L'EXÉCUTION DES DÉCRETS
DAMS LE DIOCÀSE D*AUTUN (1) (NOYEMBBB MDOOCLXZX)
La Semaine religieuse doit à ses lecteurs le compte rendu de l'expulsion des RR. PP. Oblats de Marie-Immaculée d'Autun. Elle se bornera à relater simplement les faits, laissant à ceux qui en prendront connaissance de se livrer aux réflexions et aux sentiments que tout impose.
C'est avant-hier jeudi, 4 novembre, que se sont accomplis dans notre ville les attentats dont la France, depuis six mois, et ces derniers jours avec une recrudescence significative, est condamnée à subir l'odieux spectacle.
(1) Ce récit est emprunté à la Semaine religieuse du diocèse d*Antnn. H a paru indispensable de le reproduire, pour faciliter rintelligence des documents publiés plus loin et auxquels il sert de préface.
Dès six heures du madn, la troupe occupait la rue où se trouve l'établissement des RR. PJjres : une vingtaine de gendarmes à pied et k cheval, des pelotons d'infanterie espacés de loin en loin, des sentinelles à chaque allée des maisons faisant face à la communauté.
A six heures et demie, le commissaire depolice, escorté de sergents de ville, se présente. Derrière la porto se tient le R. P. TaLin, supérieur, avec M. Changarnier, avocat, et M. André, avoué, ses conseils. Au premier coup de sonnette, le Père Talin, à travers le guichet : Qui ètes-vous ? — Je suis le commissaire de police ; je viens par ordre de M. le préfet de Saône-el-Loire vous noiilier l'exécution des décrets du 29 mars.... Vous refusez d'ouvrir ? — Je refuse absolument.
L'effraction du portail commence. Pendant vingt minutes nous entendons le bruit sinistre. Nous sommes tous réunis, ecclésiastiques el laïques, au nombre d'une centaine, sans parler des Pères Oblats, dans l'appartemenl d'honneur qui s'ouvio en face de la porte d'entrée.
Monseigneur est au milieu de nous. Sa Grandeur, depuis deux jours et deux nuits, a pris domicile dans la communauté, encourageant tout h la fois de sa présence et ses chers Religieux et les catholiques dévoués accourus de toute pari pour loiirprodiguer respect et sympathie.
Les marteaux continuent de Frapper pesamment.
La serrure cède, un panneau vole en éclats. La brèche^ agrandie à coups de hache , laisse bientôt un passage suffisant au commissaire de police, à ses agents, aux ouvriers, qui achèvent, une fois entrés dans la cour, de faire tomber les barres de fer et d'ouvrir le portail à deux battants.
Le commissaire aborde le Père Tatin et lit l'arrêté préfectoral dont il a mission d'être l'exécuteur. Aux termes de cet arrêté, et d'après les décrets du 29 mars, la congrégation des Oblats est dissoute. Les Pères de la maison d'Autun doivent évacuer leur domicile. Le commissaire ajoute une seconde communication relative aux novices de nationalité étrangère.
Après quelques explications préalables sur ceux des Religieux qui resteront dans l'établissement à titre de propriétaires, M. le supérieur, élevant la voix, d'un accent ému, tremblant, entrecoupé de larmes, fait entendre la protestation suivante :
Devant Dieu qui nous voit et qui nous jugera, Messieurs^ vous et moi ; à la face de la France catholique navrée et frémissante; au nom de tous ceux qui habitent cette maison et dont, de par Dieu, je suis, quoique indigne, le légitime supérieur, je proteste de toute rénergie de mon âme contre les sacrilèges attentats que vous allez consommer.
Vous vous attaquez à des missionnaires qui vont, au prix de tous les sacrifices, porter la vraie civilisation, avec Tamour et l'honneur de la France, jusqu'aux extrémités du monde, parmi les peuples barbares etles tribus sauvages.
Vous vous attaquez à des religieux, à des prêtres^
c'ftst-à-dire à des hommes consacrés à Dieu. Vous De pouvez porter la main sur eux sans commettre un sacrilège et attirer sur vos tctes les foudres de l'Eglise.
Vous vous attaquez àdcaétrangers.amia de la France; et vos actes vont leur en inspirer le mépris.
Vou? vous attaquez enfin à des citoyens, à des Français dont vous foulez aux pieds tes droits les plus sacrés !
Inviolabilité du domicile, droit de propriété, droit sacré de l'hospitalité, droit des trens, liberté individuelle, liberté de conscience, la plus sainte de toutes, inscrite dans nos constitutions: vous violez tout, vous outragez tout. Et nous ne protesterions pas avec indignation contre de pareils attentats !
Cette indignation, Messieurs, ne s'adresse pas à vos personnes; nous n'avons contre vous ni haine, ni colère; nous n'éprouvons qu'un sentiment de profonde commisération; nous prions Dieu de vous éclairer, de vous accorder repentir et pardon.
Ce qui nous indigne, ce sont vos actes; nous les avons en exécration, car ils sont odieux, iniques et sacrilèges; nous les réprouvons, et voua ne les aciomplircz que uatgré nous et par la violeucc.
Notre conseil vous dira que nous en demanderons la condatnnation aux tribunaux de la terre, en attendant leur condamnation au tribunal de Djcu.
Visiblement gêné parce langage, le comnii.ssaire de police avait, dès les premiers mois, essayé quelques réclamaliuns et paru vouloir imposer silence ati Père Tatin. Le Pi-re Talin, à chaque lonlative d'ioterruplion, élevait plus haut la voix, eL ce fut jusqu'à la dernière svllabe qu'il inUigea celte EÈre revendication de ses droits de Religieux el de Français.
Apr^s lui, un de ses conseils, M. Changarnicr,
entreprend de lire à son tour une protestation juridique. Le commissaire ne laisse pas achever; mais elle sera insérée au procès-verbal, et nous n'hésitons pas à la reproduire ici :
Au nom de toutes les personnes domiciliées dans cette maison, nous déclarons protester contre les actes de violence qui viennent d*être commis, et contre ceux qui pourraient les suivre.
Aucune loi n'interdit aux citoyens français le droit d'habiter et de vivre en commun. Si M. le Préfet ou ses agents ont une prétention contraire, ils doivent en saisir l'autorité judiciaire qui seule peut statuer; mais ils n'ont pas le droit de trancher cette question par la force.
Les agents ou fonctionnaires publics qui ont coopéré à ces violences ou qui les ont ordonnées, ne peuvent ignorer qu'elles constituent la violation du domicile et un attentat à la liberté individuelle ; que ces actes tombent sous l'application du Code pénal, notamment des articles 114 et 184.
En conséquence, les Religieux Oblats se réservent d'en poursuivre la répression, soit devant la justice civile, soit devant la justice criminelle, pendant les délais légaux de la prescription.
Ce qui précède avait eu lieu sur le seuil de l'appartement d'honneur. A ce moment le commissaire déclare qu'il veut entrer. C'est Monseigneur qu'il rencontre le premier, et derrière Monseigneur tous les témoins groupés silencieusement. L'évèque d'Autun proteste, lui aussi; le silence redouble :
En ma qualité d'Evêque du diocèse, je proteste solennellement contre la violence faite à une maison religieuse qui est placée sous ma juridiction et sous ma protection.
J'ai le devoir de rappeler que ai les lois de tous les peuples civilisés punissent ceux qui violent le domicile et U propriété d'autrui, il y a aussi àes peines spirituelles et redoutables portées par l'Église contre ceux ({ui attentent aux droits et à la liberté do ses ministres.
Après Dieu, je prends à témoins de l'attentat qui va être commis, les citoyens courageux accourus ici pour entourer de leurs sympathies les membres d'une famille religieuse injustement persécutée.
Au nom de l'Église, au nom du diocùse, au nom de la ville d'Autun, je déclare que les Oblatsont mérité, et qu'ils emporteront avec eux dans leur glorieux exil la reconnaissance des iidèles catholiques et l'estime de tous les honnêtes gens, attristés et indignés d'un tel outrage fait à la religion, à la justice, à la liberté.
Des applaudissemenls prolong;és éclatent.
Le commissaire, de plus en plus mal à l'aise, a dû sabir ce sévère et noble langage. On voit qu'il lui coûte de se trouver seul sous le coup do tels accents. Il a l'air de se demander tout bas comment personne ne Taide dans l'humiliante tâche à laquelle il se livre. On dirait qu'il cherche du regard où sont ses chefs en ce moment critique.
II n'était pas au bout de ses peines, La protestalionde Monseigneur terminée, un do MM. les laïquesprendégalement la parole, au nom des témoins qui sontlà réunis, et qui entendent commclémoin.s protester à leur tour.
Les habitants d'Autun ici présents,
Considérant que l'expulsion violente et arbitraire des
RR, PP. Oblals constitue, au même titre que celles qui
ont lieu actuellement sur tout le territoire du paya, uns
Ugt PeTTBDd. — Œnrrea, t. III. 13
violation manifeste, flagrante de la liberté individuelle et du droit des gens ;
Considérant qu'aucun gouvernement n'a le droit de se placer au-dessus des lois qui protègent ou plutôt qui •devraient protéger tous les citoyens indistinctement;
Considérant que, dans un pays libre, il est inadmissible que les gouvernants puissent décemment mettre la force brutale au service de leurs passions politiques ;
Que les décrets du 29 mars ne sont autre chose que le triomphe de cette force brutale ;
Protestent avec la plus grande énergie contre ces décrets, contre leur application et contre les violences qui en résultent ;
Protestent notamment avec indignation contre Texpulsion des RR. PP. Oblats d'Autun, qui a lieu ce matin 4 novembre 1880, au mépris de toute équité et en violation formelle de la loi.
Il avait été convenu que, sitôt les protestations collectives finies, chaque religieux se retirerait dans sa cellule avec deux témoins et attendrait qu'on vînt l'en arracher de force.
En un moment, novices et témoins sont à leur poste. Le commissaire se voit obligé d'entreprendre le siège en règle des chambres, les unes après les autres, après avoir eu raison du domicile
général.
Le R. P. Supérieur et ses deux conseils, Monseigneur et ses vicaires généraux, autorisés à sortir de la maison les derniers, continuent de se tenir dans la salle du rez-de-chaussée. On entend de là les bruits des coups contre les cellules résonner le long des corridors. Après quelques instants, un des Pères, professeur de théologie, des*
cend escorté do ses témoins, conduit par deux agents de police. Pour gagner la porte de sortie, le groupe doit traverser l'appartement où Monseigneur est resté. En passant, le religieux s'agenouille, Monseigneur lo bénît, le relève et l'emhrassc. Du reste, pas un mol tie part ni d'autre. Ce silenc« esl plus élotjuent que tous les adieux; l'attend risscment n'est pas loin d'aller Jusqu'aux larmcft. Doux longues heures durant, h de courts inter%-alle5, la scëne touchante se renouvelle. A mesure que les expulsés apparaissent dans la rue, des cris multipliés : \'ivenl ifs Olilats! parlent des maisons cl des jardins d'alentour. Quelques cris: Vivmt ies décrets.' se font entendre de loin en loin, Dons assurc-l-on, mais ils sont enveloppés et êtouffi's par les chauilos acclamations des amis des Rfi. Pères.
.Nous ne devons pas omettre de signaler une particularité des plus intéressantes. In certain nombre de novices de nationalité étrangère, anglais et espagnols, quelques autres, enfants de l'.\]«acv-Lorrainc , avaient été réunis, par groupes distincts, dans des appartements séparés.
Quand les agents de la force publique se pré- K'Olenl. ils les accueillent par les deux protestalions que voici :
.Vous sommes ùlran-rcrî. it est vift], diaenl les premiers, sujets anglais ot e.spagnots: mais nous Avons f CQMcienco, depuis le jour où nou^ avons mis le pied
sur le sol français, de n* avoir jamais violé les lois du pays. Si on prétend le contraire, qu'on nous cite devant les tribunaux.
Nous protestons hautement contre Tinique et odieuse expulsion dont nous sommes victimes, et nous nous réservons de poursuivre par voie judiciaire et par voie diplomatique la réparation des torts qui nous sont faits et la revendication de tous nos droits indignement violés.
Nous, Alsaciens-Lorrains, disent les seconds, nés Français, arrachés malgré nous à notre patrie, nous n'avons pas cessé d'être Français par le cœur et d'aimer passionnément la France.
Au moment d'en être chassés et rejetés en Prusse pi , des hommes qui se disent Français, nous ne pouvo retenir un cri de douloureuse indignation.
Nous protestons de toute l'énergie de notre âme co cette inique et odieuse expulsion ; nous nous réser ' de poursuivre par toutes les voies légitimes la rêva* tion de nos droits outrageusement méconnus. ^
Cependant, à force de durer, reffraction des cellules touchait à sa fin. Le dernier novice, le dernier frère servant expulsé, ce fut le tour du supérieur d'être chassé de sa maison. Il engt^i qu'on use de violence, qu'on lui mette la sur Tépaule. Le commissaire fait signe à un agent; la violence est consommée. Monseigneur s*avai alors, et donnant le bras au Père Tatin, sort 9LV¥f\ lui ; les quelques ecclésiastiques et Isûiques par privilège avaient attendu ce moment, sorU aussi. Dès que Tévêque d*Autun et le digne m
rieur paraissent dans la rue, les acclamations doublent : Vive Monseigneur ! Vive les Obb
E>a troupe présente les armos. Les claironssonnenl. L'honneur qui esl dû au chef du diocèse ne semble pas moins s'adressera l'humble religieux proscrit qu'à l'évoque.
Vers l'entrée de la rue Cocaod, la foule est plus compacte. Presque tous les laïques qui sont précédemmcnl sortis avec chacun des novices expulsés te sont groupés lù. Les applaudissements et les vivats prolongés montent d'en bas, tombent des Eenfitres et des balcons; c'est une acclamation immense, ininterrompue. A partir de cet endroit JQsqa'à l'évèché, l'enthousiasme va grandissant. Nous avons oublié de mentionner que les Oblats. à mesure qu'ils avaient été chassés de leur communauté, s'étaient rendus au palais épiscopal pour y recevoir l'hospitalité de la première heure, (n attendant celle que lesfamillescbrétiennesde la ïille leur réservaient jusqu'au départ. Tous ranjÉs sur le perron d'honneur, ils semblent dire L^'ila savaient bien par avance ou se réfugier leur commencement d'e\il. Leur maison I fermée sur eux, la maison du père s'est oulit. Monseigneur, donnant toujours le bras au '. Tatin, se dirige de leur côlé. La foule pénëtre I portail sur la terrasse et se répand dans les ■ allées qui entourent le rond-point. Arrivé L. plus haute marche du perron, Monseigneur tfse longuement le vénéré supérieur que ses ieux environnent. Ce spectacle de lendress«
sainlc achève d'émouvoir tous les cœurs. Ce n*est plus de la pari du public de la sympathie seulement, ce ne sont plus des acclamations, c*est un vrai triomphe.
« A genoux, mes enfants^ s'écrie Monseigneur; « je vous remercie de ce que vous faites pour le « droit, pour la justice, pour la vertu méconnue et « persécutée ! Je veux vous bénir solennellement. »
Les genoux fléchissent, les fronts s'inclinent.
SU nomen Domini benedicttim ex hoc ntmc et
usque in sœculum. Jamais sous les voûtes de la cathédrale, au jour de plus grande fête, nous n'avions entendu et jamais nous n'entendrons semblable réponse des voix et des âmes. Nous défions quelque témoin que ce puisse être, de nier que ce moment ait eu un rare caractère de beauté ; nous le défions de n'en avoir point été ému et d'en perdre le souvenir.
 rheure où paraîtront ces lignes insuffisantes, les RR. PP. Oblats, déjà loin de notre ville, s'achemineront vers l'Irlande. Ils ont près de Dublin une de leurs communautés. C'est là qu'ils se retirent. C'est là que, pour se préparer à leurs rudes missions de Natal ou de Saint-Albert, ils vont chercher la liberté de la prière, du travail et du recueillement. L'Angleterre protestante accueille
ceux que bannit la France catholique. — Que
Dieu ait pitié de nous et de notre pauvre pays! {Semaine religieuse d'Autun, du 6 novembre.)
/j- priHliiil lie vtltn Uftre a été coimieré n payrr tri ârgâlt faili ilani Iri taai'fni rfligieiuri du iliociiô iiixi/utllf4 «ni éle apiiUijutt ht dénreti ila i'i n
(S trOVBMBBB MDCCCI.XJJC)
f HÉVÉIIENDS ET BIE?I CHEHS FÈBES,
L'attentat sBcrilb^e est consommé. La maison que vous habillez depuis bienlôl vingt ans, à l'ombre du clocher de Sainl-Lazare. a été attaquée et priao. J'ai entendu, pendant des heures, le bruit sinistre des coups de hache relenlissant sur vos portes pour les défoncer. J'ai vu pénétrer chez
vous,parle seul droiide la force, les agents d'un gouvernement qui, après avoir fait écrire avec ostentation sur tous nos monuments publics ces trois mots: <L Liberté, Egalité, Fraternité », leur inflige et s'inflige, à la face de l'Europe et du monde, le plus scandaleux démenti.
J'ai partagé avec vous les anxiétés de ces jours durant lesquels vous avez dû prendre, pour vous garantir d'un coup de surprise de la part des dépositaires officiels de l'autorité, plus de précautions que n'en prenaient, il y a un siècle, les habitants d'Aulun, lorsque les bandes conduites peir deux célèbres malfaiteurs parcouraient nos forêts et semaient la terreur dans tous nos environs (1).
Au milieu de vous, et des nombreux amis accourus pour partager vos épreuves, j'ai eu la consola* tionde faire cette vigile suprême, si tristement solennelle, dont la prière a consacré la première et la dernière heure. J'ai mêlé mes larmes aux vôtres, et il n'est pas une seule de vos douleurs qui n'ait été mienne, en ce jour désormais marqué pour nous tous d'un inefi'açable souvenir.
(1) En décembre 1754. Les Mémoires si curieax de Grommelio, publiés par la Société Éduenne, t. VI, p. 424, racontent un é^âsodé des terribles exploits de Mandrin et de son lieutenant Brasde- Fer. (c Ce dernier brigand vint dans cette ville, n rencontra <i sur la route de Chalon une trentaine de séminaristes qui allaient a prendre les ordres ; les ayant arrêtés, il les plaça chacun entre 4C deux des siens, vint les déposer dans le couvent Saint-Andot ohe, et donna Tordre de les f usiUer au premier signa}. >
ntenant, le silence s'est fail de nouveau dana celle rue aolitaire que remplissaient hier de si ëlranges clameurs. La hache et le marteau se reposent. L'armée, convoquée à cette expédition d'un nouveau genre, et stupéfaite de se voir réquisitionner pour une si humiliante besogne, a rejoint ses quartiers. Vos jeunes gens, ces vaillants et dévoués apprentis de l'apostolat, sont déjà partis. Demain, ils seront à Londres; après-demain k Dublin, ol sur une terre plus hospitalière que la nôtre, ils achèveront de se préparer, dans le recueillement de la prière et de l'élude, à porter bientôt l'Évangile de justice et de paix soit aux contrées glacées de l'Amérique du Nord, soit aux régions brûlantes do la terre de Natal et de l'Ile de Oylan, Ils peuvent bien, à cette heure, redire les vers du poète :
At DOA hinc alii ntientes ibimug Afras,
Pnn Scjttitam
Et penitnstolo diviBoa orbe BritannoB.
Nos patria! fines et dnlciii linquimus arva, Moi patriom fugimua. (1)
tJne dernière fois, je viens de les bénir, en les
{!) P&rmi dodi, les uosse rendroutdaiis les cootrécï ofriDEÙneB tefilées parle iDleil;lea autres iront en ScjtHc. Nous noiiB dirigeona maintenant vers la Grande-Bretagne séparée du reste du monde, i^ons quittons It, terre qui nuoa u donné naissance ; la forons luin de notre patrie. (Virgile, Bueeliquet, \" égXagne.)
accompagnant de mes vœux ; mais toute mon âme gémit, et le brutal triomphe de la barbarie sur ces prémices des moissons apostoliques me fait dire aussi avec le tendre et compatissant Yir« gile :
En qno diaooidia cives
Perdnxit miseros 1 Qaœqae ipse miserriroa yidi 1
Fatales conséquences de la guerre impie déchaînée sur notre malheureux pays, en dépit de tous les conseils, de tous les avertissements, de toutes les protestations !
Pauvre et chère France ! A peine sortie des cruelles épreuves d'il y a neuf et dix ans, par quelles nouvelles tempêtes n'avons-nous pas la douleur de la voir assaillie et battue : Paupercula tempes ta te convulsa (^) !
Hier, qui n'eût frémi au plus intime de son cœur,
au moment où ceux des vôtres qui sont nés en Alsace-Lorraine ont été spécialement expulsés comme
étrangers j et où nous avons entendu la foule s'écrier dans un élan de patriotique douleur : « Vive l'Alsace! Vivent les Oblats ! » Auteurs et exécuteurs des décrets, vous avez donné une consécration officielle aux lugubres événements de 4870 et du démembremeiitdu territoire national! Vousavezbien
(i) is. uv, n.
e la palrio allemande ! Mais quels sen-
liments vous provoquez Je la pari des cœurs vraimoDl français 1
Au qualrième siècle, Laclance a écrit un livre célèbre intitulé : De la mort des persécuteurs.
pQurmoi, j'en voudrais faire un dont le titre serait moins tragique. Je l'intitulerais simplement : De l'ineptie des persécuteurs. Qu'il sérail aisé h cette heure do composer un gros volume sur ce triste sujet! J'écarte celte lentalion, et me bornant à ce qui vous concerne, mes bons el chers Pères, je n'aurai pas de peine àdémontrer, en faisant appel au plus simple bon sens, combien, k tous égards, voire expulsion est une ineptie de premier ordre, en même temps qu'elle constitue une criante iniquité.
Je dis : à tous égards.
Je ne veux cependant pas, pour la démonstration de cette thèse trop évidente, rentrer dans les considérations générales que tous les Evèques ont déjà fait valoir en commentant les fameux décrets. Je les ai moi-même exposées, soit dans ma lettre du 1.^ avril h M. de Frcycïnet, soit dans ma leltredu 19 octobre à S. Em. le Cardinal-Arcbevèque de Paris. Les consultations de nos plus savantsjurisconsulles et la démission spontanée de plus de 250 magistrats, leur assurent une fiutorité morale qui survivra, j'en suis sur, à tous les
sophismes d'une légalité menteuse, comme à tous les attentats de la force brutale.
Je viens de nommer le cardinal Guibert, vénérable et saint pontife , des mains duquel j'ai reçu la consécration épiscopale ! Comment ne lui adresserais-je pasici^ en votre nom et aumien, la plus respectueuse et, si je puis le dire, la plus filiale salutation ! Il appartient à votre Société. Il a été pris dans vos rangs^ en 1842, par un gouvernement qui n'avait pas la réputation d'être un gouvernement de sacristie et que personne n'a jamais accusé de partialité envers les ordres religieux. Il y a neuf ans, au lendemain de nos désastres militaires et de nos discordes civiles, quand, pour la troisième fois en ce siècle, le siège de saint Denis venait d'être rougi du sang d'un archevêque de Paris, c'était lui, cet oblat, alors successeur de saint Martin de Tours, que M. Thiers, au nom du gouvernement de la République, faisait supplier de venir succéder à Mgr Darboy, pour dévouer sa vigoureuse et féconde vieillesse à l'œuvre de la résurrection nationale I
Il n'a jamais parlé que le langage le plus élevé de la modération, de la sagesse, de l'expérience, du patriotisme III porte depuis près de quarante
ans le lourd et glorieux fardeau de l'épiscopat, et jamais il n'a renié la famille religieuse qui a été le berceau de sa vocation sacerdotale. Il en a conservé les armoiries dans son blason d'évèque,
et de Viviers à Tours, comme de Tours à Paria, il atonjourspu dire avec le fondalour de voire con- ^gation, de si pieuse el française mémoire : t Le Seigneur m'a envoya pour évangéliser les K pauvres: Evanifeiizare pauperibus ».
Avec quelle noble simplicité, avec quelle modestie tout apostolique ne résumait-il pas, dans as lettre du 6 octobre à M. Constans, les immenses Urviccs rendus depuis un demi-siècle par votre Institut à la double cause de la prédication de l'Evangile cl de l'inlluence française dans le monde! Comment! voilà une Société qui a pris naissance chez nous, sur notre territoire, dans les rapports les plus constamment fraternels avec la clergé paroissial. Elle a eu successivement pour premiers supérieurs deux évoques de Marseille. Quatre gouvernements TonL laissé vivre en paix! Elle a grandi. Elle compte maintenant dans son sein dix évèques missionnaires. Dieu a béni ses œuvres. Elle évangélise avec un infatigable dévouement et un succès incontesté, en Amérique, 1ns régions voisines du pùle Arctique ; en Afrique, le cap de Bonne-Espérance et la terre de Natal; en Asie, l'île de Ceylan.
Dans ces diverses contrées, les Oblats ne sont pas seulement les apùlres de l'Evangile ; ils sont encore, si je puis parler ainsi, les missionnaires de la civilisation. Esquimaux, Cafres, Indous, tous ces peuples reçoivent d'eux, avec les vérités du
saiut éternel^ les principes, les exemples, led méthodes qui triomphent de la barbarie et préparent l'avènement du vrai progrès social !
Sans doute et avant tout, cela se fait au nom de Jésus-Christ et de TEglise ; mais cela se fait aussi au nom de la France, que vos Pères font respecter, aimer, bénir par ces peuplades lointaines! Et ce sont de soi-disant Français qui, pour obéira la consigne implacable dictée par des haines anti-religieuses, sans tenir aucun compte des services rendus, du bien entrepris, des œuvres commencées; sans se demander si les coups frappés chez nous par leur rage aveugle ne feront pas des ruines lamentables dans ces colonies naissantes d'Amérique, d'Afrique et d'Asie qui grandissaient pour le plus grand avantage de la civilisation européenne et de l'influence nationale , ont hier violé votre domicile, brisé vos portes, pris voire maison d'assaut, attenté à votre liberté et fait conduire chacun de vous dans la rue, entre deux gendarmes, comme un malfaiteur! Et vous ne voulez pas que je dise, avec tout ce qu'il y a d'honnête, de raisonnable en France, que, pour agir de la sorte, il faut avoir perdu le bon sens et le sens moral !
Je ne saurais omettre un détail très significatif et dénature à faire rougir les crocheteurs, bien qu'ils s'irritent quand on leur parle de dévorer leur honte. Il faut cependant qu'à n'importe quel prix
on ose dire sapensée.etquele cri de l'indignation publique soit plus fort que le bruîl des haches s'abaltanl sur les portes des citoyens paisibles et des pinces faisant grincer et sauter les serrures! Oui, j'en appelle ici k quiconque se sent le droit de porter avec fierté le titre de Français. Il y a un an, par reconnaissance pour les grands services rendus par vos Pères à la mission civilisa- Irice dont ils sont les intrépides ouvriers dans les glaces du pôle Nord, le gouvernement de la reine Victoria donnait le nom d'un de vos missionnaires, Mgr Orandin, à une des stations britanniques de l'Amérique septentrionale! Voilà ce iju'ont 8U faire, en dépit de tous les préjugés nationaux ou religieux, des Anglais protestants. Là-bas, à2 et3,000 lieues de votre pays, ces étrangers, ces hérétiques vous entourent de respect et d'honneur; ils sont heureux du bien que vous faites; loin d'en être jaloux, ils le secondent de tout leur pouvoir. Mais, chez vous, dans votre propre patrie, dans cette Franco que vous faites respecter el aimer, un gouvernement qui s'est annoncé avec emphase comme un gouvernement de liherté, qui s'est engagé k protéger tous les droits et à sauvegarder tous les intérêts, ce gouvernemenl a fait marcher contre vous, hier, son infanterie et sa cavalerie. Il a fait cerner votre maison comme on cerne un repaire de malfaiteurs. 11 & obligé de braves soldats k lever sur vos