie de son troupeau. Entrez, tous les cœurs vous désirent, toutes les bouches vous acclament, toutes les

générations réunies dans le sanctuaire, enfants, jeunes gens, hommes mûrs, vieillards, donneront des gardiens à vos ossements pour montrer combien les reliques des saints sont chères à la foi catholique, et qu'il n'appartient qu'à elle de vérifier les paroles de l'Ecriture : Custodit Dominus ossa eorum.

IL II est de foi que les saints intercèdent pour nous dans le ciel. De là l'honneur rendu ici-bas à leurs images et à leurs reliques et les prières récitées à leurs louanges, mais ce culte ne s'arrête ni à leurs restes ni. à ce qu'on appelle leur nom. Nos litanies ne sont que des degrés pour monter par les anges, par les saints, par tous les ordres de la hiérarchie céleste, jusqu'à Jésus-Christ, le médiateur souverain, par qui nous serons délivrés, sauvés, et glorifiés éternellement. Les tombeaux de nos saints sont des autels, mais nos saints n'ont eux-mêmes ni autels ni sacrifices. Saint Augustin, prêchant la gloire des reliques de saint Etienne, disait : Ce n'est pas un autel que nous élevons en l'honneur d'Etienne, mais avec les reliques d'Etienne, nous faisons et nous dédions un autel à Dieu.

Telles sont les reliques de saint Hippolyte. Je vous les apporte pour en faire l'autel de vos prières et la table immortelle sur laquelle s'offre et s'immole l'agneau sans tache. Venez, baisez ces sacrés ossements, déposez sur eux, avec une vive confiance, vos offrandes et vos dons. Indignes que nous sommes d'être nous-mêmes la pierre du sacrifice, nous plaçons l'hostie de propitiation et le calice du salut su ces membres dépouillés de toutes les souillures du

péché, transformés par la grâce et destinés à être dans le ciel transfigurés par la gloire. Cette poussière revivra, ces os refleuriront, cette chair mortifiée se revêtira d'une incomparable splendeur, ce corps se redressera dans toute sa jeunesse et dans toute sa beauté, mais sa jeunesse ne se flétrira plus et sa beauté sera éternelle. En attendant, Dieu l'agrée pour servir à ses mystères et pour être la table du banquet où il se donne à ses enfants. Tout est voilé dans ce sacrifice. Dieu qui descend sous les apparences d'un pain qui n'est plus, le prêtre qui lui commande et à qui il obéit, le miracle de la transsubstantiation qu'une parole opère et que ne rien ne trahit au dehors, tout, jusqu'à ces frêles débris d'une relique usée par le temps et qui achève, sous la marche d'un autel, son mystérieux passage de la terre au ciel, et de la poussière la plus obscure à l'auréole la plus lumineuse. Tout est voilé, tout est faible, on dirait un pur néant. Et cependant tout est grand, tout est ferme, tout est divin. 0 mes très chers frères, plus saint Hippolyte vous apparaît comme raccourci et presque mis en poudre dans cette châsse offerte à vos regards, plus il faut le vénérer et le bénir. Laissez parler votre piété, veillez sur son corps, il veillera sur vos âmes ; gardez-le, il vous gardera.

Le concile de Trente déclare, en effet, que les corps des martyrs ayant été les membres vivants de Jésus- Christ et les temples de l'Esprit-Saint, Dieu, qui doit les ressusciter d'une éternelle vie, se plaît à accorder par eux aux hommes de nombreuses faveurs K II en

1 Trid,, sess. xxv,

a fait les instruments de sa bonté et de sa puissance. Leur vertu a éclaté dans l'Ancien Testament comme dans le Nouveau. Ainsi, un mort jeté dans le tombeau du prophète Elisée se ranime et se remet sur son séant. Jésus passe, une femme le suit, touche son manteau et retrouve la santé au contact de ces franges merveilleuses, tout imprégnées de la vertu qui sortait de l'Homme-Dieu. Pierre a passé, mais son ombre suffit pour rendre la santé aux malades. Paul est déjà loin, mais les linges dont il a été vêtu conservent encore le pouvoir de guérir. Ces ossements du prophète, cette robe de Jésus-Christ, ces vêtements de saint Paul, cette ombre même de saint Pierre, si puissante encore avant de s'effacer, ce sont des reliques dans toute la vérité et dans toute la justesse de l'expression. Et quand l'Homme-Dieu se retournant vers Thumble femme qui a touché le bord de sa robe lui dit avec tant de douceur : Ayez confiance, ma fille, votre foi vous a sauvée, il annonce clairement qu'il a récompensé non pas l'acte luimême, mais la foi qui l'a inspiré; il montre comment la foi, en s'attachant aux reliques, s'adresse à la personne qu'elles représentent, et remonte de la relique à l'homme et de l'homme à Dieu.

Voilà toute la dévotion que je vous propose aujourd'hui, avec le témoignage des Ecritures et l'autorité de l'Eglise. Dieu la récompensera-t-il par des miracles ? Saint Hippolyte, sensible à vos prières, obtiendra-t-il pour vous quelqu'un de ces signes éclatants qui ont signalé, dans les âges de foi, le passage et l'ostension des saintes reliques ? Je n'aurais point la témérité de vous le promettre, mais ce que je puis

bien vous assurer, c'est qu'il est, dans Tordre du salut, des grâces secrètes, mille fois plus nécessaires que les miracles proprement dits, et qu'il ne tient qu'à vous de les obtenir par l'intercession de saint Hippolyte. Encore une fois, gardez son corps, il gardera et sauvera vos âmes.

Qu'il vous garde dans la foi vivante et véritable, en vous faisant sentir à tous combien il est consolant d'appartenir à l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique, c'est-à-dire à l'Eglise romaine, hors de laquelle il n'y a point de salut. Avec vos intérêts éternels, il ne dédaignera point de veiller sur tous vos intérêts dans la vie présente, protégeant vos foyers contre l'incendie et contre la peste, faisant croître et mûrir vos moissons, donnant la fécondité à vos abeilles et à vos troupeaux, gardant vos mûriers contre la froidure, et versant en temps opportun tantôt les rayons du soleil, tantôt les trésors de la pluie et de la rosée, sur tous les fruits de vos campagnes.

Qu'il vous garde et qu'il veille sur vous, afin que la lumière de la foi se communique et se transporte dans chaque famille, du père aux enfants, comme l'héritage le plus cher et le plus sacré qui soit au monde. 0 familles chrétiennes, quelle grâce Dieu vous a faite en vous laissant la lumière au milieu de tant de ténèbres ! Plus on la redoute et plus on veut l'éloigner aujourd'hui, plus aussi vous avez le devoir de la mettre à l'abri de toute atteinte. N'oubliez pas que le souffle, du méchant ne saurait l'éteindre, mais que le divin flambeau change de place, qu'il passe d'un peuple à un autre, d'une famille à une autre, et

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que, dans la même famille, les yeux du juste en sont illuminés tandis qu'il offusque les regards de l'impie. Le culte des reliques est un des articles de notre foi et des objets de notre piété. Gardez le corps de saint Hippolyte ; saint Hippolyte vous gardera dans la foi et dans la piété de vos ancêtres.

Qu'il garde vos confréries et vos écoles : vos confréries, pour les conserver dans l'esprit de paix et d'union qui les caractérise ; vos écoles, pour les consolider au milieu des tempêtes. Qu'il inspire, qu'il soutienne, qu'il récompense les généreux sacrifices que vous vous imposez non seulement pour les œuvres de la paroisse, mais pour celles du diocèse et de la catholicité tout entière. Combien cette générosité m'est chère et qu'il m'est doux de louer vos exemples ! La cérémonie de ce jour n'en est-elle pas la récompense ? Mais, après l'avoir faite, ne devonsnous pas attendre encore davantage de votre grand cœur ? 0 magnanime patron de cette cité, gardez et fortifiez chez ce peuple fidèle l'esprit de générosité et de sacrifice.

Je vous implore aussi pour le clergé qui m'entoure et qui s'est mis à la tête du peuple dans ce jour de fête. Voici le pasteur de la paroisse, dans toute la ferveur de son courage et dans toute la joie de son noble zèle. Soutenez ses forces, ajoutez encore à sa prudence, à sa charité, à toutes ses vertus sacerdotales. Voici les prêtres que je me permettrai d'appeler vos clients. Les uns appartiennent à la ville deSaint- Hippolyte par leur naissance, par leur éducation, par les liens sacrés de la famille ; les autres ont débuté ici sous vos auspices dans les labeurs du saint minis-

tère. Tous ont voulu se donner la main au pied de vos autels et mêler leur voix à la voix de la foule pour chanter vos louanges. Tous sont heureux, tous emportent de ce temple la flamme d'une foi plus vive et d'une espérance plus ferme que jamais, en recommandant à votre puissance les besoins de leur âme, de leur paroisse et de tout le diocèse. Et nous qui avons conduit tout ce triomphe, n'obtiendrons-nous pas quelque chose à notre tour ? 0 glorieux martyr, donneznous de vivre, de travailler, de mourir au service de la sainte Eglise avec un parfait détachement de toute chose et de nous-mêmes, en immolant à Dieu toutes nos pensées, tous nos désirs, toutes nos affections, heureux pourvu qu'il nous soit donné de nous sauver et de sauver avec nous tout le clergé et tout le peuple. Saint Hippolyte, priez pour nous !

Je ne descendrai pas de cette chaire sans avoir fait des vœux pour mes frères séparés. Il nous a été ordonné, en qualité de père et de pasteur de l'Eglise de Nîmes, de les aimer, de les bénir, de prier pour eux et de solliciter instamment leur retour. A la portion fidèle de notre troupeau, nos soins, nos veilles, nos sueurs, tout notre esprit, tout notre cœur, tout nousmêmer Mais comment n'aurions-nous pas dans l'esprit une pensée pour ceux que Terreur tient captifs, dans le cœur une vive charité pour ceux qu'elle rend inquiets et malheureux ? C'est moins leur faute que la faute de leurs pères, et combien nous en connaissons qui regardent avec de profonds regrets l'état qui a précédé la Réforme. Pourquoi ne les appellerais-je pas à visiter ces reliques bénies ? Quand notre martyr a souffert, tous les chrétiens n'avaient qu'une

même foi. Quand cette ville a été fondée, tous ses habitants appartenaient à la même Eglise. Nos traditions ont été pendant quinze siècles des traditions unanimes. Nous adorions le même Dieu par le même Jésus-Christ, nous n'avions qu'un temple, une chaire, un baptême, nous invoquions les mêmes saints, et les noms que portent encore nos frères séparés sont des témoins d'une commune foi et d'un culte commun sous l'obéissance du même chef. 0 Hippolyte, ô vous qui fûtes le patron de leurs ancêtres, priez pour nous, priez pour eux, obtenez enfin qu'il n'y ait plus qu'un seul bercail et qu'un seul pasteur.

Demandons cette grâce pour la France, tant de fois déchirée par l'hérésie, mais qui n'en demeure pas moins, grâce à la fidélité des catholiques, la fille aînée de l'Eglise. Elle donne aujourd'hui l'hospitalité aux reliques d'un martyr tombé sous le glaive de Rome païenne et enseveli dans les premiers sanctuaires de Rome chrétienne. Rome qui nous l'envoie nous sera toujours chère ; le pape qui nous le donne sera toujours pour nous le vicaire infaillible de Jésus- Christ, le prince et le modèle des pasteurs, le père commun de toute la chrétienté. Agréez donc, ô Hippolyte, les vœux que je forme en finissant et pour la France et pour l'Eglise. Présentez-les au Seigneur avec les supplications qui s'élèvent de toutes parts pour appeler sur l'univers entier l'abondance et la plénitude des miséricordes éternelles. Joignez-y les mérites de votre sacrifice et faites parler les plaies de votre martyre. Que par votre intercession mille fois bénie, les jours de Léon XIII soient des jours de paix, de réconciliation et de joie chrétienne. Que la France

mérite d'en goûter le charme et l'honneur, après tant d'orages qui ont éclaté dans son sein. Entîn que les communs ennemis de la patrie et de l'Eglise soient couverts d'une confusion sainte, qui les éclaire et qui les abatte, qui les terrasse et qui les console, au point qu'ils se félicitent d'être vaincus par Jésus-Christ et dans le temps et dans l'éternité. Ainsi soit-il.

ÉVÊQUE DE MONTAUBAN, Prononcé dans la cathédrale de cette ville, le 25 janvier 1882.

Surge, unge eum : ipse est enim.

Lève-toi, sacre-le : voilà l'homme de mon choix.

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