‹ Œuvres pastorales et oratoires (volume 2)Chapitre 25 sur 44 · QU'ELLE REND A LA SCIENCE APOLOGETIQUE · texte numérisé non relu

QU'ELLE REND A LA SCIENCE APOLOGETIQUE

LETTRR

A M. L'ABBÉ AOGL'STIN LEMANN

pBorESBEUB d'écbitcoe sainte et d'hbbbgu.

AUX VAOULTiB CATHOLIQUES DE LTOK.

Jauval, le 19 juillet 1881.

Cher Monsihlrl'Abbé,

11 y a deux ans, j'étais heureux de joindre mon suffrage à celui de noLre éminenlissimo métropolitain, en vous félicitani d'avoir si bien mis en lumiëfe le sens de la prophétie relative au sceptre de la tribu de Juda, d'où vous aviez fait sortir

une démonstration victorieuse de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1).

Aujourd'hui, j'ai à vous remercier de la très solide réponse que vous venez d'opposer aux attaques dirigées par M. Havet, membre de Tlnstitut et professeur au Collège de France (2), non seulement contre ce dogme fondamental de notre sainte religion, mais contre la personne et le caractère de Notre-Sei'giièur, si tristement ravalé dans son récent écrit aux proportions d'un halluciné, dont l'humeur chagrine, le zèle amer, le langage vîolénty expliquent et justifient surabondamment la condamnation prononcée contre lui par les autorités juives et romaines.

Ce point de vue est une douloureuse innovation dans les audaces toujours croissantes de là critique contemporaine, et M. Havet a eu soin de le faire remarquer (3). Jusqu'alors, en effet, les adversaires les plus déclarés de Jésus-Christ avaient cru faire assez que de le découronner de sa divine auréole. Leur résolution de saper à fond Tédifice de la théologie chrétienne avait presque fléchi, quand a avait fallu sortir du domaine aride de l'exégèse et de la discussion des textes pour aborder direc-

(1) Le sceptre de la tribu àeJ%àa ou le Mestie venu, par ]|. Tabbé Augustin Lemann. Paris, 1 vol. in-So, chez Leooffre.

(2) Etude d'hUtmre relifieusej dans la Revue dee Demm-Menâei da 1«' avril 1881 .

(3) Revue, p. 618.

temeot lamissioD, la personne, le caractère, l'Ame du personnage que, jusqu'à ce temps, les plus décidés contradicteurs avaient toujours considéré comme unique dans l'histoire, Jean-Jacques Rousseau avait laissé échapper, malgré lui , de sa plume toujours maîtresse d'elle-même, cet aveu étrange : € Si la vie et la mort de Socrate a sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont a d'un Dieu». Et il y aldix-huit ans, lorsque M. Renan frappait le coup qui causa une profonde émotion, l'auteur de la Vie de Jésus avait eu soin de mettre absolument hors de pair le caractère humain du héros de son roman. Vaincu par l'évidence, il n'avait pu lui refuser le plus haut degré possible des qualités et des vertus qui constituent la complète grandeur.

Avec MM. Sourycl Havel, la critique rationaliste accomplit unenouvelle évolution et prend une attitude très différente vis-à-vis de Celui qui, jusqu'alors, avait imposé le respect, lasympathie,par fois même inspirél'enthousiasme, auTc philosophes dont l'intelligence demeurait rebelle aux sollicitalions de la foi. D'après ces oracles de la science contemporaine, nous ne sommes même plus en présence d'un grand homme, el, tout bien pesé, on ne voit pas pourquoi le caractère de Jésus aurait droit aune attention exceptionnelle età une parlicuHëre admiration.

Dans votre remarquable étude, vous vous êtes

surtout attaché à discuter une des objections les plus spécieuses développées par M. Havet. Grâce à votre connaissance très approfondie des textes originaux de nos Écritures et de toute la littérature rabbinique et talmudique, il vous a été aisé de montrer pour quelles sages, hautes et miséricordieuses raisons Notre-Seigncur n'avait pas proclamé tout d'abord, et devant les multitudes, son titre de Messie, et pourquoi il avait préparé progressivement les esprits à recevoir cette grande révélation^ en commençant par opérer des œuvres dont l'irrécusable témoignage ne pût être mis en doute par aucun homme de bon sens et de bonne foi. Ainsi tombe l'argumentation & l'aide de laquelle le critique prétendait démontrer que Jésus- Christ ne s'est jamais fait passer pour le Messie, et que cette notion a été insérée après coup dans les écrits du Nouveau Testament pour donner une origine biblique au dogme fondamental de la nouvelle religion.

A cette discussion très savamment conduite, et dont il parait difficile d'éluder les conclusions, vous avez joint une seconde thèse. Par une méthode dont j'approuve hautement la loyale hardiesse, vous avez mis en relief une autre objection qui n'était qu'imparfaitement indiquée dans les pages auxquelles vous vous proposiez de répondre.

Il s'agit de savoir si, en demandant la mort du Christ, le peuple juif a cru condamner le Messie.

Saint Pierre rt sainl Paul uni dit, dans deus discours insérés aux Acles des Apôlres, que >< les Juifs avaient agi par ignorance (1) >. Ne seraiton pas fondé à conclure de leurs paroles que jamais, en effet, Jésus ne s'est donné pour le Christ promis et attendu, et que celle notion esl une création théologique postérieure à. son passage sur la terre, ce qui donnerait pleinement raison à la thèse de noire critique?

Vous avez d'abord précisé celle difficulté en citant inlégraleiiienl tous les textes qui semblent la justifier. Puis, à l'aide d'une distinction lumineuse qui ressort de l'étude attentive du drame de la Passion, vous avez très bien fait comprendre comment, d'une pari, la masse du peuple juif avait pu méconnaître le Messie d'une ignorance assurément vinciblc (comme on dit dans la langue théologique), mais atténuée par d'innombrables préjugés, tandis que les chefs, les membres du sanhédrin, avaient trës bien su ce qu'ils faisaient en exploitant contre Jésus les préventions de la foule elen préparant la sanglante catastrophe du Golgotha.

Je viens de résumer en quelques lignes, cher Monsieur l'Abbéj les deux parties essentielles de voire intéressante dissertation.

— MO- Voudriez-vous me permettre d'y joindre quelques réflexions personnelles^ et d'appliquer au travail de M. Havet un principe dont j>,mprunte la formule à nos saintes Ecritures en le transportant^ pour un instant^ de Tordre moral à Tordre rationnel ?

' « Dieu^ dit saint Paul, rendra Tépreuve profi- « table pour vous i^ : Faciet etiam cum tentatione proventum{i).

Ne pourrions-nous pas, nous aussi, tirer un parti avantageux de ces négations plus outrageantes et pJhos cruelles pour nos cœurs chrétiens que toutes les attaques précédemment dirigées contre la reli- •gioa? Ne pourrions-nous pas faire voir comment, par son acharnement même, cette incrédulité se résout en une démonstratioa. plus éclatante et en une plus décisive apologie de notre foi ?

; Je résumerai d'abord aussi fidèlement que possible les affirmations de M, Havet sur le christianisme et sur son fondateur, dur les livres sacrés dont nous invoquons le témoignage, sur les mira- 'des et les prophéties à Tautorité desquels nous faisons appel quand nous voulons mettre en lumière le caractère surnaturel et la divine origine des objets de notre croyance.

Selon lui, les évangiles ne sont que c de pau-

(1) I Oor. Z, 13.

— 40i — « vres documenls donl aucun ne présente les ca- « ractères d'un récit suivi. Aussi, demeure-l-on « bien étonné; quand on a étudié le Nouveau « Testament pour s'éclairer sur la pfirsonno de R Jésus, de la vanité de celto élude de la profonde « ignorance où l'on aboutit. » Il est d'ailleurs acquïa à la science que ces documents ne sont qu'un tissu de contradictions dont la critique moderne ne laisse pas ileboul une seule phrase (1).

Jésus-Christ n'esta ni un philosophe,ni un savant, « nîunpoiitique,niuncapi[aine, ni unpoète; il n'a a pu rendre à l'humanité aucun des services que lui n rendent ces diverses puissances de l'esprit» (2).

C'est un << halluciné dont le zële triste et amer CI Fait peine; un esprit à foi étroite qui ne pré- 11 voyait en aucune manii^re la large prédication ,. de Paul » (3).

Il n'avait d'ailleurs « aucune idée ni de la Tri- « nité, ni de l'Incarnation, ni d'autres mystères ; n aucunede l'Église, ni d'un prêtre, ni d'un évéque; « aucune des sacrements , ni d'une cérémonie Il chrétienne quelconque , pas même du bap- « tême f (4).

Ici, je l'avoue, je serais tenté d'interrompre un

a) Brvwe, p. SSE et SS6.

(3} Ibid. p. GIS.

(3) Ibid. p. 006, 608, flIB.

[A) Ibid, p, fi21.

Mgr Pbbbaup. — ŒurreB,

instant ces étranges et pénibles citations pour demander à l*auteur en vertu de quelles règles et par quels procédés d'exégèse il croit pouvoir concilier avec ses affirmations :

Sur la Trinitéy le verset 19 du chapitre xxvui de saint Matthieu ;

Sur l'IficarnatioHy les deux premiers chapitres de saint Luc, et les versets 42 du chapitre vin et 30 du chapitre x de saint Jean ;

Sur le Baplême, tout le commencement du chapitre m du même évangéliste, et les derniers versets de saint Matthieu et de saint Marc ;

Sur r Eucharistie et le sacerdoce de la loi nouvelle, chargé de perpétuer dans le monde ce que rÉglise appelle « un si grand sacrement » , les chapitres xxvi de saintMalthieu, xiv de saint Marc, XXII de saint Luc, VI de sainl Jean ;

Sur rÉglise, les versets 16 du chapitre xviii et 48 du chapitre xvi de sainl Matthieu ;

Sur les pouvoirs des Apôtres, dans lesquels se trouvaient renfermés ceux des évêques , leurs successeurs et les continuateurs de leur mission dans le monde, le chapitre xx de saint Jean et ce chapitre de saint Matthieu (xvi) où est si nettement indiquée la primauté de saint Pierre.

Mais je ne veux pas aflaiblir la force de la démonstration dont notre adversaire nous fournit les éléments, en suppléant aux lacunes ou aux

dislraclions dont il a par trop naïvtinienL semé sa thèse.

J'ai IiiUe <le conclure ce résumé on finisHant par où peut-èlre j'aurais dii commencer, car c'esl là le point capital, et il suffit de l'établir, lui seul, pour que tout le reste suive.

Voici le sentiment très net de M. Ilavel sur ce qui fait l'essence même de la religion, à savoir le •urnaturel.

A cet égard, nous dil-il, la cnlii[ue rationaliste a pour première, sinon pour unique obligation, c d'écarlor le surnalurel, ce qui emporte d'un c seul coup ce que nous appelons les miracles et c les propliétios w (1).

Rien de tout cela n'a été, parce que rien de tunl cela « n'a pn être ».

Et quand la critique nie le surnalurel, elle n'a pas besoin do preuves ii rappui de sa négation : son affirmation suffit. On ne discute jias l'impossible.

II n'y a doue qu'à ne tenir absotumcnl aucun compte detoul ce qui, soil dans lus fuîls de la vie de Jésus, soil dans ses cnseignemiMiU, peut avoir seulement l'apparence du surnalurel, Kncorc une fois, le Dieu des chrétiens n'a rien pu faire d'extraordinaire, et il n'a ou, k auoun degré, la prévi-

tl) neitte.p. .","7 eIBSl.

sion de Favcnir. Les récits qui lui attribuent des actions miraculeuses ou des annonces prophétiques <i n'ont aucune valeur historique » (1).

Je reviens maintenant à la pensée que j'énon* çais plus haut^ et je demande si je me fais illusion en disant que celte critique à outrance, hardiment substituée par M. Havet au rationalisme relativement mitigé des Rousseau, des Ewald et des Renan, nous met tout d'un coup en face d*an miracle beaucoup plus étonnant, et par suite beaucoup plus probant que les faits surnaturels auxquels s'appuient la révélation évangélique et la foi de TÉglise chrétienne.

Comment! voilà une religion qui, dans l'hypolbèse, ne repose sur rien. Ses prétendus livres sacrés ne supportent pas une heure d'attention sérieuse ; son fondateur n'a ni su ce qu'il faisait, ni pu faire ce qu'on lui prête ; loin d'être un Dieu, il n'd pas même été un grand homme ; sa vie et sa doctrine ne contiennent rien d'extraordinaire, et sa mort n'a été que l'application du droit de légitime défense de la part d'un gouvernement troublé par les prédications amëres d'un halluciné, « d'un charlatan » f&cheux et « fâché » (2).

Et voilà dix-huit siècles que la partie du monde

(1) Jievuf, p. 589

(2) Ibid. p. 608.

la plus civilisée vil de celte religinn I Des millions àa martyrs ont donné leur sang, dans des supplices alTreux, pour attester que r'< Jésus était le Messie, le Fils de Dieu, égal il consubstantïel à son Père ! Cet homme " rempli do toutes les idées fausses qu'on avait autour de lui n (!) a donné naissance à toute une famille de grands esprits, de génies de premier ordre, de dialecticiens et de philosoplies qui tous s'honorent de l'avoir eu pour maître, et ne voient rien au-dessus de la gloire de se proclamer ses disciples.

On nous affirme que , dans sa vie, rien n'a dépassé la mesure de l'ordinaire, et qu'il y aurait péril pour sa réputation h le mettre on parallèle avec tes vrais grands hommes dont l'histoire nous garde le souvenir. Or, tandis que Platon et Arislole ont depuis longtemps cessé de faire école, tandis que ni les disciples de ces philosophes, ni les admirateurs d'Alexandre et de César n'ont jamais été tentés de reproduire dans leur vie ÎDtime les sentiments ou les dispositions de ces illustres personnages ; depuis bientôt deux mille ans, sur tous les points du globe, au sein des peuples les plus éclairés de la terre, à tous les degrés des conditions sociales, le Jésus de nos Evangiles ne cosse pas d'avoir des imitateurs qui,

cbaque jour, au prix d'une étude constante el des plus courageux efforts, s'efforcent de taire revivre en eux son humilité , sa piété , sa miséricorde, son courage, sa patience, sa charité. Les siècles passent, les révolutioDS se succèdent, les mœurs changent, les lois se modifient, cl rien, jusqu'à ce jour, n'a interrompu ce travail auquel se consacre avec la plus infatigable persévérance ia meilleure partie de l'humanité. Ni la raillerie, ni la violence, ni les coups de force des méchants, ni les sarcasmes des beaux esprits n'ont pu l'en détourner. A cette heure, comme au temps de saint Louis , dans nos sociétés gangrenées de matérialisme et d'athéisme comme dans les solitudes où ont vécu les Antoine et les Hilarion, tes &mc3 tourmentées par la passion de la beauté idéale, celles qui ont les plus sincères désirs de sagesse, de bonté, de perfection, ne se lassent pas de regarder, de contempler, d'étudier, d'adorer, d'aimer Jésus pour obtenir la grAce de lui ressembler et do continuer sur la terre la tradition du Christ vivant dans ses saints (1).

Que l'on croie au surnaturel ou qu'on le nie, que l'on déchire dédaigneusement les pages de l'Évangile ou qu'on les lise avec la respectueuse émotion de la foi, il y a là un fait indéniable, il

Çl) BxUbeamna o Ool. I, Î8.

L perfeotum in Christo Jesn.

est sous les yeux do tous ; nous no sonitofs pas si loin de saint Vincent de Paul, elnous avons connu le curé d'Arb ; nous avons salué la sœur Rosalio et nous bénissons chaque jour les Pclilos-Sœurs des pauvres. Et, sans parler de ces manifestations extraordinaires de dévouement et de charité qui éclatent aux yeux de tous : Est mirabile m oculis noslris{t}, le prodige ne serait gu&re moins étonnant s'il était possible de rendre visibles tant de vertus cachées, lant d'héroïques sacrifices connus de Dieu seul, tant de victoires décisives remportées dans le secret sur l'erreur et sur le mal, nu nom, par la puissance el pour l'amour de ce mîime Jésus.

Pour nous, croyants, l'explication de ces choses est tout k la fois simple et raisonnable. Fidèles à une loi essentielle de l'entendement et de la logique, nous remontons des effets à la cause, et de vertus plus qu'humaines nous concluons avec certitude à un principe d'action supérieur à l'homme ; en un mol, nous ne faisons qu appliquer à la question religieuse la méthode expérimentale si en faveur de nos jours ; el, empruntant fi l'Evangile la formule de cette méthode, nous disons : cr On <i connaît l'arbre h ses fruits, et les Fruits étant très «bons, nous sommes fondés à conclure que l'arbre

a est excellent » (1). Ou encore, pour citer une autre parole du Maître, à laquelle chaque siècle ajoute une nouvelle force et une plus grande autorité : « Si quelqu'un veut mettre eu pratique la « volonté de celui qui m'a envoyé, il verra bien « si la doctrine que je prêche est de Dieu (2). » Et voici précisément où les négations désespérées de ce que j'appelle la critique intransigeante se résolvent tout d'un coup en une éclatante apologie de notre foi.

Avec les anciens rationalistes, on pouvait encore dire : Si le christianisme n'est pas divin, au sens tbéologique et officiel des chrétiens, il faut du moins convenir qu'il y a dans ses origines une grandeur telle qu'elle a pu aisément faire prendre le change à l'humanité. Comment, avant l'avènement presque contemporain des méthodes vraiment scientifiques, ne s'y serait-elle pas trompée, en présence de ce livre de l'Évangile qui laisse si loin derrière lui toutes les œuvres similaires nées au sein des autres religions, de ce livre auquel aucun homme sérieux n'a jamais eu la pensée de comparer ni les Yedas, ni les livres de Gonfucius, ni le Koran? Gomment cette pauvre humanité n'aurait-elle pas eu Tillusion, l'éblouissement, le vertige du divin, en face de ce personnage sans

(1) Saint Matthieu, Vli, 17, 18.

(2) Saint Jean, vir, 16. 17

— *09 — précédent et sans imilalGUr, à qui les arrièrepelils-fils d'Homère auraîenl certainement dressé des auteta si les chréLioiis ne lui avaient pas élevé des temples (t), et de qui son plus récent et peutêtre un de ses plus acharnés contradicteurs disait naguère : « Jésus, c'est l'homme aux proportions « colossales, l'homme incomparable auquel la K conscience universelle a décerné le litre de Il Fils de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il afait « faire à la religion un pas auquel nul autre ne « pourra jamais être comparé. Il faut le placer «au plus haut sommet de la grandeur humaine », parce que a: on lui s'est condensé tout ce qu'il y a de < bon et d'élevé dans notre nature, et que sa a sublime personne préside encore chaque jour au H destin du monde » (2).

Avec M. Havet, cette ressource disparaît. Il ne peutnierle faitméme duchristianisme, dont l'existence dans le monde et rinHuence sur un grand nombre d'&mes sont hors de toute contestation. Les croyants expliquent ce fait par l'intervention da divin; jusqu'à M. Ilavet, les incrédules l'expli-

(1) Toii dans las Actes des ApStras le saieiaa&nt épisode du pwuge de eaint Paul et de saint BamAbA à Lyatrea et k Derbé en Aiie- Mineure. Les deui apôtre* ayant gnéri tniraoulonsement un boiteni, la foule les procisme l'un Jnpiter, l'autre Mercore, et reut leur faire offrir des sacridces. (Actes deBApÛtrea, xir.)

(3) Benaa, Vie de Jètiu, p. 44S et H9 de la pretniâre édi-

quaient ou essayaient de l'expliquer par le plus haut degré possible de la grandeur humaine. Aux yeux de notre critique, cette grandeur n'existe pas^ et le dernier mot de la science est de nous laisser en présence d'un phénomène qui ne se rattache à aucune cause et dont Texistence devient, par là même, le plus étrange et le plus inexplicable des miracles.

Qu'on me permette d'insister encore sur le ser* vice tout à fait important et inattendu dont nous sommes redevables à ce paroxysme de négalion et de dédain. J'essaierai de rendre ma pensée plus claire à l'aide d'une comparaison.

Vous passez devant une de ces magnifiques cathédrales que le génie religieux et artistique du moyen âge a léguées à notre temps. Vous vous extasiez devant les proportions colossales du monu ment ; vous vous demandez comment ces montagnes de pierre, associées entre elles par les lois d'une savante harmonie, ont pu résister à Faction des siècles. Que de fois les tempêtes se sont déchainées avec fureur contre ces vieux sanctuaires, sans pouvoir troubler un seul instant ni le silence de la prière solitaire, ni les mélodies des chants sacrés, ni la pompe auguste des cérémonies ! Cependant, il n'est pas nécessaire de vous faire descendre dans les cryptes souterraines de Tantique basilique pour vous convaincre que l'architecte n'a manqué à aucun des principes essentiels de son art, et qu'il a

exactement proportionné la solidité des fondations à la hauteur et au poids de l'édifice. Ce sont elles, ces fondations cachées à tous les regards, qui supportent seules l'immense construction el l'empêchent de fléchir.

Or, tandis ijue vous admiroz, mais d'une admiration qui ne vous empêche pas de remonter des oiTets à leurs causes, un architecte qui passe pour maître en son art s'approclie de vous, et d'un ton sérieux vous dit : « Vous voyez cette cathédrale « neuf ou dix fois séculaire. Elle ne s'appuie sur M rien. Jusqu'alors on avait pensé que sa persis- « tance il braver l'action du temps faisait honneur n àlasolidilé do ses fondations. C'estpurechimfere. « La masse gigantesque se soutient toute seule, u contreloutes les rtigles de la mécanique el de H \& slaiiqaf^ : Ma/esuistat. Et ce fait prodigieux, « qui renverse toutes les règles jusqu'alors suivies » en architecture, nous vous le donnons pour le n derniermot de lascicnce contemporaine.»

Il me semble que cette comparaison donne une idée exacte de laméthode de raisonnement appliquée par la nouvelle écolecritique au christianisme. L'existence delà religion chrétienne dans le monde, dix-neuf cents ans après la mort de son fondateur, on ne peut la nier. Le monument est là, debout, noirci par le temps, mais toujours invincible aux coupa du temps. Malgré tnut ce qui a été tenté pour le détruire, il n'a mémo pu être ébranlé. Lesgéné-

rations conlinuenl à lui demander asile, el elles vont s'abriter sans défiance sous sesvoùLcs colos> sales et dans ses immenses nefs.

Vous, croyant, qui admettez le surnaturel et avez foi au miracle, vousvous refusez àpenserque cet édifice puisse se tenir debout sans s'appuyer à un fondement qui garantisse et explique sa solidité. Votre foi est raisonnable : Rationabile ob&equmm vestrum[\). Mais comment qualifier le prétendu raisonnemeutdeces adversaires déclarésdu miracle el du surnaturel qui veulent vous obliger à croire que la religion des chrétiens ne se rattache i aucune cause, ni divine ni humaine, et trouvent tout simple de déclarer, au nom de ce qu'ils appellentla vraie science, qu'un monument aux proportions si grandioses peut subsister sans s*appuver à aucun fondement ?

Le bon sens populaire, d'accord avec ta vraie philosophie, l'a dit depuis longtemps ; qui prouvo trop ne prouve rien. Et, en effet, raisonner de la sorte, n'est-ce pas porter un outrageant défi & la raison humaine? Méconnaître & un tel point les lois essentielles qui la gouvernent, n'est-ce pas provoquer de sa part une réaction dont le proHi ne sera nullement pour la critique incrédule ? En un mol, pour vouloir obslinémenl dénier bu Christ

et à son œuvre loule grandeur, mémo humaine, ne va-l-on pas contraindre ceux qui ne veulent pas admeltre d'effets sans cause à replacer sur lalète de Jésus l'auréole de la divinité?

Voilà comment, si je ne me trompe, le prétendu triomphe de ce rationalisme intransig'eant et superbe se résout en une nouvelle et plua décisive victoire de notre foi.

Telles sont, mon cher Abbé, les réflexions que m'a suggérées votre réponse au triste travail de M. Havet. Vraiment triste en effet, si j'envisage ce qu'il a fallu consacrer à ce labeur ténébreux et ingrat de forces d'esprit qui auraient si bien pu et dû être employées à la défense de la justice et aux nobles conquêtes de la vraie science ; triste et très triste, parce qu'il est l'œuvre d'un vieillard et comme le dernier mot d'une vie qui sera bientôt mise en face de la ]ileine cl inexorable lumière de l'éternité ; mais, en somme, travail utile à la grande cause conire laquelle il est dirigé.

Celte cause du christianisme, toujours attaquée et toujours victorieuse, vous en êtes parmi nous, cher Monsieur l'Abbé, un témoin dont on ne saurait récuser l'autorité. Lié par votre naissanca, comme saint Paul, aux préjugés de la synagogue et adepte fervent de vos traditions nationales et religieuses, vous avez commencé par méconnaître

ce Messie en qui maintenant vous adorez avec toute rÉglise chrétienne, < la sagesse et la vertu de Dieu (1), i> et au service duquel vous et votre frère dépensez avec joie, dans de continuels labeurs, vos talents et vos forces.

Aussi bien, après avoir achevé la lecture de l'article auquel vous avez répondu avec tant de compétence, il m*a été doux de me souvenir avec saint Jean Chrysostome que k les adversaires de c( la vérité contribuent à répandre ses enseignec ments (2) » ; et avec saint Bernard que « ceux (f qui cherchent à nuire à l'Église la servent mal- « gré eux (3) ».

Pascal s'inspirait d'une pensée semblable lorsqu'il disait (je le cite d'après l'édition donnée, il y a trente ans, par M. Havet, qui me permettra de remettre sous ses yeux la réflexion si juste faite par le grand apologiste du dix-septième siècle) : « En vérité, il est glorieux à la religion d'avoir c( pour ennemis des hommes si déraisonnables; « et leur opposition lui est si peu dangereuse

(I) I Cor. 1. 24.

(ij Afi /la rwv fvavTiM/ au^ci ret rnt otAnôticK vf^reLyaoLTm.

(S. Joauu. Chrys. Hom. 5* in Gen. n** 4.1

(3) Qui nocere intendint Ecclesiœ, prosunt et noientes. (i^aini Bernard, serm. 30, in Cant., n» 1.)

€ qu'elle sert au contraire à rétablissement de ses « principales vérités (1) ».

(1) Pascal, Petuéeê, éd. Ernest Havet. p. 133.

Ces pages étaient écrites avant la publication faite par le Cor-' respoiidant de deux articles fort étendus (n<" du 25 juillet et du 10 août) dont Tauteui, M. Tabbé Chapon, du clergé d'Orléans, a discuté avec beaucoup de compétence toutes les affirmations et objections condensées dans le travail de M. Havet. Ces deux artidee ont été réunis en une brochure que nous signalons à Tattention du lecteur.

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