‹ Œuvres pastorales et oratoires (volume 2)Chapitre 11 sur 44 · SM · texte numérisé non relu

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personnes consacrées leur main tremblante , tandis qu'ils se défendaient mal de leur humiliation et ne savaient pas cacher leurs larmes I J'ai vu tout cela.

QasBque ipse miaerrima vidi 1

Et Ton m'empêcherait de dire qu'en dehors même de toutes les considérations de conscience et de foi, cette brutale expulsion est le fait de la plus inexplicable et de la plus inexcusable des inepties !

Je voudrais maintenant essayer de montrer, au point de vue beaucoup plus restreint des intérêts locaux, quel préjudice votre expulsion cause à la ville d'Autun.

J'indiquerai à peine, et seulement pour mémoire, les services spirituels que vous rendiez avec tant d'empressement et de bonne volonté au clergé de la ville épiscopale.

Pendant trois mois de l'année, vos jeunes scolastiques remplaçaient nos séminaristes en vacances, et, grâce à vous, nous pouvions maintenir à la Cathédrale la splendeur de nos offices publics. Au temps du Carême, de la semaine sainte, des retraites, des missions, vos Pères nous prêtaient toujours le concours le plus dévoué pour faciliter aux hommes l'accomplissement de leurs devoirs

de chrétiens, en meltantà leur portée un plusgranrl nombre de secours religieux.

Je n'insiste pas sur ce genre de services : il pourrait n'être pas suffisamment compris ou apprécié par tout le monde.

Je passe immédiatement k des considéraliuns d'un autre ordre, et, sans leur donner plus d'importance qu'elles ne méritent, je ne crois pas devoir les laisser decAté, puisqu'il s'agit de démontrer, au nom du gros bon sens, ce que j'ai appelé ■< l'ineptie des persécuteurs».

Autun n'est pas une ville populeuse. Nous n'y avons ni industrie ni grand négoce. A part quel ques exceptions, notre commerce est tout local el ne dépasse pas les proportions des besoins ordinaires de la vie. Dans cesconditions, l'appoint donné ou enlevé aux affaires paruno maison qui comptait en moyenne, suivant les années, soixante ou quatre-vingts habitants, cstloin d'être chose indifférente. Ne parlons pas de l'octroi municipal, dont je n'ai pas mission de défendre les intérêts. Mais, puisqu'il faut aller k des détails pratiques, interrogeons le boulanger, le boucher, l'épicier, le tailleur, le blanchisseur, t'horloger, le marchand de faïence, le ferblantier, lepbarmacicn, les ouvriers des différents corps d'étal fréquemment employés aux travaux de réparation dans une maison considérable ; demandons-leur ce qu'ils ont gagné à l'expulsion des Oblats.

Ugt PxKUUD, — ŒnTiei, t IIL 11

— iio —

Pour ne m^exposer à aucune erreur ou exagération, je ne donnerai ici aucun chiffre précis. Mais je voudrais que les partisans les plus fanatiques des décrets, ceux peut-être qui se sont réjouis hier, tandis que nous pleurions, voulussent bien se donner lapeinedefaireeux-mêmes cette enquête, de recueillir les éléments de ces statistiques, de dresser ce bilan commercial, en allant consulter, les uns après les autres, tous ces fournisseurs ou marchands d'objets de première nécessité. Peutêtre comprendraient-ils comment les mêmes haines, qui, par leurs absurdes violences^ compromettent des intérêts moraux et religieux d'un ordre supérieur, ont sur les affaires et les transactions humaines un fatal contre-coup.

Ce que je viens de dire à propos du travail rémunérateur du négociant et de Touvrier, n'est pas moins évident quand il s'agit des relations sacrées établies par la charité et par l'aumône entre ceux qui ont un peu de superflu et ceux qui manquent du nécessaire.

Il ne m'appartient pas, mes révérends Pères, de trahir le secret de toutes les pieuses libéralités que vous répandiez autour de vous. Je me borne à indiquer quelques détails dont je n'ai eu connaissance que depuis hier.

N^était-il pas de notoriété publiqueque 60 ou 80 pauvres recevaient l'aumône chaque semaine, à

celllG même porle qu'ont brisée et abatlne les représentanis attitrés du gouvernement '.'

Ce qu'on sait moins peul-ètre, c'est conimenl nos ciièros Petites-Sœurs des Pauvres nourrissaient chaque jour avec la desserte dp vos tables, soupes, morceaux de pain, débris do viande et de légumes, dix de leurs vieillards,

Mais, à ceLtcheure, votre maisonost fermée, voa étudiants sont partis, votre communauté est dissoute. L'ànu traditionnel des Petites-Sœurs n'aura donc plus à descendre désormais les pentes cscar- [lées et passablement incommodes delà ruo aux Rats. Plus de restes k lecueillirà l'office de la maison toujours si hospitalière. Dix bouclies dont la nourriture quotidienne était assurée, grftce à vous, cela comptait pour l'asile des Petites-Sœurs: c'était plus du sixième de cette pitance qu'elles vont (juèter chaque jour avec un si infatigable dévouemeut, et qu'elles savent accommoder pour leurs pauvres avec une habileté si consommée. Bienfaiteurs et amis du peuple, voilà encore un de vos exploits ! Il ne fait pas moine honneur k votre intelligence qu'à votre cieur!

Les pauvres souiïrironl davantage, puisqu'ils seront moins assistés. Mais qu'importent les souffrances des pauvres ? Vivent les décrets ! Et d'ailleurs, l'Eglise insultée, la liberté méconnue, le droit foulé aux pieds, la justice trahie, les cléricaux opprimés : voilà de surabondantes compen-

salions aux détresses et aux doléances de ceux dont la charité catholique adoucissait les souffrances et prolongeait les jours 1

Et ce que je dis ici à votre occasion, mes bons et chers Pères, deviendrait cent fois plus péremptoireet plus irréfutable, si je voulais supputer les ruines de toutes sortes qui s'amoncellent à cette heure dans un grand nombre de villes de France, au fur et à mesure que s'exécutent les fameux décrets et que les démolisseurs poursuivent, en profanant le nom sacré de la loi^ leur œuvre de destruction.

Je ne crois pas avoir besoin d'insister davantage. Ma thèse me paratt démontrée, et je répète qu'il y aurait un livre très intéressant, très instructif, et malheureusement très considérable à écrire* sur ce sujet : (c De l'ineptie des persécu- « teurs. »

Et maintenant, mes bons et chers Pères, puisque l'absurde et sacrilège attentat est consommé, tandis que la vapeur vous emporte rapidement vers laverie Irlande, où nos vœux les meilleurs vous accompagnent, où vous suivent mes plus paternelles bénédictions, je veux finir cette lettre d'adieu par uu mot d'espérance.

Chassés de votre patrie par une persécution qui persiste à se couvrir du masque de la légalité, vous allez demander asile à un pays où, il n'y a pas

^râoore cent ans, le code fameux des i< lois pénales » édictaît contre les calboliques les peines les plus terribles.

Le célèbre Burke a caractérisé en termes qui n'ont rien d'exagéré ces lois si longtemps appliquées à nos frères d'Irlande.

Il En faitd'ignoble perfection », avait dit un jour le grand orateur du Parlement anglais, » c'esLle « plus remarquable monument d'iniquité qui ait « jamais été élevé ; c'est une macluned'une adresse « rare et d'un travail achevé, aussi bonne pour « l'oppression et l'appauvrissement d'un peuple, el " l'avilissement en sa personne île la nature bu- « maine, que tout ce qui aura jamais été produit «par la perversité de l'homme (1). »

Nos faiseurs et nos exécuteurs de décrets sont en bonne voie pour mériter de pareils éloges. Il se pourrait faire cependant, malgré l'éclat de leurs victoires actuelles, que leur triomphe ne fût pas de longue durée.

Inspirés par les passions sectaires de leur époque, les féroces rédacteurs du code des « lois pénales » devaient croire qu'ils avaient trouvé le moyen infaillible d'en finir avec le catholicisme romain. D'aiUeurs, Henri VIII, Elisabeth, Cromwell, leur avaient frayé le chemin. Les scrupules

<1) SiÉrkt't Werh,, y. il.

n'avaient poinl arrêté ces personnag'es quand il avait fallu faire tomber sous la hache des bourreaux, non pas seulemefitles portes des couvents, mais les têtes des prêtres et des religieux.

Toutefois, Dieu soit loué, rien n*est faible et éphémère comme la violence et l'injustice se donnant la main pour faire triompher la sottise ou les mauvaises passions ! Les lois pénales ont été abolies ; la liberté catholique, — la pleine, vraie et sincère liberté, — a fini par avoir le dernier mot en Angleterre et en Irlande contre toutes les machines gouvernementales ou législatives inventées pour l'étouffer. Là où, il y a deux cents ans, le fait de dire la messe était puni de la peine de mort, vous allez, mes chers Pères, trouver la sécurité et les droits que vous refusent en 1880 les ministres d'un gouvernement républicain et soi-disant

libéral.

Plaignez-nous plus que nous ne vous plaignons :

car dans deux jours vous toucherez une terre vraiment libre, et € les lois existantes », qui vous persécutent dans votre propre patrie, vous protégeront dans un pays étranger, tandis que, pour nous, il nous fautencore poursuivre l'expérience où viennent de succomber, depuis quelques mois, les droits les plus nécessaires et les plus précieuses des garanties publiques.

Mais, quoi qu'il puisse advenir, je ne saurais désespérer ni de notre pays, ni de l'avenir. Je

veux au contraire croire au Iriomplie du bon sens sur i'incplie, tie la justice sur l'iniquité, de la sage liberté sur les violences serviles des oppresseurs.

Aussi bien, tout n'a pas été douleurs et amertumes pour nous dans notre épreuve d'hier. Nous n'avons pas eu seulement affaire aux crocheteurs subalternes, envoyés seuls sur la brèche, et abandonnés par leurs chefs hiérarchiques demeurés sur r arrière-plan, comme s'ils avaient roug-i de prendre une part personnelle à ce qu'ils appellent avec emphase « l'exécution des lois i>.

Dieu merci! nous avons vu d'autres visages ; cl s'il nous a fallu, dans l'inexprimable angoisse de nos âmes chrétiennes et françaises, entendre le bruit sinistre qui était l'accompagnement obligé de cette osécution officielle, nous avons aussi recueilli autour de nous des acclamations singulièrement consolantes.

Bon Père Supérieur, ni vous ni moi, j'en suis certain , nous n'oublierons do notre vie notre retour à l'Evéché.

Ces messieur.i avaient terminé leur besogne : trente et quelques portes de votre maison étaient brisées. Les scellés venaient d'être apposés, eu bonne et due forme, sur la chapelle; et il m'avait fallu toute une négociation et une ambassade extraordinaire pour obtenir, par grâce, que le même procédé ne fût pas appliqué à la petite chambre où, à l'issue de ma messe, vous aviez

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transporté le Saint-Sacroment. Vaincus^ nous Tétions, et il nous fallait bien abandonner le champ de bataille à nos vainqueurs, plus embarrassés de leur triomphe que nous de notre défaite.

L'impartialité me fait une obligation de dire que, dès le commencement de la lugubre tragédie, le délégué de MM. Gonstans et Hendlé m'avait accordé la faveur de pouvoir demeurer avec vous jusqu'à la consommation de votre poignante épreuve.

Commencé à six heures et demie précises, l'opération s'achevait à dix heures passées.

Le moment était venu de partir. Je vous donnai le bras. Vos conseils judiciaires (je tiens à saluer par leurs noms ces honorables et courageux citoyens, et je les prie de trouver ici l'expression publique de ma plus vive gratitude, M. l'avocat Changarnier et M. l'avoué André) (1) vous suivaient immédiatement. Mes vicaires généraux fermaient la marche. Jusqu'au bout le cérémonial de Messieurs les exécuteurs des décrets fut ponctuellement suivi ; pour vous faire sortir, un agent dut mettre la main sur vous. Aux yeux de la loi qu'on venait de nous appliquer, vous étiez donc un rebelle ; et

(1) Qae ne pais- je donner également les noms de tous ceux qui sont venns assister les Pères pendant plusieurs jours et plusieurs nuits avec un si infatigable et si touchant dévouement !La Usteen serait trop longue et je craindrais de faire des oublis. A tous ces défenseurs du droit opprimé, à tous ces protecteurs et amis des victimes d*uae odieuse persécution, honneur et reconnaissance 1

moi, j'élais un complice de votre rébellion, puisque j'avais tenu à protester par ma présence contre les scènes de violence dont vous et les vôtres veniez d'être l'objet.

Cependant, chose étrange, à peine avions-nous franchi le seuil de cette maison prise d'assaut, voici que la foule nous accueillait par les cris cent fois répétés de : « Vive la religion ! Vive la 4 liberté! Vive Monseigneur! Vivent les Oblatsl >i Nous passons devant le front des troupes. Elles s'alignent. Le clairon sonne, les soldats portent les armes; les officiers saluent de l'épée la croix épiscopale et celui qui la porte. Nous avançons ; les cris enthousiastes redoublent; le flot grossit. Tout k l'heure, on nous cernait et on nous traitait comme de véritables malfaiteurs, et voici qu'on Forme autour de nous un cortège triomphal. Les généreuses et frémissantes protestations nous accompagnent jusqu'à ce grand perron de l'Evèché du haut duquel, après vous avoir serré dans mes bras et demandéàDicu de soutenir mesforces brisées par tant d'émotions, je me retourne vers ce peuple si vraiment Rdêle, je le remercie d'avoir noblement vengé l'honneur de la ville d'Aulun, et j'entonne de toute mon âme le chant de nos plus solennelles bénédictions (1) I

(Ij DsB plumes officieuses, et même offlciellH, ont conteiU rexsotitnde deces loucb&nt* et coDsoUnta déttiilB. Je lea taun-

Redisons encore uue fois, mes bons et chers Pères : « Noire aide est au nom du Seigneur : Adju-toritim nostrum in nomine Domini ».

Pour puissants et habiles que croient être les hommes qui lui ont si audacieusement déclaré la guerre, il a eu raison de plus redoutables adversaires et de plus fiers génies.

J'ai trop bonne opinion de la France pour penser qu'elle veuille subir définitivement le joug de l'impiété armée contre la raison, contre la justice, contre la conscience, contre Dieu.

Elle aussi se relèvera au nom de la vraie liberté, si indignement profanée à celte heure. Gardez-vous, mes chers Pères, de vous lier par des liens indissolubles à la terre amie qui va vous donner l'hospitalité. En dépit de la distance, et malgré le coup de force qui nous sépare momentanément, demeurez nôtres. Restez, je vous en prie, les fils de cette vieille cité Eduenne que vous aimiez et qui vous aimait. Ce ne sont pas ses enfants, ce sont des étrangers, qui vous ont proscrits et chassés.

Les nuages de la sottise et les tempêtes de la violence passeront : vous nous reviendrez quand brillera de nouveau sur notre chère France le

tiens purement et simplement. Deui tdt quia non mâtUior (Bom. IX, 1). Entre la parole de ces messieurs et la mienne, le pablic jugera.

soleil du bon sens et de la justice. De quel cœur, alors, et mon peuple et moi nous bénirons le Seigneur, « celui qui courbe et qui redresse ; € qui conduit aux abîmes et qui en ramène ; qui c couche les humbles dans la poussière et qui les f< relève jusqu'à la gloire »(1).

(1) I«rUYTe des Bois, 11,6-8.

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