‹ Œuvres pastorales et oratoires (volume 2)Chapitre 17 sur 44 · LA LAÏCISATION DE L'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

LA LAÏCISATION DE L'ENSEIGNEMENT

DIBCOUBS PBOSONCÉ A BAINTE-CLOTUDE (30 JAKVIEB MDCCCLXSZI}

Mulier, qiiid pleraêf — Quia tuleruHt Dominum me«m et iieiele Mbi pBtuemnt eum.

Femme, poarqaoi plenrei-ïonaî — Je plenie parce qa'ils m'ont pria mon Dieu, et queje ne Mis où ils l'oQt mit.

(^Ècang. de S. Jtan, XX. 13.)

Le cri de Madeleine cherchant vainement dans un sépulcre vide le corps de ce Jésus auquel elle était redevable de la seconde vie de son âme régénérée par la pénitence et par l'amour : je l'entends s'échapper du cœur de la France.

O ma pairie hien-aimée, pourquoi pleures-tu ?

La France me répond : Je pleure, parce que, au nom d'un prétendu progrès, d'une liberté men-

teuse et meurtrière,on veut arracher deTàme de vos enfants, qui sont les miens, le Dieu de leurs pères I

Oui, ce Dieu de Clotilde (j'aime à saluer ici son nom et son souvenir) ; ce Dieu, dont la miséricordieuse puissance, enfin connue et invoquée, avait empêché Tolbiac de détruire dans leurs germes quinze siècles de civilisation chrétienne et française ;

Ce Dieu, qui avait baptisé, confirmé, transfiguré^ fait sienne et honoré d'une si glorieuse mission, pour Taccomplissement de ses desseins dans le monde, cette nation formée du sang des vieux Celtes, des Romains et des Francs;

Ce Dieu qui, tant de fois parmi nous, avait consacré les plus belles inspirations du génie, tout en demeurantla récompense cachée et certaine de ceux qui passent sur la terre sans faire de bruit, mais non sans y faire de bien, parce qu'ils savent prier, travailler et souffrir :

On veal le bannir de la première éducation de l'enfance !

11 ne s'agit plus d'un projetvague, d'une utopie aventureuse, mais lointaine. Déjà, on a mis la main à l'œuvre pour rompre l'antique alliance que le bon sens, non moins que le sens chrétien, avait faite entre l'éducation et la religion : Qtiod Deus coîîjunxity homo non separet{{).

(1) Matth. xix^G.

lormaîs, la religion, ses doctrines, ses pratiques, SGS livres, ses ministres seront sévèrement consignés & la porte do l'école ; et, à l'heure ofi je parle, loutun code de lois s'élabore pour organiser ce qu'on appelle dans un langage barbare qui sied bien h cette barbare entreprise, LALàïasATiON M l'emseigkement.

Je viens vous parler de cette entreprise.

Je me propose de vous montrer comment son apparente et cauteleuse neutralité se résout en une hostilité positive, flagrante, systématique contre toute religion.

Et puisque cette entreprise est conduite par des hommes qui se disent avec alïectation, bruyamment, les amis, les seuls amis du peuple, j'essaierai de vous faire voiravecquelleamère ironie, avec quel impitoyable sans-façon ce système sacrifie à des haines sectaires les intérêts les plus évidents des classes populaires.

Pardonnez-nous, Seigneur, si, en présence d'un tel péril, nous répétons comme malgré nous la parole que nous lisions dans l'évangile de ce jour (I), et si, coramelesapôtres effrayés par la tempête, nous vous disons:Sauvez-nou3, mon Dieu, nous périspomine^alva noSfperijnus! .\h\nousosons\'a.(-

(!) Quatriënie dîmftnche apràs l'épiphanie, — Saiat Matthieu, ci. viu.

firmer, ce n'est pas faute de foi que nous jetonscette clameur vers vous; au contraire, c'est parce que nous tenons parle fond de nos entrailles à cette foi sainte qui a élevé, consolé, fortifié notre vie; c'est parce que nous aimons notre chère France ;c*est parce que

nous aimons les âmes ; c'est parce que nous aimons ceux mêmes qui nous font cette guerre déloyale et cruelle !

Et c'est aussi parce que Madeleine vous aimait et craignait d'être séparée de vous, qu'elle versait des larmes et poussait ce cri si ému et si émouvant dans lequel j'ai pris toute l'inspiration de ce discour : Tulenmt Dominummeumy et nescio ubiposuerunteum!

Puisque je viens aujourd'hui solliciter votre charité en faveur d'une école libre et chrétienne établie aux lieu et place d'une école laïcisée ; puisque je veux vous exhorter à lutter avec toute l'énergie de votre patriotisme et tout le courage de votre foi contre cette entreprise de laïcisation, je dois avant tout vous expliquer par quelle perversion ce mot, en lui-même très inoffensif, est devenu parmi nous, depuis deux ans, un véritable cri de guerre et une provocation à des luttes fratricides.

Mais ce sens nouveau et perverti ne se peut lui-

même comprendre qu'en opposition et par contraste avec un autre mot qu'on répèle aujourd'hui àsaliété, àtoutpropos, et hors de lout propos; de telle sorte qu'àcelte heure toute science politique et administrative, toute philosophie et économie sociale, tout l'art de parler et d'écrire quand on veut remuer lesmasses, semble s'ôlre résumé dans l'antagonisme de deux formules: antagonisme d'où, bien entendu, l'on conclut que laïcismeoX cléricalisme sont opposés l'un à l'autre, comme la vérité est opposée à l'erreur, la lumière aux ténèbres, la civilisation à la barbarie, la liberté à la servitude, le bien absolu au mal absolu.

On dit, il est vrai, pour expliquer cet antagonisme et justifier celle guerre, que le laîeisme est l'exercice du droit do légitime défense contre les envahissements, les usurpations, l'inlolérance oppressive du cléricalisme.

Je me laisserais entraîner Irop loin si je voulaisrépondrcà des accusations moins odieusesqu'invraisemblables dans un étatde sociétéfiui, depuis quatre-vingt-dix ans, a si énergiquoment revendiqué et constitué son indépendance politique, religieuse, sociale , et où il faudrait un regard singulièrement clairvoyant pour apercevoir le moindre symptôme de résurrection d'un gouvernement théocralique.

La vérité est que les mois de laïcisme et de clérica- /ûfne.si on les replace dans leur véritable senshisto-

rîque,n*einportenlaveceux aucune des significations agressives ou odieuses qu'on leur donne en ce moment.Ils ne sont synonymes ni de progrès ni de décadence, et, pour parler avec le poète,ils ne mérilent

Ni cet excès cHionneur, ni cette indignité

de résumer nécessairement tout ce qu'il y a de déplus grand ou tout ce qu'il y a de plus vil au sein de nos sociétés contemporaines.

Dans l'Ancien Testament, sur les douze tribus, onze étaient laïques ; une seule, la tribu de Lévi, avait été mise à part pour servir aux cérémonies du Temple et aux fonctions sacrées: c'était la tribu cléricale.

Dans l'Église catholique, tous ceux que Dieu appelle, sépare, consacre pour la prédication de l'Évangile, l'administration des sacrements, l'exercice des fonctionsdu sacerdoce, sontappclés clercs, d'un mot grec xXi^poç, qui, signifiant part ou partage, exprime que ceux-là ont renoncé à leur part des biens terrestres et que Dieu est leur unique héritage : Dominus pars hœreditatis meœ (I).

Cela étant, comment imaginer que ces deux

fractions de la société chrétienne, toutes deux essentielles à son intégrité, soient nécessairement

(1) Psaume XV, 5.

en opposilion et en conflit l'une avec l'autre ?

Les laïques ! mais ne sont-ils pas pour une pari considérable la raison d'être de notre apostolat? « Tout prêtre, dit saint Paul, est établi pour servir d'intermédiaire entre Dieu et les hommes ; et, pris parmi ceux-ci, il traite pour eux , en leur nom, à leur place, de tout ce qui a rapport au service de Dieu (1) ...

Oui, mes chers frères, c'est pour vous, laïques, que nous avons renoncé volontairement aux joies légitimes de ce monde; pour vous que nous avons embrassé une vie de travail, de privations, desacrîfices ; pour vous que nous avons offert notre vie et que nous la dépensons tous les jours dans des labeurs où bien souvent nos fatigues surpassent nos forces : Gravait supra modum, supra virtutem (2). Comment pourrions-nous voir en vous des adversaires? Comment pourriez-vous voir en nous des ennemis ?

Les laïques ! maïs à toutes les époques, depuis les commencements de l'Eglise chrétienne jusqu'à nos jours, la tribu sacerdotale (cléricale, si vous le voulez) a trouvé toujours en eux des amis et des auxiliaires presque indispensables.

"Voyez, dans l'Évangile, ces saintes femmes qui

(1) Oronû poatiiez ex hominibaB astamptus, pro hominiboa gonatitiilttiT in iii qan aontad Dcum. (Ueb. v, 1.) (3) n Odt. I, 8.

pourvoyaient aux besoins du Sauveur : c'étaient des laïques. Saint Luc les nomme : Harie-Hadeleine ; Jeanne, femme de Ghusa, majordome da palais d'Hérode; Susanne et alias multœ qxise minis-

trabant et de facultatibus suis (1).

Parcourez les épitres de saint Paul. Sans doute, il y mentionne les coopérateurs de son apostolat : Tite, Timothée, Barnabe, Epaphrodite, etc.

Mais le juif Aquila et sa femme Prisca, dont il est question dans les Actes des apôtres et dans répitre aux Romains ; mais Gaîus^qui donna Fhospitalité à l'Apôtre ; Erastus, trésorier de la ville de CorinthCy et Quartus, son frère; Stéphanas et sa famille ; Fortunatuset Achaïcus, qui se mettaient tout entiers au service des prédicateurs de l'Évangile pour leur faciliter leur mission, in ministerium sanctorum ordinaverunt seipsos (2) ;

Mais le jurisconsulte Zénas, mentionné dans l'épître à Tite (3), et la vierge Phœbé, qui était comme une sœur pour les missionnaires de la Bonne Nouvelle (4) ; la vénérable matrone Electaetses enfants, auxquels saint Jean adressait sa seconde épitre : tous étaient des laïques, c'est-à-dire des chrétiens vivant dans le monde^ la plupart enga-

(1) Luc. viij, 3.

(2) I Cor. XVI, 16.

(3) Tit. III, 13.

(4) Rom. XVI, 1.

— 3io — gês dans les liens du mariage, exerçant des professions séculières, où ils se dislînguaîent, non seulement par leur piété, niaîs par leur zfcle à seconder les œuvres de l'apostolat, et méritaient que saint Paul fît d'eux cet éloge magnifique : u Ils ont été mes collaborateurs dans Je CLrist Jésus ; Us auraient donné leur lèle pour moi : c'est pourquoi je leur rends grâces, et avec moi, toutes les Églises les remercient» (1).

Dans notre siècle, d'où est donc venue l'initiative de quelques-unes des entreprises qui ont secondé de la manière la plus efficace le double apostolat de l'Église, l'apostolat de la vérité et l'apostolat de la charité?

Il y a cinquante et quelques années, d'humbles filles créentà Lyon cette association de la Propagation de la Foi, dont le sou hebdomadaire produit maintonaoldesmillionsetdont l'action se fait sentir jusqu'aux extrémités du monde : c'étaient des laïques.

C'étaient des laïques aussi, ceshuil ou neuf étudiants de Paris qui, un peu après 1830, cherchant ensemble le moyen le plus sûr de se préserver de la double contagion de l'impiété et des mauvaises mœurs, le trouvèrent dans la pratique de la charité

(i] Adjutorea mei in Christo Jesn qni pro anima mea cervi» gâta «uppoBoerant : quibua non boIus cro gratiaa ago, seJ t conctte Ecdesiie gentinm. (Itom. xvi, 3, i.)

envers les pauvres, et fondèrent à leur insu Tœuvre^ aujourd'hui étendue à tous les pays catholiques, des Conférences de Saint- Vincent-de-Paul.

Et vous-mêmes, mes bien-aimés frères, qui ètes-vous donc, sinon des laïques, mais en même temps, par votre foi, votre zèle, votre charité, d'infatigables et dévoués coopérateurs de notre ministère, et des amis sur lesquels nous pouvons toujours compter ? Toute une partie de mon apostolat s'est dépensée au milieu de vous^ pieux et vaillants fidèles de TÉglise de Paris ; bien des fois j'ai cité votre charité et votre activité en exemple; et en ce jour, il m'est doux et il n'est que juste de vous appliquer le témoignage que saint Paul rendait aux laïques de son temps : In ministerium sanctorum ordinaverunt seipsos; quibus ego non soins grattas ago^ sed et cwictae Ecclesiœ.

Ce n'est donc pas nous, hommes d'Église , qui avons détourné de leur sens primitif ces mots de laïque et de laïcisme^ dans lesquels, jusqu'à nos jours, la tradition, la grammaire, le bon sens, n'avaient vu qu'un état de vie, et non une antithèse et une contradiction hostile, une opposition agressive et haineuse contre le sentiment religieux et ses légitimes manifestations. Aussi bien ces mots, dont la signification est fixée depuis des siècles par la constitution même de l'Église et de la société chrétienne, n'auraient pas cessé d^ètre compris à la façon de nospères, si l'on n'était venu y

mêler le ferment des haines sociales el religieuses, — ce ferment auquel j'applique sans hésiter la parole du Sauveur, lorsqu'il disait : < Défiez-vous du c ferment des pharisiens, co n'est qu'hypocrisie » : Atienâitea fermento pharisxontm, quod est hypoerisis (!).

Oui, ferment de l'esprit de parti ; conspiration sans loyauté qui cache sous les formules les plus spécieuses, les plus libérales, desdesseins attentatoires à la plus élémentaire, la plus essentielle , la plus inolFensive, la plus sacrée des libertés, cello de grandir dansla foi de ses pères, d'en continuer les vivifiantes et consolantes traditions.

J'ai dit tout à l'heure ce qu'était le laicisme, si on voulait l'sntendre dans son sens historique et ofÛcieL Qu'en a-t-on fait dans la question qui nous occupe, et en quoi consiste au juste la laïcisation de renseignement ?

Ah I si l'on avait dit : nous sommes des laïques ; nous voulons que nos enfants soient des laïques ; nous ne voulons pas qu'on les élève comme des clercs : nous prendrons nos mesures pour que les

— sisécoles ne soient pas transformées en séminaires; il sera défendu, de par la loi, de substituer à Fétude de la grammaire, de Forthographe, de l'arithmétique, du dessin, l'étude de la théologie, de la liturgie, du droit canon : rien de plus raisonnable, rien de plus légitime.

Hais on ne pouvait pas dire cela, par la raison très simple que nous n'avons jamais eu l'idée ni la prétention absurde d'absorber l'école dans le séminaire, et de cléricaliser malgré lui, contre tout bon sens et toute justice, un peuple dont la très grande majorité doit demeurer laïque tout en restant chrétienne.

n ne s'agit donc pas de cela.

De quoi s'agit-il?

Je n'ai point ici à me mettre en frais d'imagination, ni à forger arbitrairement de vaines hypothèses, pour me donner le facile avantage de les réfuter victorieusement. Les mesures sont déjà prises, et les lois, à demi votées, sont assez explicites pour que je n'aie rien à supposerni à inventer.

Dans le dictionnaire de la politique contemporaine, /a?cwerl 'enseignement, c'est interdire absolument à l'élément religieux d'avoir la moindre place, soit dans les livres, soit dans les exercices de l'école, soit dans les leçons du maître.

Et sous quel prétexte, ou, si vous Taimçz mieux, et pour parler le langage même de ceux que nous avons à combattre, au nom de quel principe?

Au nom do la liberté de conscience. Mais de quelles consciences la loi projetée entend-elle protéger la liberté ? 11 ne s'agit évidemment pas des consciences religieuses, lesquelles ne se trouvent molestées en aucune ta(;on de ce que la religion intervienne dans l'instruction scolaire. C'est donc la liberté des consciences non religieuses que la loi veut prendre sous sa proleclion. Or, veuillez prêter toute voire attention à ces chiffres des statistiques officielles: dans le dernier ri-censemenl général de la population de la France, sur 36 millions d'habitants, 82,000 seulement ont déclaré ne professer aucun culte et n'appartenir à aucune religion. 82,000 sur 36 millions, cela fait à peu prîss exaclemenl 1 sur 450.

Voici donc une école qui comprend, je le suppose, 4o0 enfants, 449 appartiennent à des parents qui ont entendu faire donnera leurs enfants l'éducation qu'ils avaient eux-mêmes reçue de leurs përea.

J'admets trës bien que tous ne soient pas, n! [ à un degré éminenl, ni même h. un degré sutrisant, des chrétiens parfaits. Beaucoup sans doute, et beaucoup trop, vivent dans une regrettable indifférence, ne remplissent pas leurs devoirs d'obljga- • lion, ne fréquentent pas les sacrements. Néan- I moins, ceux mêmes qui laissent le plus h désirer ' soas ce rapport, ont demandé le baptême pour leurs enfants, tiennent k ce qu'ils fassentUeurpre-

mière communion, et, pour leur propre compte, entendent bien être portés à l'église après leur mort et avoir le secours de ses prières et de ses bénédio tions. Vous les indigneriez et vous leur feriez horreur en leur proposant les pompes hideuses des enfouissements civils. Et non seulement les parents n'ont jamais protesté contre la part dereli^ gion mêlée à l'instruction de leurs enfants, tant que ceujL-ci fréquentent l'école , mais peut-être sont-ce les moins fidèles aux pieuses pratiques ie leur jeunesse qui tiennent le plus à être suppléés par rinstituteur ou par l'institutrice, pour une tâche qu'ils ne se sentent pas très aptes à bien remplir, et dont cependant ils apprécient l'importance.

Cependant, à côté de ces 449 enfants pour lesquels les parents désirent, et à tout le moins tolèrent hautement une éducation religieuse et chrétienne, il s'en trouve un, un seul, entendez bien, dont le père a le malheur de n'appartenir à aucune religion, de ne professer aucun culte ; et la présence de ce seul enfant suffit pour créer un système pédagogique dans lequel non seulement les intérêts, mais les droits formels de la grande majorité, de la presque unanimité de ses condisciples, seront absolument mis de côté et comme non avenus. Avoir pour lahideuse et désolante infirmitéde ceux qui se séparent de Thumanité, en abjurant tout sentiment religieux, une pitié profonde, je

ne serais pas un vrai prèlrc deJésiis-tibrisl, ni uti vrai miniiitre de l'Evangile, si je n'éprouvais pas une telle compassion. Mais s'il faut plaindre ces pauvres esprils aveugles el iimlilés, esl-il raisonnable, est-il juste de leur sacrifier les convictions sacrées, légitimes, el la foi tradition nelle de toute une grande nation ?

Une comparaison se présente à mon esprit ; elle va m'aidera vous faire comprendre toute ma pensée. Jane sais pas ijuelle est au juste, en France, la proportion des aveugles sur ceux qui jouissent du bienfait de la vue; mais j'ose soutenir que le principe de la laïcisation de l'enseignement est aussi fondé en justice cl en raison qu'une mesure qui prescrirait de crever les yeux & tous les clairvoyants, pour ne pas contrister les aveugles, en les réduisant à une situation exceptionoellement douloureuse et humiliante.

Voilà le système et voilà son principe. 11 en faut voir maintenant l'application logique el les conséquences inévitables.

En ce moment, un scrupule m'arrête, je me demande si je ne me laisse pas entraîner à de regrettables exagérations. Eh quoi ? détruira-t-on dan» l'ftmc de nos jeunes enfants l'idée de Dieu, la grande lumière du monde moral, parce qu'il sera interdit k leurs inslilutcurs de jamais leur en parler dans les leçons de la classe? Ne restet-i! pas l'enseignement du culécliisme à l'église,

Mgr Femud. — Œuvrca, t. III. 91

et, au sein de la famille, les leçons et les exemples (les parents qui tiendront à ce que leurs enfants aient de la religion ?

On Ta dit dans d'excellents discours auxquels j'ai applaudi de loin, et dont je salue les auteurs comme ayant bien mérité de la France, non pas seulement de la France religieuse, chrétienne, catholique, mais de la France du bon sens, de la justice et de la liberté ; en pareille matière, laneutralité est impossible. Quand il s'agit de morale, on s'affranchit de tous les devoirs qu'on ne s'im-* pose pas ; il y a des omissions qui équivalent à des négations formelles, et c'est le cas ou jamais d'appliquer au système que nous combattons le mot du Sauveur : n Celui qui n^est pas pour moi est « contre moi ». Qui non est mecum contra me est{l).

Vous allez voir, en effet , mes chers frères, comment la laïcisation de renseignement, telle qu'elle est entendue dans les récents projets de loi, n'est autre chose que Tintroduction subreptice de rirréligion dans l'éducation de notre jeunesse.

Sans doute on ne dira pas à ces enfants : « Dieu est un bon vieux mot trop lourd ; une hypothèse surannée , condamnée par les progrès de la science ».

(1) Matth. XII, 30.

On ne hur dira pas cela, d'abord, parce que ce» pauvres enfants ne comprendraient rien à ces formules emprunlécs à l'aLliéisme académique ; et on oc le leur dira pas, puisque sur ces questions on se propose de ne leur dire jamais rien.

Mais je prétends que ce silence systématique , continuel, absolu, porte avec lui l'équivaleuldeces négations meurtrières et déicides.

Voici, en effet, le raisonnement qui se fera de lui-même dans l'inlelligencede ces jeunes enfants, aassitAt qu'ils seront en état de comprendre , du comparer, déjuger:

a Si ce que M. le curé nous enseigne à l'église était aussi vrai qu^ïl le dit, il serait impossible que notre maître ne nous en parlA.L jamais. On nous dit h l'Église que lareligion est le tout de l'homme, qu'elle est son plus grand intérêt, son affaire la plus importante, celle qui doit décider de son bonheur ou de son malbeur éleruel ; si tout cela était vrai, on ne nous apprendrait pas seulement l'iiistoire des Grecs et des Romains, on nous apprendrait aussi l'histoire sainte. Si la religion doit tenir une très grande place dans la vie, ne devrait-elle pas au moins en avoir une toute petite k l'école? S'il y a un Dieu et si la prière est un devoir, pourquoi noire instituteur ne nous rappelle-l-il jamais ce devoir, et ne nous en donni'-l-il pas Tezemplc ?

n Mais puîsqui.' Jamais on ne nous parle ni de

Dieu ni delà religion, il est évident qu'il y a deux paris à faire. Il y a les choses vraies qu'il faut apprendre et savoir, parce qu*ellcs sont la science & laquelle s'appliquent tous les hommes sérieux ; et il y a les légendes, qu'on nous raconte à la maison ou au catéchisme pour nous faire tenir sages, mais auxquelles personne n'attache d'importance, et qui sont certainement moins importantes que l'orthographe, la grammaire et le calcul.

€ En outre (je continue toujours le raisonnement de cet enfant, non pas raisonneur mais raisonnable), puisque, de par la loi de mon pays, on peut se passer de Dieu et de la religion quand on est écolier et qu'on étudie en classe pour devenir un homme instruit, pourquoi ne s'en passeraiton pas plus tard, quand on est arrivé à l'âge viril et qu'on exerce une profession ou un métier ?

« Ou bien la religion est vraie, et dans ce cas elle est nécessaire, obligatoire, toujours, partout, à tous les moments de la vie : pourquoi alors lui interdire Tentrée de Técole? Ou bien elle est une supcrfétation sans conséquence, dont on se passera tout aussi bien à cinquante età soixante qu'à huit et h dix ans. j>

Ainsi, laïcisation de renseignement et élimination de la religion, c'est une seule et même chose, et l'on n'a dit que la stricLe vérité en comparant ce nouveau système pédagogique aune affiche d'à-

ihéismc mise sur loules les écoles publiques de notre pays (1),

C'esl donc une France sans Christ, sans religion, sans Dieu, qu'on se prépare & nous faire par cette Eameuse laïcisation de l'enseignement. Il suffit à cet égard de s'en tenir aux aveux des auteurs du projet. Ils n'osent peut-èlro pas dire encore le mot cyniquement brûlai et impie que J'ai lu de mes yeux à Paris, en avril 1871 , et qui a été tout à la fois le prélude el le signal des plus horribles et sacrilèges massacres : Il fiuU biffer Dieu. Mais en employant des Formules moins violentes, des expressions plus adoucies et plus parlementaires, c'est bien le même résultat qu'on veut atteindre, et nous sommes en droit de répéter avec Madeleine pleurant au sépulcre : « Us nous prennent notre Dieu et nous ne savons € ce qu'ils en vont faire : » Tulerunt Dommum merim et nescio ubi posiufriint eiim.

Le mot d'ordre, vous le savez, était de mener celte campagne contre la religion avec une prudence infinie et une feinte modération. Il importait de ne pas efTaroucber la conscience publique : il

fallait faire croire que c'était pour le plus grand bien de la religion sainement entendue que l'école était ainsi laïcisée, c'est-à-dire établie comme un terrain neutre où pourraient se rencontrer dans une éducation commune et dans une même formation pédagogique ceux qui croient en Dieu et ceux qui le nient ; ceux qui tiennent à la vieille religion de la France et ceux qui ont juré de nous en débarrasser malgré nous. Sapienter opprimamus (l).

La Providence a permis qu'une démarche trop hâtive obligeât l'hypocrite oppression à jeter le masque et à se montrer au grand jour sous sa physionomie authentique.

La France chrétienne et religieuse, la France honnête, juste et libre, frémissait encore des indescriptibles violences commises au nom de la loi, contre les domiciles et contre les personnes des citoyens paisibles, uniquement coupables d'avoir voulu pratiquer avec plus de perfection les conseils évangéliques en s'associant pour la prière, pour l'étude, pour la pratique des œuvres de zëlc et de charité.

Tout d'un coup, elle apprit l'audacieux attentat commis dans les écoles de Paris. Nous ne sommes pas au Tong-King ou en Corée, dans

(1) Exode, 1, 10.

ces pays idolàlrt's el barbari's oi'i v<5m^rer le crucifix esl un crimo qu'on paie Ao sa vie : nous sommes sur les bords i\o la Seine et dans un pays chrétien. Cependant, l'ordre avail élé donn'.' de faire disparallre des Geôles ce crucifix qui ju»c]u'alors avait présiiié aux pritres et aux éludes Je nos enfanta ; et cet ordre avail reçu son exécution. Ce fut un cri de douleur el d'indignation ; et l'un de ces petits, traduisant h, son însu l'exclamation de la Madeleine, dil une parole naïro el sublime, devenue, quelques jours après, l'inspiration d'une des plus magniflques explosions d'éloquence chrétienne qu'ail jamais entendues la tribune française (1).

« lis onl ôlé le bon Dieu ; que vonl-ils mellre k la place ? >

Pour moi, l'oserai-jo dire? Je leur sais gré de cette exécution ot des commentaires dont ils l'ont accompagnée.

Je me félicite qu'ils aient un instant sacrifié la prudence à ta haine. Gnlce à cet empressement maladroit et à celle violence intempestive, on oe pourra plus se méprendre sur l'intention fondamentale qui préside à toute celte entreprise. L'enlèvemenL des crucifix arrachés aux murailles das écoIe.s en dit plus que tous les discours pour

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révéler aux naïfs le dernier mot du système de la laïcisation.

Oui, nous savons à quoi nous en tenir, et il ne nous reste plus qu'à demander avec le cher enfant, la tristesse dans Tàme et Tangoisse dans le cœur, affligés comme chrétiens, humiliés et effrayés comme Français: « Vous allez ôlerle bon Dieu; que mettrez-vous à la place ? »

Ces enfanls vont grandir. L'inexorable travail de la vie va bientôt les pousser de la jeunesse à l'adolescence et de l'adolescence à l'âge viril. Demain, ils seront hommes, c'est-à-dire appelés à travailler, à combattre, à souffrir.

Comment les y aurez-vous préparés?

En employant des méthodes plus expéditives et plus complètes que celles de nos pères, vous lenr aurez appris plus de grammaire, de littérature, d'histoire, de sciences exactes.

Vous faites bien. Xous applaudissons à ces développements de l'instruction. Vous dites souvent que nous en avons peur. Ce reproche est une injure et une calomnie ; nous ne les méritons pas. Nous avions mis la main, longtemps avant vous, àla grande œuvre de l'éducation populaire. Ce n'est pas la libre pensée, c'est l'Église qui a appris ses lettres à l'Europe civilisée, et qui, la première, a fait l'œuvre la plus intelligemment et la plussincèremenldémocralique, en appelant souvent à ses plus hautes dignités de pauvres enfants du peuple en-

levés à la garde de leurs Iroupi-aus pour recevoir â l'ombi'e de nos vieilles cathédrales i>u dans nos monaslères les premiers rudiments des sciences. Laissez-moi vous ciler ici un témoignage dont j'a! quelque droit d'èlre fier. Voici ce qu'un chroniqueur du onzième, siècle a dit des écoles établies à Cluny, dont je possède les ruines dans mon diocèse :« Il est difficile qu'un fils de roi soit élevé avec plus de soin dans le palais de son père que le plus humble enfant ne l'est par les moines de Cluny: ^ Difficile fieri potest ul ullus filins régis majore ditigentia nutrialur in pulatio qitam puer giiilibet minimus in Cluniaco » (1).

Ce n'est donc pas contre les améliorations pédag:ogiques de toute sorte introduites dans l'en- Beignemcnt de la jeunesse que nous venons protester ; ce n'est pas à cause d'elles que nous dénonçons à l'allenlion et à l'indignation de la France chrétienne l'entreprise impie de ta laïcisation des écoles publiques. Dans la voie des progrès destinés à combattre plus efficacement l'ignorance et ses suites fatales, nous voulons n'être distancés par personne.

Il n'en est pas moins vrai qu'il ne suFIît pas d'apprendre à des enfants beaucoup de grammaire, d'bîsloire, de matliémaliques, de chimie, d'his-

(I) s. Ddalric, tDoine ôe Cluny, coDlcmpoTs. gobe Vil. (D'Achery, Spunlty. I, OSO.)

toirc naturelle, voire même d'économie politique et sociale, pour les préparer suffisamment aux labeurs, aux duretés, aux combats, aux blessures

de la vie.

Les voilà entrés dans le grand atelier de travail, engagés à leur tour dans la rude et continuelle bataille.

Nous les y préparons, nous, en leur transmettant intégralement, dès leurs plus jeunes années,

la foi qui, depuis dix-huit siècles, a soutenu^ fortifié, transfiguré, consolé tant' d'âmes.

Mais cette foi, vous Tavez tuée par votre silence qui a créé le doute d'où sont bientôt sorties les mornes et radicales négations. Pour eux, plus de prières, plus de sacrements! Grâce à vous, Dieu ne sera plus seulement pour eux un inconnu ni un étranger : il sera un suspect et un ennemi.

Il n'en faudra pas moins travailler, lutter, recevoir des coups, éprouver des mécomptes! Devenus hommes, ces enfants formés dans nos écoles auront, comme nous tous^ de difficiles problèmes à résoudre, de grands devoirs à remplir, de redoutables passions à vaincre, des épreuves multipliées et cruelles à supporter.

Entendez, je vous prie, la plainte d'un de ces infortunés, si indignement trompés et spoliés par vous.

« Pauvre ouvrier! je me suis épuisé pour ga-

gner ma vîf et celle Je mes enfanls ; je succombe à la peine. J'ai connu les traliisons des choses, le mauvais vouloir el l'injustice des hommes. Je suis un vaincu; je tombe ef je vais disparaître. Moi, je n'ai pas gagné des millions dans les combinaisons plus ou moins avouables de la politique el de la finance. Né pauvic, j'ai vécu pauvre, je meurs pauvre. Je n'ai pu assurer l'avenir de ceux que je laisse après moi. Que vais-je devenir dans le monde inconnu où la mort va me jeler? Que deviendronl-ils, ceux f]ue j'aime, dans le monde où je les laisse? Nous relrouverons-uous? Los reverrai-jcî Je n'ai devant moi que lénfebrea épaisses, horribles. Je ne sais rien, je ne crois à rien, je n'espère et n'attends rien. Mes maîtres m'ont loul pris! Quand ils m'ont parlé de la mort, ils l'ont appelée a le coup de foudre de la nature »; s'ils m'ont dit la vérité, je vais rentrer «dans le sein de la matière élornelle », dans cet immense laboratoire où une force inconsciente et impitoyable va s'emparer des éléments d'azote, d'hydrogène, de carbonate de chaus, dont je suis composé, el s'en servir pour faire d'autres hommes, d'autres malheureux, qui viendront, à leur tour, se heurter aux mêmes difficultés, recevoir les mêmes blessures, périr dans les mêmes désastres.

< Autrefois, ma mère qui me faisait prier, tout petit, surses genoux, relevait mon jeune courage et faisait passer dans mon â,me des émotions bien-

faisantes, quand clic me parlait d'un Dieu qui aimait les pauvres mortels, d'un Dieu qui avait voulu être ouvrier comme mon përe et comme moi ; qui avait travaillé et souffert pour nous alléger le fardeau de nos labeurs et de nos souffrances I Mais ce ne sont pour moi que de lointains et vagues souvenirs ! Ce Dieu I les législateurs de mon temps et de mon pays me l'ont pris! Ils ne m'ont laissé à la place que de vaincs et orgueilleuses théories, que des rêves stériles, que des utopies creuses et vides, qui n'ont jamais séché une seule de mes larmes, et ne m'ont jamais aidé à être meilleur ni pour mes vieux parents, ni pour la courageuse compagne de ma triste destinée, ni pour mes pauvres petits enfants I

« Tyrans cruels et hypocrites, en me prenant mon Dieu, vous m'avez tout prisi Vous avez été pour moi des maîtres plus impitoyables que ces patriciens de la vieille Rome, qui faisaient jeter leurs esclaves en proie aux murènes de leurs viviers, mais qui ne leur interdisaient pas d'avoir une âme, de croire en une autre vie, et d'être, avec saint Paul, les adorateurs d'un Dieu plein de commisération et de sollicitude pour les opprimés de ce monde! Vous m'avez trompé! Vous m'avez sacrifié à vos haines de sectaires! Vous avez abusé de ma crédulité pour me prendre ma foi ! Vous m'avez ravi l'espérance et ne m^avez laissé que la

doulear, dans le plus sombre et le plus inconsolable des désespoirs! »

Aussi bien, mes chers frères, ce n'est pas seulement au nom dos droits de Dieu et de la religioo que je suis venu protester devant vous contre ce systiïme immoral et cruel ; c'est au nom de l'amour des hommes, au nom de ta vraie et vivante fraternité, de celle qui n'est pas inscrite en lettres muettes sur des murailles inertes et insensibles, mais qui vit et qui opère dans les cœurs régénérés par la grâce et la charité du Dieu de l'Évangile : ffxc est vera fraternitas (I).

Quant à vous, mes bien-aimés frères, je saïa combien vous comprenez ces grandes questions, avec ^uel zèle vous lullez contre cette tentative antireligieuse et antipalrîolîque ; avec quelle générosité vous avez déjà su vous imposer d'immenses sacrifices pour assurer aux enfants des classes ouvrières It! bienfait d'une éducation chrétienne. Je puis dire de vous ce que saint Paul disait de ses chers Corintliiens : « Vous n'avez pas su seulement vous attrister, vous avez su vous indigner, vous défendre, vous venger » (2) !

(1) BépoDi An Bcâ-risire ramniD, ilnaa l'nfficedes Mart;rB.

(9) Hoc ipBum «ccandam Denm cuntristari tob, quantam in Tolni opemtur sollicUndinem, aed defcnsionem, icd indignalioœm... Kâ umuliitioDcm. ec<1 Tiadictnni. (II Cor.vii, 11.)

Oui, vous venger, mais comme il sied à des chrétiens, en opposant toutes les inspirations de la charité et du dévouement à toutes les inspirations du mal (1).

A Tœuvre donc, et plus que jamais. Ne vous laissez pas décourager parTaudacedes adversaires de la religion. Au fond, leur audace n'est que de la peur.

Oui, dirai-je en terminant, avec un des plus intrépides et des plus éloquents défenseurs de la liberté religieuse de ce siècle, cet illustre Montalembert, qu'il sied bien de nommer en cette église où nous apportions, il y a onze ans, ses dépouilles mortelles :

€ Us ont peur de Dieu, ils ont peur de nous, peur de notre foi et de notre vie, peur de notre habit religieux, peur de nos prêtres^ peur de nos prières, peur de notre liberté, peur de tout. Ne leur faites pas le même honneur : n'ayez pas peur d'eux , marchez hardiment contre la tyrannie , contre les monopoles, contre l'ignorance, contre les préjugés , contre le doute et le mensonge, contre la haine et la peur.

« Vivez, espérez, combattez : vous ne vaincrez pas toujours, même pas souvent, mais vous serez invincibles. »

(1) Si esurierit inimiciis tuus, ciba illum. Noli vInci a malo, sed vince in bono malum. (Rom. xii, 23, 21.)

(2 PSVBIBB KDCCDLXXXI)

MeSSIECHS et CIIKHS CoOPÉKATELItS,

L'édition du formulaire de la visite des églises publiée en 4876 élanl épuisée, j'en ai préparé une nouvelle pour la rédaction de laijuelio je me suis inspiré tout à la fois des r^glemenls disciplinaires ou liturgiques édités dans les deux Synodes de 1877 et do 1880, et des remarques faites par moi dans mes visites pastorales.

Le nombre des questions auxquelles il faut répondre est donc un peu plus considérable que dans U précédente édition.

Pour faciliter le travail de MM. les visil>?urs, j'ai

eu soin, autant qu'il était possible, de ne pas enfermer des objets multiples et divers sous la même formule. Chaque point du culte divin ou de la discipline ecclésiastique, sur lequel j'ai le devoir de demander des renseignements, est indiqué par un numéro d'ordre, répété dans la colonne des réponses. De celle façon, il ne peut y avoir lieu à aucune confusion ni à aucun malentendu.

Plusieurs questions relatives aux œuvres du ministère paroissial, aux catéchismes, au nombre des fidèles fréquentant l'église le dimanche et les sacrements au temps pascal, ont été introduites dans ce nouveau formulaire.

Vous comprenez, Messieurs, de quel intérêt il est pour un évêque, dans le temps où nous sommes, d*être informé avec précision du degré de vie chrétienne qui existe dans chacune des paroisses de son diocèse. Vous avez pu vous en apercevoir, lors de mes visites dans vos presbytères ou de mes entretiens avec vous pendant nos retraites ecclésiastiques, ce point de si haute importance est l'objet constant de mes sollicitudes et de mes préoccupations. Je sais trop quels efforts acharnés fait en ce moment l'ennemi des âmes, à quelle stratégie perfide et savante il a recours en vue de les circonvenir et de les perdre, pour ne pas être en continuel émoi sur les avantages qu'il remporte ou sur les défaites que votre zèle et votre dévouement lui font subir.

Ces indications sont d'aillijurs csscnliollos à la connaissance approfondie el délailléc qu'un èvèque doil avoir du troupeau confié à ses soins ; el si le respect des règles liturgiques nous oblige à savoir de quelle façon ces règles sont obsi>rvées dans nos églises, à plus forle raison devons-nous regarder comme une de nos obligations les plus impérieuses, de suivre de très prbs, k l'aide d'indications el de statistiques précises, la grande, la souveraine, l'uniquemenl nécessaire question du progrès de nos peuples dans la connaissance de la religion et dans la pralique des devoirs qu'elle impose.

N'y a-l-il pas, d'ailleurs, dans l'obligation officiellement imposée de répondre à relie partie du formulaire, une série d'indications des plus utiles pour MM. les Curés eux-ratNuies? Ce memnilo en abrégé de qup|qnfs-uns des devoirs les plus essentiels du ministère paroissial ne sera-t-il pas d'un puissant secours pour diriger, soutenir, augiiieuter le zèle d'un pasteur? Forcé de se rendre compte à lui-même, avant de rendre compte à ses supérieurs biérarchiques par l'intermédiaire du formulaire de visite, ne Irouvera-t-il pas dans ces questions, à la fois si simples el si importantes, un aliment continuel à cel examen de conscience professionnel qui dissipe les illusions, combat victorieusement la négligence, enHamme le zèle, soutient la persévérance el le courage, et deviendra Ugr Pkbbadd. — Œurres, t. III. 33

ainsi un élément certain de progrès et d'avancement pour le royaume de Dieu dans la paroisse confiée à sa sollicitude ?

J'ai dû aussi, en raison des circonstances que nous traversons, ajouter à l'ancien formulaire quelques articles relatifs aux détails de l'administration des fabriques. Je n'ai pas à vous redire, Messieurs et chers Goopérateurs, les très graves raisons qui nous imposent en ce moment la plus scrupuleuse régularité dans la gestion temporelle de nos paroisses. Vous les connaissez. Veuillez mettre le plus grand soin à ce que toutes les parties de cette gestion se trouvent en conformité parfaite avec les lois et règlements qui, jusqu'à cette heure, régissent la matière. Un excellent moyen de vous préparer à répondre à cette partie du formulaire sera de relire avec une nouvelle attention la circulaire spéciale que je vous ai adresséc à ce sujet, sous le n® 61, cfi date du 8 mars

Tout cela, Messieurs, c'est le contrôle ; et je conviens que, par un côté, le contrôle est pénible. Oui, Messieurs, il l'est, et pour ceux à l'égard desquels il est exercé et pour ceux qui l'exercent : Omnis disciplina in prœsenti videtur non esse gaudiij sed mœroris (\).

(1) Hebr. xir, 11.

Mais il osl la condition ossenlielle de loul bon et sage gouvernement ; el en ce qui touche spécialement aux intérêts et aux affaires de l'Eglise, vous trouvez le contrôle à tous les degr(5s de sa hiérarchie. Les évt^ques sont établis pour régîr, gouverner, surveiller; leur nom même signifio H surveillants » ; el on peut dire que le contrôle n'est que la garantie officielle de la surveillance. Ifaïs les évêques, vous le savez, Messieurs, obéissent à leur tour à cette grande loi. Toutes les fois que, pour accomplir les serments de notre sacre, nous entreprenons le voyage ad limina et portons au Souverain Pontife le compte rendu de l'étal de nos diocèses, nous ne faisons que nous ('onformor à l'obligation du contrôle. Nous allons au Pasteur œcuménique pour lui rendre compte de notre administration; el nous devons, nous aussi, répondre avec ordre, méthode, intégrité, sincérité, aux questions très précises, au formulaire très circonstancié dressé k cet effet, il y a trois siècles, par le pape Siste-Quint, si justement célèbre dans l'histoire de l'Eglise pour l'indomplahle fermeté avec laquelle il savait prescrire, ordonner, contrôler, agir. Quant au Pape, il est vrai qu'il ne subit pas de contrôle humain : Prima sedes a nemine jtidicatiir. Il n'en est pas moins assujetti, pour saparl^ à la rigoureuse nécessité de répondre un jour au tribunal du souverain Juge, où II sera interrogé

sur tous les points de sa vaste administration : Redde rationem villicationis tuœ (1).

Acceptons donc tous, Messieurs, avec l'esprit d'humilité, d*obéissance, de discipline, qui caractérise tous les vrais enfants de l'Eglise de Jésus- Christ, acceptons cette loi du contrôle. Ne nous rebutons pas de ses exigences. Soumettons-nous aux sacrifices qu'elle nous demande en vue des biens considérables qu'elle procure. Visiteurs et visités, faisons tout en conscience, par respect pour une loi très sage, dont l'exécution intéresse au plus haut degré l'honneur de Dieu^ le bon ordre moral et matériel de l'Eglise .

Chaque jour, au saint autel, après nous être purifié les mains, nous faisons profession avec le Psalmistô « d'aimer la beauté de la maison de Dieu » : Domine^ dilexi decorem domus tuœ (2).

Ne disons pas ces paroles en vain : qu'elles ne soient pas sur nos lèvres une formule vide et morte ; qu'elles ne se retournent jamais contre nous comme une ignominieuse condamnation. Aimons sincèrement la beauté de la maison de Dieu, et par conséquent aimons tous les moyens qui nous aideront à l'établir et à la maintenir.

(1) Luc. xvr, 2.

(2) Fs. XXV, 8.

Je vous renouvelle, Messieurs et chers Goopéraieurs^ l'assurance de tout mon affectueux et religieux dévouement en Noire-Seigneur.

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