LES VÊPRES ET LA PROCESSION
A peine les évêques ont-ils quitté la cathédrale que de nombreux visiteurs la parcourent dans tous les sens. Autour du reliquaire d'or qui renferme les cendres de saint Léger, des hommes, des femmes, des enfants^ des soldats s'agenouillent et font toucher à la châsse vénérée des objets de dévotion. On sait que le précieux trésor vient de s'enrichir de deux fragments importants offerts par le Cardinal éminentissime et par Mgr d'Arras. Au dehors Tempressement est général. Sur le parcours que doit suivre la procession, des arcs de triomphe s'élèvent de proche en proche, les maison^ se parent de fleurs, de verdure, de guirlandes, d'emblèmes, d'inscriptions, debanderolles,d'oriflammes. Saint Léger peut sortir, il trouvera sa ville plus belle qu'il ne la vit jamais. Mgr Perraud peut venir, il verra comment son peuple sait répondre àTappel de la religion et de l'amitié.
Il est une heure et demie. Le cortège du matin se forme de nouveau et dansles mêmes conditions ; il arrive, et chacun retrouve la place qu'il occupait tout à l'heure. C'est le cardinal qui officie, c'est encore la maîtrise qui chante les psaumes en fauxbourdon, c'est le grand orgue qui donne les antiennes. Au dehors ce sont les maîtres de cérémonies qui organisent la procession ; elle sera
:ue, toute la ville est là avec ses habits de fête. es le chant du Magni/kat, un cortège inattendu lucbe par la porte latérale du chœur et monte le sanctuaire, ce sont de jeunes lévites qui ent huit crosses d'or et deux en bois noir [)té. Ils les présentent à chacun des prélats qui revélu ta cbape, et ont la mitre en tète. On , c'est la marche triomphale qui commence. °:aniste de la tribune a tiré tousses registres ; lis ses doigts, toujours si agiles, n'ont fait plus rodiges. Quand sur le seuil de l'église appale riche tombeau du mEutyr porté par de es diacres et entouré de flambeaux, quand sut sous les rayons du soleil les crosses et 3s
litres d'or, il y a un saisissement dans la foule ^a
stationne sur les degrés du porche, dans les ^,1
qui font face, ou qui formeaux balcons et aux ^^
très des cordons de grappes vivantes. Tous Sj
roots s'indinent et tous les évèques bénissent. ^^
emenl on chemine sous une voûte h peine ^*
rompue de verdure et de fleurs en chantant la-—
)saunies et les litanies, qui alternent avec ;ellente musique du 29*, toujours aimable et veillante. Dans les jardins de l'évëché, aux *
s de la vieille tour de saint Léger, la scène ent ravissante de calme, de fraîcheur, d'ombre I parfums. On oublie les tristesses et les agi*
ms de la vie, on se sent rêver du ciel, de ses — -
s, de son bonheur.
Ainsi d'arcs de triomphe en arcs de triomphe on avance et prie. A chaque détour de la rue c'esl une nouvelle perspective, l'ornementation est la même et pourtant elle ne ressemble pas à celle qui précède; la foi, la piété et la reconnaissance sont ingénieuses, elles s'imitent sans se copier. Nous devons renoncer à tout dire, mais nous ne renonçons pas à féliciter et à remercier encore tout ce cher bon monde autunois qui a fait plus qu'on ne pouvait attendre de lui en nos tristes jours de divisions et de trouble.
A l'entrée du faubourg Saint-Biaise s'élève la tour dite des Ursulines ; elle est surmontée d'une blanche statue de la Vierge immaculée qui étend ses mains sûr la ville comme pour la bénir. Aux pieds de la tour commence la vieille muraille construite sur des restes de fondation romaine, à gauche se dresse la haute colline que couvrent des chênes séculaires, en face le vieux castellum de Rivaux, sur les pentes des maisons de campagne; dans la plaine le Monthelon de sainte Chantai, et dans les brumes de l'horizon lointain le Beuvray et les groupes de montagnes du pittoresque et plantureux Morvan. C'est en face de cette merveilleuse nature qu'ont été dressés un gracieux pavillon pour reposer le reliquaire, et une vaste estrade pour les évêques. Ils sontassis^ la foule est groupée à leurs pieds et reflue sur les rampes du coteau. Les chants ont cessé ; un évèque est debout.
UgT de Troyes. On sait que sa voix est capa-
e domiaer le bruit des vagues de la mer ; on
ue son cœur a des accents qui font venir
irmes. Sa belle et sympathique figure a d^à
avant que ses lèvres s'entr' ouvrent. Son allo-
1 n'est, & vrai dire, qu'un tableau et un ricit.
bleau, nous venonsde l'esquiaser rapidement ; ^3f
it, Monseigueurledramatisedelafaçonlaplus ^§
use et la plus émouvante, te mettant, h l'aide ^^
fiction toute poétique, dans la bouche d'un ~~^
ad de 80 ans, l'un des quinze ayant mAme ^S'
ont les générations successives remplissent z^z.
uze siècles écoulés depuis le martyre de saint ^^
■: « Vieillard, qu'as-tu vu en ces jours de ^^
Iheur? dis, qu'as-tu va? — Ah! moil cœur C^,
.rouble, ce que j'ai vu, je ne peux le redire ^"-j
s me sentir mourir d'épouvante et de dou- ^^
r. Notre p&re, celui qui nous aimait tant, était ig^
c nous, avec nos saints que nous portions ^^
invoquant le ciel. Le féroce Ébroïn s'avan-
à la tète de ses bandes. Do haut des mu- ^jS
les, nous voyions leurs rangs pressés noircir loin la plaine. Leurs cris de haine et de fureur liaient jusqu'à nous ; c'était & notre père m voulait leur chef barbare ; nous savions 1 méditait de le faire mourir, et nous lui ons: Opère, s'illefaut, nous mourrons aussi, jeunes hoDunes brûlent de se sacrifier pour défendre. Laisse-nous résister, prie seule-
Pwamkva. — Œqttw, t. n. Il
ce ment pendant que nous allons nous battre. Mais « lui, de sa main écarte nos rangs, il commande « d'ouvrir les portes, s'avance et dit à ses enne- « mis : Celui que vous cherchez, c'est Tévêque, (c le voici ; prenez-le, mais épargnez mon peuple. « Alors la porte se referme, je monte sur le som- « mot du mur et je vois une chose horrible. Les « misérables l'ont saisi, ils ont arraché ses yeux « dont ils creusent l'orbite en retournant le fer. « Son visage et sa poitrine ruisselaient de sang ; « nous étions éperdus et fous de désespoir. Mais (( l'ennemi satisfait abandonnait le siège de la « ville : notre père nous avait sauvés » !
Ce récit, trop rapide et trop affaibli sous notre plume, a fait couler bien des larmes ; l'orateur, très ému lui-même, poursuit cependant et parle des grandeurs de l'amour et du dévouement pastoral avec des allusions trop transparentes pour ne pas être comprises. Par deux fois il est interrompu par les cris de : Yive saint liéger ! vive Monseigneur ! qui s'échappent en même temps de toutes les poitrines et que l'écho des vieux murs renvoie àTécho de la montagne. C'en étaitassez. La foule avait achevé le discours de l'évêque qui, se penchant sur la poitrine de Mgr Perraud, l'embrasse et le serre pendant qu'éclatent de longs • battements de mains.
En ce moment, tous les évêques se lèvent et donnent ensemble à la foule et à la ville
' multiple el 1res solennelle bénédictioa.
.a milieu de ces émotions qui se communi-
ntet se prolongent, le cortège se reforme. Il
ve à la seconde porte de l'enceinte où s'élève |
nouvel arc de triomphe. Sa forme et ses- orne-
)ts trahissent la main dusavant et habile archéo-
le qui les a dessinés. Un peupln^loin se dresse ^^3
are un élégant et gracieux pavillon, il touche ^g
emeure d'un architecte dont laréputation n'est ^S
I à faire. On avance toujours, pour déboucher ^^
n en face de la cathédrale. Le jour abaissé, ^SSi
ceinte sacrée est inondée de la lumière des tus- S^
I et des mille flambeaux qui la décorent. Il c..Ck
ible qu'il n'y aurait plus qu'à se mettre & genoux "^
se laisser bénir. Mais il reste une voix qui e^
rien dit encore, un cœur qui abesoin do s'épan- ^^
r k son tour. Mgr Perraud est dans la chaire, £î5
l'entoure, on l'écoute etavec lui on s'attendrit. Il ^5
lercîe le cardinal el les évéques ses collègues ; ^^
i, l'inspiration le gagne el l'emporte, son dis- "^^
rsprenddesproporlioiis inattendues. Le donner ^G;
xtenso, ce serait impossible ; l'analyser, ce serait lommagc. Qu'on nous excuse ; la semaine proine, on le lira dans son texte intégrât, ce sera '
rolongement de celle fête que nous voudrions tinuor longtemps. Après la bénédiction solcnle, donnée par le cardinal, on rentre à l'évêr
en chantant le Te Deutn laudamus. Sur le nd perron, tous les évèques se groupent, ils
bénissent pour la dernière fois, après avoir acclamé avec la foule des noms qui resteront entourés
de la vénération et de Taffectueuse reconnaissance de notre ville.
Avant tous et par-dessus tous :
Vive Léon 3LIII !
Vive Son Éminenœ !
Vive Mgr de Genève !
Vive Mgr d'Arras !
Vive Tenfant de ChÀteau-Chinon, Mgr Cortet!
Vivent nos Evêques Éduens !
Vivent les Moines !
Vive Mgr d'AuruN !
Vive, trois fois vive saint Léger !
Ces élans de la foi et du cœur ne peuvent se traduire par la plume, il faut les avoir entendus, il faut avoir été là.
La fête religieuse est finie ; reste à dire la manifestation dernière : l'illumination et TafOuence des promeneurs à travers les rues toutes resplendissantes de lumières.
les illuminations.
La nuit vient de se faire, une nuit sereine et douce, sous un ciel où scintillent des milliers d'étoiles. A un signal et comme par enchantement, la grande flèche de la cathédrale apparaît couverte
dessinent ses lignes arcliilecturales et en font une immense gerbe do lumière. A W8 côtés, la vieille tour dite toujours de Sainl- Uger, après douze siècles de vieillesse et do révolutions, dégage sa silhouette sombre dans l'atmosphère argentée. A l'autre bout de l'horizon, J& tour des Ursulines. Tout à l'heure elle abritait les évèques sous son ombre, maintenant elle est chargée de lumières qui forment une couronne à ss Vierge blanche. A droite, sur le flanc de la 'ïlonlagne, la lour de Couhard est entourée de flammes de Bengale, Le grand portail de l'évèché, '^s deux séminaires, les couvents des Oblats de ^4arie et des Dames du Saint-Sacrement, la maison des Sœurs de la Charité, celle des Petites- Sœurs des Pauvres, des bons Frères des écoles, *08 portiques de Notre-Dame, du Carmel, celui des A^isilandines, des Sœurs de la Retraite, de l'hospice Saint-Gabriel, tous les établissements religieux et hospitaliers rivalisent de bon goût et 4*ëlégance. Dans le lointain, l'église Sainl-Jean- Ift-Grand, celle de Saint-Symphorien envoient Vers le ciel leurs hommages de foi et de piété.
Dans l'intérieur de la ville, dans les quartiers haats surtout, presque toutes les maisons sont garnies de lampions, de lanternes vénitiennes. Leurs longues lignes se croisent, s'entremêlent, montent, descendent et produisent les plus gracieux effets. Les riches se montrent prodigues,
les pauvres offrent ce qu ils peuvent. Combien de petites mansardes attirent les regards attendris ! Une pauvre lampe entre deux bouquets de fleurs, c'est toute leur parure, mais quelle toucbante parure ! Nous connaissons un vieillard infirme et indigent : de la seule bougie qu'il possédait, il a fait quatre morceaux et les a allumés à Tentour d'une gerbe de fleurs des champs. Pauvre bon cœur de cbrétien ! Sans doute derrière sa fenêtre il prie et invoque les saints du bon Dieu ! Nous saluons, en passant devant sa demeure.
Naturellement toute la ville est dans les rues. Les voix joyeuses des enfants dominent. Ils sont ravis. Leurs mères sont beureuses, et plus d'un parmi leurs pères se dit tout bas que le catholicisme n'est point mort, comme on voudrait le leur faire croire, et que l'Église est toujours une mère : — Mais non, nous ne sommes ni des morts ni des ennemis. Ou bien il faudrait que nos évèques fussent des thaumaturges, puisque avec une parole ils nous rassemblent vivants et fiers de nos vieilles croyances et de nos anciennes gloires ; puisque nous nous tenons en face de la lumière avec le culte et l'amour de tout ce qui est beau, grand et noble dans le passé comme dans le présent ; puisque nous honorons nos grands hommes, nos grands saints, ceux qui ont donné leurs yeux et leur vie pour sauver les hommes, les femmes, les enfants, la cité tout entière
iTOurs de la prise d'as.saul gL du pillage. Non, nos évêques ne sont ni des conspirateurs, ni des courtisans, comme ic proclamait avec tant de noblesse Mgr Mermillod dans son mag;nifique discours do co malin, ils ne sont i]ue los amis cl les défenseurs de Icuis penples cl, pour les sauver, ils savent mourir : saint Léger ii y a douze cents ans, Mgr AITro sur les barricades de Paris. IIoDoeur Ji eux. mémo apri-s de longs siècles, honneur à eu.\, aujourd'liuî et toujours ! Ainsi la compris, du reste, et l'a fait notre bonne population aulunoise, lorsque, au soir de la fête, vers neuf beures, elle rencontrait el saluait M^r Pcrraud, l'évèque de Genève et celui d'Arras, qui parcouraient simplement et sans appareil nos rues brillantes et joyeuses et partageaient familièrement avec tous jusqu'aux dernières joîcs, jusqu'aux dernières émotions de cette mémorable journée. Et maintenant que tes derniers lampions vont s'éteindre, nous regagnons notre demeure. Mais, avant de dormir, on bomme pratique et qui tient à se rendre compte, nous voulons établir le bilan de notre journée. A notre actif rien que des choses grandes, bonnes, utiles et douces. Dësie malin, parles soins de Monseigneur, ceux qui ordinairement n'ont guère de pain en ont reçu pour tout le jour et pour le lendemain encore: nous noUs
I réjouis !
i la messe, nous i
i donné pour ceux
qui
n'ont plus d*église8, à vêpres pour l'église que vont avoir bientôt les pauvres bûcherons de la forêt voisine. Nous ne nous sentons pas appauvris. Beaucoup d*entre nous ont communié, tous ont prié. Du haut de la chaire de vérité nous sont venus, exprimés dans un brillant et fier langage, les conseils de la sagesse, les remèdes contre le malheur s'il doit venir, les immortelles espérances qui sont de toutes les situations. Nous avons chanté la gloire de Dieu et celle dont il couronne ses serviteurs et ses amis. Nous n'avons ni menacé, ni outragé ceux qui ne pensent pas comme nous. Nous sommes pleins de bienveillance pour tous. Vingt fois nous avons senti la bénédiction du ciel descendre sur nos fronts inclinés et sur nos coeurs émus. Nous avons promis à Dieu de le mieux servir. Comme nos âmes, nos yeux ont eu leurs fêtes ! Nous n'emportons que dos impressions saines. Nous sommes satisfaits et heureux. Nous n'envions rien à personne et, à tous, nous souhaitons le même bonheur. Donc, journée bonne à tous égards. Nous la marquerons d'une croix (Tor dans nos souvenirs, comme elle restera mar^ quée dans les fastes de noire Église d'Auiwi (1).
Une fois de plus, nous remercions en même temps et l'évêque de ce qu'il a fait pour sa ville, et la ville de ce qu'elle a fait pour son Ëvêque.*
(1) VAutufmii, 4 la fin de son très beau oompte-rando, 6 octobre.