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L'UNION DES FORCES SOCIALES

DISCOUBS PBONONCÉ A LA GATH^DBALB DANS LA CÉRÉMONIE DES PBIÈBE8 PUBLIQUES, BN PBÉSENCI DES AUTOBCTÉS CIVILBS BT MILITAIRES DE LA YILLB D^AUTUN

(19 JANVIER MDCC€n.XXIX)

Messieurs,

Dans un recueil de sentences admiré depuis trente siècles comme Texpression la plus originale de la sagesse des nations, je trouve indiqués parmi les biens qui plaisent davantage à Dieu et aux hommes « la concorde des frères, Tamour du « prochain, la bonne intelligence de Tépoux et de « l'épouse ». In tribus placitum est spiritui meo, guœ sunt probata coram Deo ec hominibus : concor^

tia fratrum, et amor proximortan, et vir et muîier Sent sibi consentietttes (4),

Appliquerons-nous ces maximes à la plus éléneolaire et ]a plus nécessaire des formes de la ociéié humaine, je veux dire à la famille?

Elles seront d'une si manifeste évidence que eur simple énoncé équivaut à une démonstration. ^j

On l'a dît depuis longtemps, et de douloureuses g^

spériences ne sont pas faites pour donner un =)^

lémenti à cette significative et terrible comparai- .

on : si quelque chose ici-bas peut donner l'idée ^^

e l'enfer, c'est une maison, un intérieur de fa- ?t~

nille, un ménage (suivant l'expression que nous x^

vons reçue de nos pères), où des dissensions t,^

ontinuelles, plus guam civUia bella, arment les "^^

mes contre les autres des volontés faites pour ^3

'entendre et expressément associées en vue d'un ut commun.

Se quereller à propos de tout et hors de tout ropos ;

Se reprocher avec aigreur les moindres choses ;

Mal interpréter les intentions et donner pour liment à d'éternelles rancunes ces mille incidents les relations quotidiennes qui sont le fonds même e la vie de famille ;

Accuser avec promptitude el ne savoir jamais ni ardonner ni oublier;

Revenir par d'incessanles récriminations smir des griefs vrais ou imaginaires déjà cent fois ft^pliqués ;

Abuser de ses avantages quand on est le plmjs fort; et, si on ne Test pas, compenser la (orce par la ruse, sœur de la déloyauté et mère de 1^ trahison :

Que de traits encore on pourrait ajouter à ceLte peinture de Tenfer domestique où le sombre gér^î^ d'un Dante trouverait encore à s'exercer, même après avoir décrit dans un immortel poème « la a cité du pleur éternel, à la porte de laquelle i' « faut laisser toute espérance» (1)!

Or, quelle doit être et quelle est la conséquence inévitable, logique, de ce perpétuel conflit des volontés? de cette lamentable division des esprils et des cœurs?

Où trouveront place dans un tel chaos l'autorité du père et de la mère, l'obéissance des enfants, l'union des frères et des sœurs; enfin, les sentiments de confiance, d'estime, d'affection, sans lesquels les liens du sang n'engendrent que dUntolérables souffrances?

(Ij Per me si va nella citta dolente, Fer me si va neireterno dolore.

Lasciate ogni spcranza, Toi che entrate.

( rJi^emo, canto 3« , )

£t si, dans l'ensemble de la vie sociale, chaque ^BUniile représente une somme déterminée de fot^ces appelées à concourir au bien commun, une ^CfeJQiille ainsi déchirée par la discorde peut-elle ^t.i-e autre chose qu'un élément de désordre favo- ''^sant pour sa part les progrès du mal ?

Ces considérations ne sont guère moins vraies ^î on étudie à leur lumière les principes cons- ^tutifs de l'existence des cités et des États.

Là encore, la concorde est une condition essentielle de prospérité et de vie ; et la discorde une Cause certaine, quoique plus ou moins rapide, de décadence et de mort.

Ainsi parle TEvangile^ le livre des divins et immortels enseignements, où je trouve exprimée à cet égard la vérité la plus expérimentale et la plus scientifique: « Tout royaume divisé contre « lui-même périra ; toute cité, toute maison di- « visées contre elles-mêmes sont condamnées à « disparaître » (1).

Aucune association, du reste, n'échappe à cette loi générale; je dis aucune, quels que soient sa forme ou son but : et c'est une remarque à la fois profonde et ingénieuse de saint Augustin, que les malfaiteurs eux-mêmes, quand ils s'unissent pour

(i) Omne regnum divisum contra se desolabîtnr, et omniscivirel domus divisa contra se non stabit. (Matth. xii, 25.)

conspirer contre la paix des autres, ont encore besoin, s'ils veulent réussir, d'établir parmi eux une discipline d'intérêts et de passions qui fasse concourir toutes les volontés à l'accomplissement des mêmes mauvais desseins. Promde latronet ipsi, ut vehemetttius et tutius tn/esti sint paei cxterorum, paeem volunt habere soeiorum (i).

Mais plus il y a d'intérêts en jeu, plus la concorde est tout à la fois difficile et nécessaire. Un ancien la comparaît agréablement aux lois du rythme, de la mesure, de l'harmonie qui doivent présider fc un chant exécuté par un grand nombre de voix ou d'instruments. Quie harmania a musids dicitur in eantu, ea est m eivitate eoneordia, aretissimum atque optimum in omnt republica vm> cuhan (2).

Je le répète : nous nous trouvons ici en face d'un des principes les plus incontestés de la philosophie de l'histoire. L'Évangile le formule, la raison le démontre, l'expérience le confirme : Toute nation divisée est condamnée à périr. Omne regnum in se division desolabilur.

Les nations, Messieurs, gardons-nous de croire qu'elles aient été faites d'une façon arbitraire, uniquement par les coups de la force ou par les capri-

(1; 6. Aog. De Cir. Doi. L. xiz, c. If, d (2) Cie. De repablica, 1. il, o. 12.

^sduliasai-d. Elles doivent leur naissance à des ïuses plus profondes, où les jeux de la fortune et 'S industries de la politique ont moins de pari ue certains grands desseins de la Providence faites à discerner pour quiconque sait remonter des Têts aux causes, et voir le doigt de Dieu écrivant ir la poussière des agitations humaines. ^^

» Quand le Très-Haut, chante Moïse au fameux ^

cantique de la délivrance, partageait la terre ^^

entre les nations; quand il séparait par groupes ~^

les fils d'Adam et marquait les frontières des 'zs^

peuples, il détermina proportionnellement à ^^

leur nombre celles des enfants d'Israël (1). > ~^

Souvent même, la part de la Providence dans la ^^

rmalion des peuples apparaît plus visible au mi- '--^

;u des plus grands bouleversements de l'histoire. fcl^

insi, au quatrième siècle, lorsque s'efTondre le ^3

ilosse gigantesque de l'empire romain ; lorsque, r^

us les coups des barbares, se rompt l'unité pro- ^^

gieuse, mais factice, d'une société dans laquelle i-*.^

guerre et la conquête avaient fait entrer de gré ' ^^

i de force vingt peuples divers, on voit poindre s origines de la nation française dans les condiins mêmes marquées par le texte sacré. Francs >rbares et Gallo-Romains se heurtent pendant près

1) Qn&ndo diridebat Altimimns gantes ; quftndo Kpu«lMtt ca Adam, coiiBtitnit termiao* popalorom juzta nnmenim arnm Imel. (Denter. xxxil.)

d'un siècle dans une effroyable confusion. Puis, à rheure voulue, Dieu fait sortir de ce chaos le peuple dont, après quinze cents ans, nous poursuivons les laborieuses destinées, mélang'ées de triomphes prodigieux et de non moins prodigieuses infortunes.

Parcourez du regard son territoire si admirablement dessiné ; analysez ses éléments ethnographiques, combinés dans de si harmonieuses proportions; étudiez l'élaboration lente, mais sûre, qui a fondu entre elles toutes ces diversités de races, de climats, d'idiomes, de mœurs, et formé ainsi l'Incomparable unité que nous enviaient, il y a si peu d'années encore, de puissants voisins : et vous n'attribuerez un travail conduit avec tant de suite, ni exclusivement au choc fortuit des événements, ni non plus à la seule industrie des hommes ; vous reconnaîtrez une des œuvres les plus remarquables de la droite de Dieu. Qttando dividebat Altissimus gentes^ constituit terminos populorum.

Néanmoins, si les origines et les développements de notre histoire se réfèrent à une pensée providentielle, il serait erroné de conclure que la France ait une existence nécessaire.

Dieu se sert des peuples comme des individus ; mais il n'a besoin, en particulier, ni de ceux-ci, ni de ceux-là. Il se sert, il est vrai, des uns et des autres, mais dans la proportion où eux-mêmes servent à Taccomplissement de ses desseins. En

aucun cas, il ne les soustrait à l'action des lois

qu'il a posées et auxquelles président tout à la fois

sa Justice, sa Sagesse et sa Bonté ; et parmi ces lois, n'oublions pas la nécessité de la concorde entre les enfants d'une même patrie et la terrible sanction attachée au mépris de cette loi. Omiie regnum in se divisum desolabitur.

Athènes et Rome, après avoir jeté un immense éclat et rempli le monde du bruit de leur gloire, ont disparu sous l'action de causes dont les historiens et les hommes d'État savent rendre parfaitement raison. Lisez Polybe et Tacite, Bossuet et Montesquieu, ils vous disent le pourquoi de la grandeur et de la décadence de ces fameuses républiques.

Ainsi, quels qu'aient été le passé d'une nation; .

Son antiquité ;

La gloire de ses armes ;

Son éclat littéraire ;

Sa prospérité commerciale ou industrielle;

De quelques merveilleuses ressources que la Providence l'ait douée, elle ne saurait être dispensée d'obéir aux principes constitutifs sur lesquels se fonde la prospérité des peuples, et en particulier, au principe nécessaire de l'harmonie des forces sociales et de la concorde des citoyens. Omnis civitas contra se divisa non stabit.

Mais une nation, Messieurs, ce n'est ni un nombre abstrait, ni une formule algébrique exprimant

(les quantités idéales : c'est l'association d'énergies vivantes, déterminées, qui se doivent un mutuel concours, si elles veulent contribuer au bien commun.

Le jour où, au profit de telle idée systématique, de telle passion exclusive, une ou plusieurs de ces forces s'arment contre les autres, leur déclarent la guerre, et absorbent dans des luttes fratricides les éléments de vie dont elles disposent, il y a perturbation dans l'ensemble des fonctions sociales; et si Ton n'applique au mal un remède énergique et prompt, on voit bientôt l'unité de la nation se désagréger et des symptômes tristement significatifs annoncer la décadence et la mort.

Ceux-là font donc entre tous œuvre de bons * citoyens qui, par leurs paroles, leurs actions, leur influence personnelle ou collective, travaillent incessamment à détruire les divisions, à rapprocher les classes, à faire s'embrasser les enfants d'un même pays dans une union vraiment fraternelle, inspirée et entretenue par le divin mobile de la charité.

Vous avez là. Messieurs, en peu de mots, ce qu'en langage moderne on pourrait appeler le pj'ogramme de la force sociale, dont je suis tout particulièrement aujourd'hui le représentant au milieu de vous.

Oui, Messieurs, nous sommes une force sociale.

Nous le sommes d'abord au nom des plus grands

uvenirs de notre histoire. Vous connaissez le ol original et profond d'un historien protestant I dix-huitième siècle : < Les évAques ont fait la France, comme les abeillesffont leur ruche » ibbou). Ah! je plains ceux qui, apostasiant à la s leur haptême et nos plus glorieuses traditions tionales, répudient pour leur part l'antique al- . ig

nce contractée par le christianisme et par l'É- rc

se avec la France. Et plût à Dieu qu'à l'heure 3^

nous avions à repousser la formidable invasion

nos ennemis d'outre-Rbin, nous nous fussions "^

ivenus davantage du vœu fait par Dovis en une ïxz.

jre de suprême péril, au lie» de mettre notre ^^

tfiance dans les ressources si insufTisanles de ,, ,

idustrie humaine ! Jït in curribiis et ai in equis ; '~^.

■ autem in nomine Dei nostri invocabimus ( i ). ^~j

Aaîs vous, habitants de ma ville épiscopale, c:^=t

lE n'avez point oublié ce que nos pères de- ^^

enl à cette ancienne et si précieuse alliance, et — g

le puis me rappeler sans émotion et sans fierté (-j—i

our où, vous associant dans un élan populaire à ►- —

immage décerné par votre évéque, après douze :les, à la mémoire d'un de ses prédécesseurs, is avez écrit sur vos arcs de triomphe cette cription commémorative non seulement du ouement de saint Léger à sa chère cité d'Au-

tun, mais des immortels services rendus par les évèques des Gaules à la civilisation française : Leodegarioy defensori civitatis.

J'ai donc le droit d'affirmer, au nom de notre histoire, que nous, membres du clergé, nous som^ mes une force sociale.

Nous le sommes encore. Messieurs, au nom d^ la plus haute raison : je veux dire de celle qui, reconnaissant Dieu pour le Maître de la vie humaine, le Roi des siècles, le Père des peuples, regarde la religion comme un élément nécessaire de la prospérité publique.

C'est qu'en effet, s'il n'y a pour les nations ni sécurité, ni prospérité sans concorde, il ne peut y avoir de concorde sans justice.

Et j'ajoute immédiatement que, de toutes les formes du gouvernement, celle qui présuppose au plus haut degré le respect et la pratique de la justice, c'est la forme républicaine. Vous en croirez volontiers le témoignage d'un républicain de la vieille Romer^Sm^ summa justitia rempublieam geri nullo modo posse (1).

Vous entendez, Messieurs, il ne s'agit pas ici d'une justice telle quelle, d'une justice d'àpeu près: il faut de toute nécessité une justice souveraine. Sine summa justitia.

(1) Gioéron prête cette parole à Lelius conTenant arec 8cipion. (De Bep. 1. II, c. XLiii.)

£t cela va de soi : car, où les droits sont plus considérables et plus universellement répartis, il importe au salut de tous que rexercice de ces droits ne soit jamais séparé de la pratique la plus exacte ^e la justice, sans quoi, — c'est encore notre vieux Romain qui parle, — « il n'y a pas de tyrannie

< plus redoutable et plus féroce que celle qui s'a- « brite sous les formes du gouvernement popu- • laire. Nihil ista quœ populi speciem et nomen

< imitattir immanius belluaest (1).

Mais la justice, nous vous le disions dans une de nos récentes Instructiof)s pastorales (2), consiste essentiellement à rendre à chacun ce qui lui est dû. Or, je pense que Dieu est QUELQU'UN.

Donc, ne tenir compte ni de Dieu ni de ses droits, et prétendre faire régner une morale d'oti Ton exclut la religion, c'est, de propos délibéré, porter atteinte à la justice, et ébranler avec efle le fondement de Tédifice social.

Nous avons donc, Messieurs, un rôle nécessaire dans l'économie de la vie nationale.

Assurément, il faut des administrateurs pour gérer les affaires au nom du gouvernement et au

(1) Cicéron, de Bep., 1. III, c. xxv.

(2) Lettre pastorale et Mandement poar le Carême de 1876. Yoir les textes que nous avons empruntés aux principaux philosophes de l'antiquité, Aristote, Platon, Cicéron et les autres, lesquels rangent les devoirs envers Dieu an premier rang parmi les obligations de la justice.

Hgr Persâud. — Œuvres, t. II. 2i

nom des cités, et pour régler conformément au bon sens, à l'équité, aux coutumes traditionnelles tant d'intérêts entre lesquels peuvent si aisément s'élever des conflits.

Il faut des magistrats pour interpréter les lois ; des magistrats qui, placés dans des condition^ d'indépendance et de dignité, et mis en dehors de* agitations de la politique, aient pour mission de rendre non des services réclamés par tel ou tel partie mais des arrêts sanctionnés par la conscience publique.

Il faut des hommes de discipline, de courage, d'abnégation, de vaillance^ qui, tenant d'une main le drapeau et de l'autre Tépée de la France, nous fassent de leurs poitrines une muraille vivante pour repousser les invasions de l'ennemi, toujours prêts à se dévouer jusqu'à l'effusion du sang inclusivement, afin, comme le disaient les anciens avec tant de sagesse, de défendre tout à la fois les foyers et les autels, Pro aris et focis.

Et puisque aujourd'hui les représentants de ces grandes fonctions publiques se rendent à notre appel et viennent prier avec nous en faveur de la commune patrie, je suis heureux de leur témoigner mes respectueuses et cordiales sympathies et de leur dire combien la France compte sur eux pour lui assurer le règne de cette souveraine justice sans laquelle elle ne tarderait pas à décliner et à périr.

Mais aprës avoir rendu cet hommage bien sin- 're à vos personnes et kvos fonctions, ne soyez 13 surpris, Messieurs, si j'ajoute que, nous aussi, iininistrateurs d'intérêts qui ne sont pas de la rre ; magistrats chargés d'appliquer les lois de ieu ; soldats appelés tous les jours sur l'immense lampde bataille des ignorances etdessoufFrances imaines, nous avons notre place marquée dans concert des forces sociales duquel dépend la aspérité de notre chère patrie.

Laissez-moi vous le dire, en m'appropriant la rôle d'un iUuatre et naint prélat que je vénère que j'aime comme un père, et à qui je suis redeble de ma consécration épiscopale, le cardinal :hevêque de Paris : « Membres du clergé, hommes d'église, ministres de Jésus-Christ, nous

SOMMES ÉTRANGERS AUX PARTIS POLITIQUES (t) 9.

Nous laissons les hommes d'État Faire les lois les magistrats les appliquer ; Nous ne nous ingérons pas dans la science ministrative qui règle les affaires des cités ou la nation ;

Nous n'intervenons pas dans l'organisation des mées; Nous ne cherchons pas k imposer nos vues

I) Le catdiasl Gnibert, archcvËqae de Puis. Lettre d 1 1879, àt'occkiioD dea priètea publiques.

sur les questions de finances, de commerce, d'industrie.

Tout cela est de votre ressort. Nous nous bornons à faire des vœux pour que la sagesse d'en haut vous assiste dans la solution de ces graves problèmes, dans le maniement de ces grands intérêts.

Que sommes-nous donc fondés à revendiquer, au nom de la justice, fondement de la concorde, sans laquelle ne peut exister aucune sécurité publique ?

Ce que nous revendiquons, Messieurs, c'est la' pleine liberté de notre parole, de notre action, de notre ministère pour le bien des âmes ; c'est notre part légitime d'action sociale dans l'effort auquel tous les bons citoyens sont conviés pour contribuer à la prospérité de la France.

On a dit de nous, en recourant à d'odieuses comparaisons qui vous attristeraient comme chrétiens et vous humilieraient comme Français si j'en reproduisais ici les terme grossiers, on a dit et on répèle tous les jours que nous sommes un envahissemeîît et un péril.

Ces paroles sont injurieuses et ces accusations sont injustes.

Aux unes cl aux autres, je réponds, sans colère comme sans peur:

Nous sommes une liberté^ nous sommes un droit.

Ecoutez, Messieurs, celte épisode fort instructif de l'histoire de saint Paul (1) .

Saisi dans le temple de Jérusalem, où sa seule Prtsence était un trait d*union entre l'ancien ^t le nouveau Testament, accusé d'être Tennemi ^u peuple (2), l'apôtre a été conduit, chargé de cJiaînes, devant le général romain.

Cependant, il demande et il obtient de s'expli- ^ner en présence de la foule. 11 rappelle le double Prodige de sa conversion et de son élection à l'aposlolat. D commence par revendiquer pour lui le droit inviolable et sacré de faire l'œuvre pour laquelle il a été choisi, c'est-à-dire d'aller, dans la force de la prière et du sacrifice, annoncer aux hommes les mystères qui sauvent les âmes et régénèrent les peuples.

Ce droit, nous le revendiquons aussi pour nous. Pendant quatorze siècles, la France chrétienne Ta publiquement reconnu, et socialement honoré, puisqu'elle a toujours respecté en nos personnes le caractère sacré d'ambassadeurs de Jésus-Christ, ayant autorité et mission non de par les hommes, mais de par Dieu (3), pour accomplir librement

(1) Actes des apôtres, ch. xxi et icxii.

(2) Hic est homo qui adversos popalam et legem omnes nbiqne docens. (Act. Âp. zxi, 28.)

C3) Paulns, apostolns non ab hominibas, neqne per hominem, sed per Jesmn Ghristam et Demn Patrem. (GaL i^ 1.)

toutes les fonctions de notre auguste ministère. Pro Christolegationefungimur {i).

Toutefois, à ce langage de Tapôtre, la foule s'irrite. Elle ne veut rien entendre. Elle pousse des cris tumultueux, elle profère des menaces ; et pour mieux exprimer leur colère, ces furieux ramassent de la poussière et la jettent en Tair. Vociferantibus autem eis, et pulverem jactantibus inaerem (2).

Ce sont bien toujours les mêmes passions recourant aux mêmes procédés ! Le langage calme de la raison et du droit, on ne le veut point entendre ! Et Ton s'aveugle soi-même pour ne pas voir clair en des questions de bon sens et de stricte équité! Dans notre temps, on mêle de l'encre à la poussière pour on faire de la boue et nous la jeter au visage, avec grandrenfort d'épithètes injurieuses et de cris menaçants.

Toutefois, Paul n'est pas seulement la personnification d'un droit, de ce droit surnaturel de l'apostolat, qu'il est plus facile d'opprimer que de supprimer, puisqu'il est d'institution divine. Paul est encore une liberté; une liberté humaine et sociale ; et au nom de cette liberté, se redressant sous les liens dont on Ta garotté, l'apôtre jette à ses persécuteurs cette simple* et fière interpellation :

(1) U Cor. V, 20.

(2^ Âct ZXII, 23.

* Je suis citoyen Romain. De quel droit me frap-

* pejs-vous sans jugement ? « Si hominem ^^nianum et indemnatum licet vobis flagel-

fare?(l)

A son exemple, Messieurs, nous revendiquons '^olre titre et nos droits de citoyens.

Nous applaudissons de toute la sincérité dénotée ^e aux services que vous rendez à la patrief et î^ous entourons de nos vœux les plus fraternels l'accomplissement de vos nobles et utiles fonctions. Mais cette patrie n'est pas moins notre mère que la vôtre, et si notre mission se réfère avant tout à l'honneur de Dieu et au salut des âmes, elle contribue aussi pour sa part à la grandeur et à la prospérité de la France.

Je le répète en finissant. Messieurs, la religion dont nous sommes les ministres n*est et ne sera jamais l'ennemie d'aucun gouvernement qui, s'inspirant des principes de la vraie justice, se montrera sincèrement respectueux des droits de l'Église et de la liberté de notre sacerdoce.

Ce que Tertullien disait, avec les chrétiens de son temps, au siècle des Césars, nous leredisona^à notre siècle de démocratie: « Nous ne menaçons « personne et nous n'avons peur de personne, nous « qui voudrions sauver tous nos frères, en les

(1) A';t. XXlJ, 25.

« adjurant de ne pas combattre contre Dieu (1). ' Travaillons donc ensemble, Messieurs, jungéM^ mus dextraSj comme, en ce jour, nous prions er& semble ; et, en dépit de signes menaçants, morm trons au monde le grand spectacle d*un peupl sachant unir le respect et la pratique delà religi à^exercice de la liberté. Préparons ainsi Theu oîrla France reprendra dans l'assemblée des n tions la place d'honneur que la Providence 1 avait faite, et où peut seule la rétablir, avec l'ai de Dieu, la concorde de tous ses fils.

(1) Non terremus qui nec tîmemus : sed velim ut omnes sal'vo^ facere possimus, mouendo 6M/Aax(<V' (Tert. ad fcksap.)

ALLOCUTIOIN

PBONONCÂB A LA VISITATION DE MAÇON EN LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES ^OUB LA PBISE D'HABIT DE Mm» VEUVE BOLHIDON-OIRABD EN BELIOION 8ŒUB LOUISE DE SALES

(29 JANVIER MDGOCLXXIX)

<K Mes pensées ne sont pas vos pensées, (( dit le Seigneur, et mes voies ne sont pas a vos voies. D

(ISAÏB, LV, 8.)

Il n*en saurait être autrement, mes bien chers ^rères, lorsque les pensées des hommes sont opposées à la vérité, ou quand leurs voies se détournent de Tàpre sentier de la vertu.

Quel rapport, en effet, peut-il y avoir entre les t^ensées de Dieu et nos mensonges, entre sa sain- ^^lé et notre corruption ?

« Pas plus, nous dit saint Paul, qu'il n'y en a ^^ entre la lumière et les ténèbres, entre la justice

a et riniquité, entre le Christ et Bélial (i) ».

On ne s'étonne point alors que le Prophète, et, après lui, Jean-Baptiste, le saint précurseur, s'écrient : « 0 Jérusalem ! nous faisons appel à votre « cœur ! Préparez la voie du Seigneur et rendez « droits ses sentiers (2). »

^ais, quand les pensées des hommes semblent conformes à la droite raison ; lorsque, dans leurs jugements, ils s'inspirent des intérêts du bien, lesquels sont inséparables des intérêts de Dieu, Celui-ci pourra-t-il encore leur dire que « leurs (( pensées ne sont pas ses pensées, que leurs voies « ne sont pas ses voies ? »

Mes chers Frères, il le pourra Nous sommes précisément dans une des circonstances oh il exerce ce droit souverain, et où il nous rappelle que, non seulement de nos erreurs à sa vérité, mais de notre raison à la sienne, il y a une distance infinie : € Autant les cieux sont élevés au-dessus de la « terre^ autant mes voies sont élevées au-dessus de € vos voies et mes pensées au-dessus de vos pen- € sées (3). »

Il faut en prendre notre parti, et, une fois pour toutes, savoir nous en humilier. Oui, nos raisons peuvent être bonnes ; mais celles de Dieu sont

(1) II Cor. VI, 14, 15.

(2) Isaïe, XL, 2, 3.

(S) Isiiïe, LV, 9.

eilleures. Nos jugements seront corrects suivant ^logique des hommes; ils n*en demeureront pas oins à une distance infinie delà sagesse de Dieu. t alors même que, faisant l'application de princies qui paraissent incontestables, nous avons les pparences en notre faveur, il reste que Dieu est € maître de ses secrets et de sa conduite : Secre^ ^^ummeum mihi(l); qu'il a le droit « do confondre ^< la sagesse des sages et la prudence des pru- ^ dents (2) » ; qu'en présence des insondables décrets de sa sagesse, « il n'appartient point à la « terre et à la cendre de se dresser en face de lui « pour lui demander ses raisons y> : Quid superbit terra etcinis (3) ? Il reste enfin que personne de nous n'ayant été institué « pour lui donner des conseils (4) », il convient de nous taire, ou, si nous parlons , de redire humblement les paroles du grand apôtre, tout éperdu en face de l'océan sans fond et sans rives de la science de Dieu : « 0 profondeur ! Oh ! que « les jugements de Dieu sont « incompréhensibles, et que ses voies sont inson- « dables ! » 0 altitudo divitiarum sapientiœ et scientiœ Dei: quant incomprehensibilia suntjudicia ejtLSy et investigabiles viœ ejus (5) /

(1) Isaïe, xziv, 16.

(2) 1 Cor. 1, 19.

(3) Eccli. X. 9.

(4) Rom. XI, 34, 35.

(5) Id. ib., 33.

Ma chère Sœur,

Je n'ai pas encore dit un mot de vous, et déjà j'ai raconté l'histoire de votre vocation. J'en ai donné les motifs ; j'ai répondu à l'étonnement de nos raisons humaines par l'autorité sans réplique de la divine raison.

Oui, disons-le, mes Frères, confessons-le humblement! nous avons été surpris, émus, troublés I nous n'avons pas compris, et nous avons jugé! Et comme toutes les apparences semblaient être pour nous, qui sait si nous n'avons pas blâmé l'héroïque résolution d'où va sortir dans quelques instants le sacrifice auquel je vais prêter mon ministère?

Avons-nous donc imité la conduite du monde, quand il censure l'état religieux ?

En aucune façon. — Je m'explique. — Voici une jeune (ille qui, au printemps de la vie, renonce volontairement à toutes les joies, à toutes les espérances, à tous les enivrements que lui promettait la coupe dont elle ne veut pas approcher ses lèvres. Elle a soif de pauvreté, d'obéissance, d'immolation. Le monde la blâme. Il fait pis, il la plaint ! Pauvre enfant ! Quelle folie d'embrasser un genre de vie si contraire à la nature ! Etait-ce la peine d'être jeune, riche, belle, pour s'enterrer toute vivante dans la mort du cloître !

Saint Paul stigmatise, comme elle le mérite,

cette sagesse tout charnelle de Tespritdu monde;

« iLi'homme animal ne comprend rien à Tesprit de

« Dieu, car il est inintelligent » : Animalis homo

won percipit ea quœ stmt spiritus Dei : stultùia enim

^t illil^i).

Serions-nous tombés en pareille faute, et la doufeur publique dont je suis ici l'interprète s'est-elle inspirée de cette sagesse mondaine ?

Encore une fois, non.

Di^u merci, tous ici, nous sommes pleins d*estime pour l'état religieux. Avec l'Évangile, et avec la tradition constante de l'Église, nous regardons la pratique des conseils évangéliques comme l'expression de la vie parfaite. Lorsque, parmi nous, un jeune homme, une jeune personne, se croyant légitimement appelés de Dieu, renoncent généreusement aux joies de la famille et aux espérances de la terre pour s'immoler au Seigneur par une consécration de tout leur être, nous ne les accompagnons pas seulement de nos vœux, nous les entourons de notre plus sincère et de notre plus sympathique admiration.

D'où vient donc qu'aujourd'hui, devant le sacrifice qui va se consommer, nos esprits sont peutêtre encore hésitants, et nos cœurs émus jusqu'au trouble ?

(1) I Cor. II, 14,

Vous nous faites accomplir, ma chère Sœur, u grand acte de foi.

Vous aviez dépassé depuis longtemps l'âge o se recueillant devant Dieu, on décide de Temple de sa vie. Vous n'étiez pas de ces âmes qui, fiati guées, ennuyées, écœurées, vont chercher dan le cloître un port de salut pour échapper aux tem pêtes et se reposer des nausées d'une laborieus* navigation sur la mer agitée du monde.

L'emploi de votre vie ? Depuis longtemps il étai

trouvé. Vous l'aviez consacrée au soulagement dei

misères physiques et morales de vos semblables

Vous étiez une ouvrière au service de Dieu ; un<

moissonneuse dans le champ du père de fomille

Là, on vous voyait lier les gerbes , ne craindre n

le travail, ni la chaleur du jour, ni la fatigue l E

Dieu se servait de votre labeur, sur lequel il répan

dait d'abondantes bénédictions, pour nourrir lei

pauvres, pour manifester sa Providence, poui

faire sentir l'action de sa miséricorde. En sonnom,

vous versiez l'aumône dans la main des indigents ;

en son nom, « vous répandiez votre âme, comme

« dit le Prophète, dans les âmes affamées ; vous

« remplissiez les affligés de consolations (1); d

vous vous penchiez vers de profondes, humiliantes

et secrètes blessures pour répandre sur elles

(1) Cnm effuderis esnrienti auimam tuam, et animam aflSio tam repleveris. {,1s. lviii, 10.)

« l'huiJeet le vîn (1), » et refaire des vies nouvelles par la merveilleuse puissance de la charité (2).

Vraie messagère de cette miséricorde qui veut le salut de tous les hommes^ comme elle, vous pénétriez partout; et partout, sous vos pas, naissaient les bonnes résolutions et les généreux dévouements.

Tout d'un coup, avant que la journée fût finie ; avant que le soleil eût disparu sous Thorizon ; quand il y avait encore beaucoup à faire en ce pauvre monde où se trouvent tant d'ignorants à instruire, tant de misérables à consoler, tant de pécheurs et de pécheresses à réhabiliter par la double action de la pénitence qui expie et de la bonté qui pardonne, nous vous avons vue interrompre votre travail. La gerbe à moitié liée est tombée de vos mains. Discrètement, silencieusement, vous vous êtes retirée du sillon oii naguère, avec d'autres vaillantes ouvrières, vous ramassiez les âmes tombées, ainsi qu^aux chaudes journées de juillet on ramasse les épis pour faire la moisson.

Que s'était-il donc passé ?

(1) Luc, X, 34.

(2) AUuBion à Vœuvre admirable du Refuge dont M»« B.-Q,fut QQe des fondatrices à Mâcon.

Dans Tactivité même du travail de la charité, une voix s'était fait entendre à vous. Elle vous avait dit, comme Marthe à Marie : c Le Maître (( est là, et il vous appelle (i). »

Vous avez écouté, et, à l'exemple de Samuel, vous avez répondu: c Seigneur! vous m'avez « appelée, me voici (2) ! »

Et alors, nous avons été surpris. Qui sait même si, dans notre étonnement et dans notre douleur, nous ne nous sommes pas permis des questions indiscrètes ?

Ainsi avaient fait, dans une circonstance mémorable de la vie du Sauveur, des disciples auxquels il devait apprendre que les pensées de Dieu ne sont pas les pensées des hommes, et que les jugements des hommes ne peuvent se trouver en contradiction avec la raison de Dieu.

Méditons un instant, mes bien chers Frères, cet épisode si instructif de l'histoire évangélique. Il est dans toutes vos mémoires. Mais il en sera intéressant d'en faire l'application au sujet qui nous occupe.

Notre-Seigneur était entré dans la maison de Simon le Pharisien pour s'y reposer et y prendre son repas. Une femme se présente. Elle porte un

(1) Magister adest et vocat te. (Joann. zi, 28.)

(2) Ecce ego, quia vocasti me. (I Reg. m, 5.)

magnifique vase d'albâtre, rempli du parfairi le plus précieux. Que va-t-elle foire ? Elle brise le vase et elle répand le baume odorant sur la tète de Jésus (1).

Alors, nous disent les évangélistes, ceux qui entouraient le Mattre s*indignèrent. Pourquoi, demandèrent-ils, pourquoi ce gaspillage insensé? Ce vase et ce parfum étaient d un grand prix. Ne pouvait-on paê les vendre et en donner le prix aux pauvres ? Ut quid perditio ista fada est?

Voilà précisément ce que nous avons vu. Voilà peut-être aussi ce que nous avons fait.

Une femme portait dans ses mains le vase d'albâtre de la sainte charité, tout rempli du parfum exquis et odorant des œuvres de miséricorde. II y avait de quoi soulager longtemps encore la misère des pauvres et guérir leurs blessures. Mais, pour cela, il fallait garder à leur intention et le vase et

le parfum.

Or, voici quecettefemme,notrctrès chère Sœur,

prend le vase et le brise. Tout pour Jésus, dans le

inystère de la vie cachée et ensevelie en lui : plus

fien, en apparence, pour le ministère extérieur de

'ji charité.

Et nous aussi, nousavons murmuré \Etfremebant

^eam. Ut quid perditio ista f

(1)8. Marc, xiy , 3, 6.

^f^ Pkrraud. — Œuvre», t. II. 23

Tandisqa*on s'indignait contre elle, Marie-Madeleine se taisait. Mais le Sauveur parle. Que va-i-il dire? Oh ! écoutons les paroles qui vont tomber de ses lèvres! II va nous dire si nos pensées sontconformes ou contraires aux pensées de Dieu. Faisons tous un grand silence pour ne rien perdre d*un c ^ enseignement qui va dissiper nos ignorances.

.c ^ « Et Jésus dit : Laissez-la faire. Elle accomplit

€^ « une bonpe œuvre à mon égard (1),>

Z^ Vous avez entendu, mes Frères. La cause est

jugée. Les disciples étaient triomphants contre h cette femme. Son tort n'était -il pas manifeste?

^ N'était-il pas insensé de briser en pure perte un

'** vase précieux dont le prix pouvait être donné aux

ë pauvres ? N'est-il pas souverainement regrettable

> de voir s'annihiler dans Toisive contemplation du

cloître une vie qui profitait si bien à tant d'âmes pécheresses et abandonnées, et dont tant de malheureux avaient un si grand besoin?

Allez, allez, pensées et jugements des hommes ; raisons si raisonnables ; arguments si correct» et si péremptoires ! Critiquez ; blâmez ; indignezvous !

Cela fait, laissez parler le Maître de l'éterneHe vérité. Ecoutez cette voix grave et douce de Jésus {ui pénètre jusqu'au fond des cœurs. Elle nous dit

(1) 8. Marc, xiv, 6.

aujourd'hui ce qu'elle disait il y a dix-huit siècles

aux témoins de la généreuse folie de Marie-Made-

ieine : « Laissez-la faire, elle accomplit une bonne

<c œuvre envers moi » : Sinite eam : bonum opits

operata est in me.

Ici enfin est l'explication du mystère que nous

m'avions pas compris. Nous allons savoir pourquoi

les pensées et les raisons de Dieu valent mieux que les nôtres.

Oui, assurément, les œuvres de charité sont lonnés. Mais Dieu est meilleur. Il est louable de s'occuper pour l'amour de lui des petits, des l^auvres, des malades, des affligés, des pécheurs, en répandant sur tous le baume exquis de la miséricorde. Mais si Notre -Seigneur Jésus-Christ demande ce sacrifice, il n'est pas moins louable de briser le vase d'albâtre pour répandre sur sa tète le précieux parftim.

Dans nos jugements imparfaits, nous étions tentés de donner la supériorité à Marthe sur Marie. Nous admirions d'une admiration trop exclusive l'activité déployée par celle des deux sœurs qui se dépense sans mesure dans le ministère extérieur du zèle et des œuvres : Satagebat circa frequens ministerium (1). C'est encore du Maître qu'il nous faut apprendre à redresser nos jugements.

(1) Luc, X, 40.

a Marie s'assit aux pieds du Seigneur ; et elle^ « entendait sa parole. Et il dit d'elle : Marie n « choisi la meilleure part, laquelle ne lui sera poinUi ôtée (1).

Ainsi faites-vous en ce jour, ma chère Sœur. Vous quittez les œuvres de Jésus, mais pour aile vous asseoir aux pieds de Jésus, pour jouir de se entretiens; pour ne rien laisser perdre du Verbe, de son ineffable sagesse et de son amour.

En agissant ainsi, vous avez le droit de vou approprier une parole de saint Paul et de dir comme lui : < Certes, je n'ai obéi ni à la chair ni au sang » : Continuo non acquievi cami et son guini (2).

En vous séparant d'une sœur dont vous étiez 1 compagne et la consolatrice, vous auriez pu preu — dre le saint habit de la Visitation dans un monas— tère où vous auriez retrouvé une autre sœur tendre^ ment aimée (3)^ mais vous avez voulu que, dans la démarche qui allait vous séparer du monde, tout fût purement surnaturel : et vous avez ajouté ce sa^ criiice à toutes vos autres immolations I

Suivez donc en paix l'attrait supérieur auquel vous avez cru devoir obéir. Depuis longtemps.

(1) Luc, X, 39, 42.

(2) Oal. I, 16.

(3) Actuellement supérieure du monastère de la ^aitatii^^^

^ous n'aviez plus l'esprit du siècle ; mais vous en portiez encore le vêtement. Vous allez en être dépouillée, et dans quelques instants vous recevrez de mes mains Thumble habit des filles de saint françois de Sales et de sainte Chantai. Vous aurez "%otre place dans la demeure de l'oraison. Vous S>ourrez à votre aise, avec l'Épouse des Cantiques^ "Vous tenir « sur la colline de l'encens et de la ^ myrrhe, jusqu'à ce que les ombres s'inclinent et ^ que le jour paraisse (1). »

Vous y demeurerez tranquille aux pieds de Jésus.

Vous lui parlerez des œuvres dont vous vous occupiez avec tant de zèle pour l'amour de lui ; auxquelles, pour l'amour de lui, vous avez renoncé avec une si entière docilité.

Vous lui parlerez des âmes que votre retraite a désolées ; de celles pour qui vous travailliez, et de celles qui travaillaient avec vous. La charité vous avait unies avec des sœurs, et en ce jour, qui consomme la séparation, elles ne peuvent retenir leurs larmes. Mais, maintenant, elles comprennent et elles acceptent votre sacrifice. Elles s'y associent, ®* elles aussi veulent honorer le Seigneur Jésus, ®^ répandant avec vous sur sa tête le parfum de ^otre consécration.

et) Cant. n, 17.

Vous lui parlerez, à notre adorable Maître, d monde dont vous savez les laideurs, les tristesses- les misères cachées ! et vous ne cesserez pas d*a{> peler sur elles tous les trésors de sa miséricorde?

Vous lui parlerez de la sainte Eglise, tant raé — connue, calomniée et attaquée à cette heure !

Vous lui parlerez de cette ville de Màcon oi^ vous étiez sijustement aimée ; de ce diocèse qu est la patrie de votre àme ; de Tévèque à qui Dieu — confie aujourd'hui la mission de vous ouvrir \^ porte du cloître et de vous enrichir des trésors ca-— chés de la vie religieuse.

Puis, vous Fécouterez ! Sedens secus pedes Do — mifii, audiebat verbum illius ! Il vous dira et vou^ redira sans cesse des paroles austères et douces ; sans cesse il vous invitera au sacrifice, au renoncément, à Timmolation. Mais en même temps il vous apprendra le sens de ces enseignements, et sa grâce mettra dans votre cœur Famour qui se donne sans mesure et la force d'en haut qui suffit à tout.

Vous gravirez ainsi les cimes de la perfection, au delà desquelles je ne vois plus que la cité sainte oùj'espèrequ'un jour nous serons tous réunis. Là, dans la pleine lumière de la vérité, il n'y aura plus d'opposition entre la sagesse de Dieu et la nôtre Nous comprendrons les mystères de ses pensées et de ses voies. Nous les célébrerons dans un éternel Uosannah i

MANDËHËM

POUB Ll SAINT TEHFS DE CABËUE

DE l'ah du GBACB 1879

POSTANT PUBLICATIOK DE L'EVCTCLIQUS

QUOD AP0BT01.ICI MUKBBIB v

DE BA SAINTETi LE FAPK LÉON XIII 3

(16 FiVRIEB KDCXKLZXIX) ^'

Messieuhs et cuers Coopératëcrs, L'ne nouvelle Encyclique de S. S. le pape Léon ^111 vient d'être adressée à tous les Évèques du londe catholique. Il est nécessaire que les fidèles enl connaissance des enseignements donnés à lute l'Église, dans la personne des premiers pasurs, par le Vicaire de Jésus-Christ.

Vous voudrez donc bien, Messieurs, lire à vos iroissiens le documents pontifical que nous iclarons publié dans notre diocèse, et dont nous >U8 envoyons aujourd'hui le leste authentique UtraduclioD.

LËHRE ËNGYCUQUE

DS NOIRE TRÎBS SAINT PÎBBB LÉON XIII, PAPE PAB LA PtK>TiDBNCE DIVINE, A TOUS LES PATBIABCHBS, PRIMATS, ABCHBVAqUBB ET BVÊQUE8 DE L*UNIVBB8 CATHOLIQUE EN GRACE ET EN COMMUNION AVEC LE SIÉCIK APOSTOLIQUI.

A noi VénérahleM Frèreë^ Patriarcheê^ PrimaU, Archecéqat*

et Ecéque» de tout Vunirers Cfitholiqtœ,

en grâce et en communion avee le Siège apostûlique^

LÉOiN XIII, PAPE.

YÉNÉKABLES FkÈRES , SALUT ET BÉiNÉDlCTION

APOSTOLIQIE.

Obéissant au devoir de notre charge apostoli' que, Nous n'avons pas manqué, dès le début à^

notre Pontificat, dans les Lettres encycliques que Nous vous avons adressées , Vénérables Frères, de signaler une maladie mortelle qui s*insinue à travers les membres de la société humaine, et l'expose au plus extrême péril. En même temps. Nous vous avons inf^iqué les remèdes les plus efficaces pour que la société puisse revenir au salut et échapper aux graves dangers qui la menacent. Mais les maux que Nous déplorions alors se sont accrus si rapidement, que Nous sommes de nouveau obligé de Nous tourner vers vous, le Prophète faisant retentir ces paroles à nos oreilles : Crie, ne cesse de crier , que ta voix retentisse comme la trompette (i)! Vous comprenez ^ sans peine , Vénérables Frères, que Nous parlons de ces sectes fhommes qui, sous des noms divers et presque barbares, sont appelés Socialistes, CommwiisteSy Nihilistes, et qui, répandus dans le monde entier et étroitement liés entre eux par un pacte d'iniquité, ne cherchent plus un abri dans les ténèbres des conciliabules secrets, mais marchent avec confiance en plein jour, et s'efforcent d'accomplir le dessein, qu'il ont formé depuis longtemps, de renverser les fondements de toute société civile.

C'est bien à eux, assurément, que s'appliquent ces paroles de la sainte Ecriture : « Ils souillent la ^'hatTy ils méprisent le pouvoir, et ils blasphèment la

(i) la.. Lvin 1.

majesté (l). » Us ne laissent entier ou intact rien de ce qui a été sagement établi par les lois divines &^ humaines pour la sécurité et l'honneur de la vie^ Ils refusent Tobéissance à ces pouvoirs suprêmes auxquels T Apôtre nous enseigne qu'il faut que toute âme soit soumise, et qui empruntent à Dieu le droit de commander, et ils prêchent Tégalité absolue de tous les hommes en droits et en dignités. L'union naturelle de l'homme et de la femme, sacrée chez les nations même barbares, ils la déshonorent; et ce lien, par lequel est pritlcipalement maintenue la société domestique, ils l'aifaiblissent et ne lui donnent d'autre loi que le caprice de la passion. Séduit enfin par la cupidité des biens présents qui est la racine de tous les maux^ et dont [influence a fait errer plusieurs dans la foi (2), ils combattent le droit de propriété sanctionné par laloi naturelle ; et par un crime abominable, pendant qu'ils font semblant de pourvoir aux besoins et de satisfaire aux désirs de tous les hommes , ils travaillent à ravir et k mettre en commun tout ce qui est acquis ou à tilre de légitime hérédité, ou par le travail intellectuel et manuel, ou par l'économie. Et ces monstrueuses erreurs, ils les proclament dans leurs réunions, ils

(1) Jud. £p. 8.

(2) I Tim. VI, 10.

plaident pour elles dans des brochures, ils les se* nient parmi le peuple au moyen d'une nuée de jl ^umaux. H en est résulté que la majesté véné- ^■C'^able et le pouvoir des Rois sont devenus, de la art des foules séditieuses, Tobjet d'une telle baie, que d'abominables trsdtres, impatients de tout Vein, ont plusieurs fois, en un court espace de «mps, tourné leurs armes, avec une audace impie, entre les chefs d'Ëtats eux-mêmes.

Or cette audace d'hommes perfides, qui menace d'une ruine de plus en plus grave la société civile et frappe d'inquiétude et d'effroi tous les esprits, tire son origine et sa cause de ces doctrines empoisonnées qui, dans les temps antérieurs , répandues comme des germes de corruption au milieu des peuples, ont produit en leur saison des fruits si délétères. Vous savez très bien, en effet, Vénérables Frères, que la guerre acharnée que les novateurs soulevèrent, à partir du seizième siècle, contre la foi catholique, et qui n'a fait que grandir de plus en plus chaque jour jusqu'à notre époque, tend à ce but, que, toute révélation étant écartée et tout ordre naturel renversé, libre accès soit ouvert aux inventions ou plutôt aux divagations de la seule raison. Cette erreur du rationalisme^ qui prend injustement son nom de laraison, flatte et excite l'envie que l'homme a naturellement de s'élever, et lâche le frein à toutes ses passions aussi fit-elle par sa propre force des ravages éten-

dus non seulement dans Tesprit de beaucoup d particuliers, mais encore dans la société civile, est résulté delà que, par une impiété nouvelle» in connue même des païens, les Etats se sont constitués sans tenir aucun compte ni de Dieu, ni d l'ordre établi par Lui ; l'autorité publique a été dé— — clarée ne tirer de Dieu ni son principe, ni sa ma- — jesté, ni sa force de commandement, mais prove — nir plutôt de la multitude, qui, s'affranchissant de^ toute sanction divine, n'a supporté d'être soumise^ qu'aux seules lois faites par elle, selon son ca- — price.

Les vérités surnaturelles de la foi étant combattues et rejetées comme contraires à la raison, l'Auteur même et le Rédempteur du genre humaia est insensiblement et par degrés banni des universites, des lycées, des gymnases, et de toute habitude publique de la vie humaine. — Enfin, les récompenses et les peines futures de la vie éternelle étant livrées à l'oubli, le désir ardent du bonheur a été circonscrit dans les limites du temps présent. — Ces doctrines partout largeçaent répandues, cette extrême licence de pensée et d'action introduite en tous lieux, il n'est pas étonnant que les hommes de condition plus infime, lassés de la pauvreté de leur demeure ou de leur petit atelier, brûlent d'envahir les palais et la fortune des riches; il n'est pas. étonnant qu'il n'y ait plus aucune tranquillité dans la vie publique ou privée, et

<{ue le genre humain' soit presque arrivé au bord de Tabîme.

Cependant les Pasteurs suprêmes de TEglise, à V^i incombe le soin de préserver le troupeau du Seigneur des embûches de l'ennemi, se sont appliqués de bonne heure à détourner le péril et à pourvoir au salut des fidèles. En effet, dès que com- 'ïïencèrent à se former les sociétés secrètes, dans '^ sein desquelles couvaient déjà les germes des ^^reurs que nous avons signalées, les Pontifes Romains Clément XII et Benoit XIV ne manquè- ^^nt pas de dévoiler les desseins impies de^ sectes et ^'avertir les fidèles du monde entier du mal considérable qui se préparait dans l'ombre. Et après ^e ceux qui se glorifiaient du nom de philosophes eurent attribué à l'homme une sorte d'indépendance effrénée, et que Ton eut commencé àinven- Iftr et à sanctionner, contre la loi naturelle et divine, ce qu'on appelait un droit nouveau, le pape Pie VI, d'heureuse mémoire, signala aussitôt, par des documents publics, le caractère mauvais et la fausseté de ces doctrines, et en même temps, il prédit, avec la clairvoyance apostolique, l'état ruineux dans lequel le peuple, misérablement trompé, serait entraîné. — Néanmoins^ comme on ne prit aucune mesure efficace pour empêcher que les doctrines perverses des sectes ne se répandissent de plus en plus parmi les peuples et ne pénétrassent dans les actes publics des gouvernements, les

papes Pie VII et Léon XII frappèrent de condamni tion et d'anathème les sociétés secrètes et avert rent de nouveau la;société du péril dont elles lameni çaient. Enfin, personne n'ignore avec quelle gravil de paroles, avec quelle fermeté d'esprit ot quel persévérance notre glorieux prédécesseur Pie D d'heureuse mémoire, a combattu, soit dans s( Allocutions, soit dans les Lettres encycliques qu' a adressées aux évèques du monde tout entier, < les efforts iniquesdes sectes, etnommément lefléa du socialisme, qui s'échappait déjà de leur seii

Malheureusement, ceux qui sont chargés de vei 1er au bien public, trompés par les ruses des impie et effrayés par leurs menaces, ont constammei fait preuve de défiance et même d'injustice envei l'Ëglise, ne comprenant pas que tous les efforts de sectes auraient été impuissants, si la doctrine d l'Église catholique et l'autorité des Pontifes ro mains avaient été toujours dûment respectés etpfl les Princes et par les peuples. Car c'est V Église d Dieu vivant j la colonne et le soutien de la vérité {{ qui enseigne les doctrines et les principes dont 1 vertu est d'assurer entièrement l'existence et ! tranquillité de la société, et de déraciner corapli tement tous les germes funestes du socialisme.

Bien que les socialistes^ en effet, abusent d

(1) ITim. in, 13.

^tnngïle même, afin de tromper plus facilement les écrits trop imprévoyants, et qu'ils aient Thaiitode de le torturer pour le détourner à leur sens, 'a divergence entre leurs doctrines dépravées et la doetrine si pure de Jésus-Christ ne saurait être plus S^rande. Quepeut-il, en effet, y avoir de commun ^nte ta justice et l'iniquité ? Quelle union estpossiaie entre la lumière et les ténèbres (1) ? Ils ne cessent de proclamer, comme nous l'avons dit, l'égalité de tous les hommes selon la nature, et affirment, s'appuyant sur ce principe, qu'on ne doit ni l'honivear ni le respect à la supériorité, ni l'obéissance aox lois, à moins que ce ne soit à des lois établies par eux-mêmes, selon leur gré. — L'Evangile, au contraire^ nous enseigne que l'égalité des hommes consiste en ce que tous, doués de la même nature, sont appelés à la même dignité supérieure de fils de Dieu, et que, la même fin étant attribuée à tous, tous seront jugés d'après la même loi et recevront chacun les peines ou la récompense qu'ils auront méritée. Mais l'inégalité de droits et de puissance provient de l'Auteur même de la nature, de qui toute paternité est nommée dans le ciel et sur /a terre (2). Quant aux Princes et aux sujets, leurs consciences sont liées, d'après la doctrine et les

^i) Corinth., vi, U.

(2) Ephéfl., ni, 25.

préceptes catholiques, par des droits et des devoirs mutuels, de manière que la passion du pouvoir soit tempérée et que Tobéissance devienne facile, constante et noble.

Ainsi lIÉglise inculque constamment aux sujets le précepte de l'Apôtre : Il n'y a point de puissante qui ne soit de Dieu, et celles qui existent ont été ordonnées de Dieu. Celui donc qui résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu ; et ceux qui résistent attirent sur eux-mêmes la condamnation. Et de nouveau il enjoint A'ètre soumis, comme il est nécessaire^ non seulement par crainte, mais aussi par conscience ; et de rendre à chacun ce qui hnest dû: à qui le tribut, le tribut; à qui l'impôt , f impôt; à qui la crainte, la crainte ; à qui F honneur^ thon^ neur (1). C'est que, en effet, celui qui a créé et qui gouverne toutes choses a réglé, dans sa sagesse providentielle, que les inférieures à l'aide des moyennes, les moyennes à Taide des plus élevées, atteindraient chacune la fin qui lui est assignée. Aussi, de même que dans le royaume du ciel il a voulu que les chœurs des anges fussent distincts et subordonnés les uns aux autres ; de même que dans TÉglise il a institué des degrés dans les ordres et la diversité des offices, en telle sorte que tous ne fussent point Apôtres, tous Docteurs

(2) Rom. XIII.

oa tous Pasteurs ; ainsi il a établi qu'il y aurait dans la société civile plusieurs ordres différents en dignité, en droits et en pouvoirs, afin que la cité fût, comme TÉglise, un seul corps comprenant un grand nombre de membres plus nobles les uns que les autres, mais tous nécessaires les uns aux autres et soucieux du bien commun.

Mais, afin que ceux qui gouvernent les peuples usent du pouvoir dont ils sont investis pour édifier et non pour détruire, l'Église du Christ les avertit très à propos que la sévérité du Juge suprême menace aussi les Princes, et, empruntant les paroles de la divine Sagesse, elle crie à tous au nom de Dieu : Prêtez l'oreille^ vous qui gouvernez les multitudes et qui vous complaisez dans les nations nombreuses; car le pouvoir vous a été donné par le Seigneur et la force par le Très-Haut^ qui vous interrogera sur vos oeuvres et scrutera vos pensées... Car le jugemertt sera très sévère pour ceux qui commandent... Dieu^en effets n'exceptera personne et n'aura d égard pour la grandeur de personne ; car c'est lui qui a fait le petit et le grand j et il a le même soin de tous. Aux grands est réservé un plus grand châtiment (1). Si pourtant il arrive parfois que le pouvoir public soit exercé par les Princes témérairement et au delà des bornes, la doctrine de TÉglise

(1) Sag. VI.

Mgr PSBRAUD. — Œuyres, t. II 24

catholique ne permet pas qu'on se lève contre ei de son propre mouvement, de peur que la tranquiB^ * lité de l'ordre ne soit de plus en plus troublée, ^^t que la société n'en subisse un dommage encor^^e plus grand. Et quand les choses en sont venues m^ « point qu'il ne brille plus d'autre espoir de salu S, elle enseigne qu'il faut hâter le remède par l^s mérites de la patience chrétienne et d^inatant^^ prières envers Dieu. Que si les ordonnances des législateurs et des princes sanctionnent ou commandent quelque chose qui soit en opposition avec la loi divineou la loi naturelle, la dignité du nom chrétien et le devoir, comme l'enseignement apoatolique, prescrivent d'obéir à Dieu plutôt qu^aux hommes (1).

Si cette salutaire influence de l'Église contribue à la parfaite organisation et à la conservation de la société civile, la société domestique, qui est le principe de toute cité et de tout Etat, la ressent aussi et en éprouve nécessairement les bienfaits. Vous savez en eiïet, vénérables Frères, que la vraie constitution de cette société est basée, selon l'exigence du droit naturel, tout d'abord sur l'union indissoluble de l'homme et de la femme, et qu'elle est complétée par les droits et les devoirs mutuels entre les parents et les enfants, entre les maîtres

(1) Act. V, 29.

et les serviteurs. Vous savez encore que les doctrines du socialisme détruisent presque complètement cette société, parce qu'en perdant la stabilité que lui donne le mariage religieux, elle voit inévitablement se relâcher et la puissance du père sur les enfants, et les devoirs des enfants envers leurs parents. L'Eglise, au contraire, nous enseigne que le mariagey respectable en toutes choses (1), institué par Dieu lui-même au commencement du monde pour la propagation et la conservation du genre humain, et voulu par Lui indissoluble, a été rendu encore plus stable et plus saint par le Christ, qui lui a conféré la dignité de Sacrement et en a fait l'image de son union avec l'Eglise. C'est pourquoi, selon les enseignements de l'Apôtre (2), comme le Christ est le chef de l'Église, le mari est le chef de la femme ; et de même que l'Église est soumise au Christ, qui Tembrasse d'un amour éternel et de la plus chaste affection, ainsi les femmes doivent être soumises à leurs maris, qui en échange les aimeront d'un fidèle et constant amour. L'Église tempère également le pouvoir des parents et des maîtres, de telle sorte qu*il puisse contenir les enfants et les serviteurs dans les limites du devoir, et que, d'autre part, ce pouvoir n'excède pas la mesure. Car, d'après les enseignements

(1) Hébr. XIII.

(2) Bphea. v.

catholiques, Tautorité des parents et des maîtres dérive de Tautoritédu Père et du Maître céleste. Par conséquent, elle tire non seulement d'elle sonorigine et sa force, mais lui emprunte encore nécessairement son essence et son caractère. C'est pourquoi TApôtr^ exhorte les enfants à obéira leurs parents dansleS^" gneur^ et à honorer leur père et leur mère^ ce qui est ^ premier commandement cont€nantuneprofnesse[^\ Et aux parents il dit : c Et vous ^ pères ^ ne provoqt^^^ point vos enfants à la colère, mais élevez-les en ^^ instruisant et les corrigeant selon le Seigneur (2) »• Et plus loin, le même Apôtre adresse aux »4C^ vitcurs et aux maîtres ce commandement divi^' aux premiers d'ohéiv à leurs maîtres selon la ch^i^ comme à Jésus-Christ même. . . en les servant avec bon vouloir comme ils serviraient le Seigneur ;^\x3L autres, de ne pas prodiguer les menaces^ sachant que k Maître de tous est dans le ciely et qu'il fie fait point acception des personnes (3). — Si tous ces préceptes étaient soigneusement observés, conformément i la volonté de Dieu, par chacun de ceux qu'ils concernent, chaque famille offrirait comme une imag^ de la demeure céleste, et les biens précieux qui en résulteraient ne se renfermeraient pas dans Tenceinte du foyer domestique, mais se répandraient

(1) Ephes. VI, 1,2.

(2) IHd. V, 4.

(3) Ihid. V, 6, 6, 7.

avec abondance dans la société tout entière. La sagesse catholique, appuyée sur les préceptes des lois naturelle et divine, a encore très sagement pourvu à la tranquillité publique et domestique, par sa doctrine et son enseignement sur le droit de propriété et le partage des biens qui sont possédés pour les besoins et Futilité de la vie. Tandis que les socialistes présentent le droit de propriété comme une invention humaine, qui répugne à l'égalité naturelle des hommes ; tandis que, aspirant à la communauté des biens, ils estiment qu'on ne saurait supporter patiemment la pauvreté, et que Ton peut impunément violer les posfessions et les droits des riches, PËglise, avec beaucoup plus de sagesse et d'utilité, reconnaît pcirmi les hommes, qui diffèrent naturellement par les forces du corps et de Tesprit, une inévitable inégalité dans la possession des biens, et prescrit ^Ue le droit de propriété et de domaine, qui vient ^e la nature même, reste intact et inviolable pour chacun. Elle sait, en effet, que le vol et la rapine ^ont défendus par Dieu, auteur et vengeur de tout droit, de telle sorte qu'il n'est pas permis même de ^^nvoiter le bien d'autrui,etque les voleurs et les ^ii^sseurs, non moins que les adultères et les ^^îolâtres, sont exclus du royaume des cieux. — Toutefois, rÉglise, cette tendre mère, ne néglige point pour cela le soin des pauvres et n'omet point ^e pourvoir à leurs nécessités. Loin de là; car, les

embrassant dans sa tendresse maternelle, et sachant à bon escient qu'ils représententla personne même du Christ, qui estime fait à lui-même le bien qui aura été faitpar quelqu'un même au plus petit des pauvres, rÉglise les tient «n grand honneur ; elle les soulage par tous les moyens possibles ; elle a soin de faire élever par toute la terre des maiàons et des hospices pour lesrecevoir, lesnourrir, lessoigner dans leurs maux^ et elle les prend sous sa garde. Elle presse le^ riches, par les commandements les plus urgents^ de distribuer aux pauvres leur superflu, et elle le^ menace du jugement de Dieu, en vertu duquel il^ seront passibles des supplices éternels s'ils ne sont venus au secours de leurs frères indigents. Enfin, elle relève et console puissamment le cœur àeB pauvres, soit en leur présentant l'exemple de Jésus^ Christ, qui, étant riche y s'est fait pattvre pour nous (1), soit en leur rappelant ses paroles, par lesquelles il déclare les pauvres bienheureux et leur ordonne d'espérer les récompenses du bonheur éternel. — Qui ne voit, en effet, que c'est là le meilleur moyen d'apaiser l'antique querelle entre les pauvres et les riches ? Car, Tévidence même des choses et des faits le démontre, si l'oD rejette ou méprise ce moyen, il faut absolument aboutir à Tune ou à l'autre de ces deux alternatives:

(1) II Cor. vin, 9.

ou bien la plas grande partie du genre humain retombera dans rignominieuse condition des esclaves^ si longtemps en vigueur chez les païens, ou bien la société humaine sera agitée de troubles continuels et désolée par les vois et les brigandages, comme nous avons eu récemment encore la douleur de le voir.

Gela étant, Vénérables Frères, Nous, à qui incombe maintenant le gouvernement de toute l'Eglise, après avoir montré, dès le commencement de notre Pontificat, aux peuples et aux Prin- <^e8^ ballottés par la violence de la tempête, le port où ils trouveraient un refuge assuré, ému lûaintenant du péril extrême dont Nous sommes menacés. Nous faisons de nouveau retentir à leurs oreilles la parole Apostolique ; et au nom de leur propre salut et du salut de la société. Nous les prions, nous les conjurons avec instance d'accepter docilement le magistère de TEglise, <iui a si bien mérité des Etats au point de vue de '& prospérité publique, et de bien comprendre ^e les intérêts de TEtat et de la Religion sont ^ûis de telle sorte, que tout ce que Ton enlève à ^tte dernière diminue d'autant la soumission des sujets et la majesté du pouvoir. Et comme "8 savent que, pour détourner cette peste du socia- 'i^me, l'Eglise du Christ possède une force que ^'ont jamais eue ni les lois humaines, ni les ^Vessions des magistrats, ni les armes des

soldats, qu'ils rendent à l'Eglise une condition et une liberté telles qu'elle puisse exercer cette force si salutaire pour le bien commun de toute la société bumaine.

Pour VOUS) Vénérables Frères, qui connaisses parfaitement Torigine et le caractère des maux qui nous envahissent, appliquez-vous, de toute

la puissance et de tout TefFort de votre esprit, à répandre et à faire pénétrer profondément dans les âmes la doctrine catholique. Faites en sorte que tous les chrétiens shabituent, dès les pluB tendres années, à aimer Dieu d'un filial amour et à révérer sa puissance, à s'incliner devant la majesté des Princes et des lois, à réfréner les passions et à garder soigneusement l'ordre que Dieu a établi dans la société civile et dans la société domestique. Il faut en outre que vous travaiUieiE à ce que les fils de l'Eglise catholique n'osent, sous aucun prétexte, ni s*affilier à quelqu*une de ces abominables sociétés, ni les favoriser. Bien plus ! que par de belles actions et par l'honnêteté de leur conduite en toutes choses, ils montrent combien la société humaine serait heureuse, si chacun de ses membres brillait par la rectitude de ses actions, et par ses vertus. Enfin, comme le socialisme se recrute surtout dans la classe des hommes qui exercent un métier ou qui travaillent pour un salaire, et quittasses peut-être de travailler, sont très facilement séduits par l'espérance

des richesses et les promesses de fortune, il parait opportun de favoriser les sociétés d'artisans et d'ouvriers qui, fondées sous la tutelle de la religion, apprennent à tous les associés à se contenter de leur sort, à supporter le travail, et leur persuadent de mener une vie calme et tranquille. Daigne Celui à qui nous sommes obligés de rapporter le principe et la fin de tout bien seconder nos efforts et les vôtres! Au reste, ce jour même dans lequel nous célébrons la Nativité de Notre-Seigneur Nous donne Tespoir d'un secours trës prochain. En effet, ce nouveau salut que le Christ, par sa naissance, est venu apporter au monde déjà vieillissant et presque tombé dans le dernier malheur, nous commande aussi d'espérer ; car il nous a aussi promis la paix que ses anges ont annoncée aux hommes. La main du Seigneur ""^'^t pas raccourcie pour qu'Une puisse nous sau- ^^y ni son oreille endurcie pour qu'il ne nous ^^Quce pas (1). En ces saints jours, nous vous souhaitons donc, à vous Vénérables Frères, et ^ttx fidèles (le vos Eglises, tous les bonheurs et boules les joies ; Nous prions avec instance Celui î^i donne tous les biens pour que, de nouveau, apparaisse aux hommes la bonté et rhumanité de ^^cu, notre Sauveur (2), lequel, après nous avoir

f1)l8.LIX, 1.

W Tit. III, 4.

arrachés au pouvoir de notre plus terrible ennemi, nous a comblés d'honneur en daignant faire de nous ses fils.

Et afin que ces vœux se réalisent plus tôt et plus entièrement, unissez vos ferventes prières à celles que Nous adressons à Dieu, Vénérables Frères, et invoquez le patronage de la bienheureuse Vierge Marie, immaculée dès Torigine, et de Joseph son époux, et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, dans le suifage desquels Nous avons toute confiance. En attendant, et comme gage des dons divins, Nous vous donnons du fond du cœur, dans le Seigneur, la bénédiction apostolique, à vous, Vénérables Frères, à voire clergé et à tous les peuples fidèles.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 28 décembre 1878, de notre Pontificat la première année.

LÉON XIII, PAPE (1)

(1) Voir aux Pièces jastificatÎTea le texte latin de cette «cjcliqne.

Nos TRÈS CHERS FrÉRES,

Déjà, il y a dix mois, vous avez entendu les ives avertissements donnés au monde par le ntife qui tient au milieu de nous la place de S. JésuvChrist, et qui, revêtu de sa puissance, js parle en son nom.

Le Pasteur universel s'élevait alors avec une :rgie toute apostolique contre les fatales erreurs i attaquent à la fois la saine philosophie, les leignements de la révélation, l'autorité de glise, la paix de la société.

Voici qu'aujourd'hui le Souverain Pontife lelte de nouveau notre attention sur le même et. Son devoir^ comme le nôtre, est d'élever irageusement la voix et de signaler aux mmes, aux simples particuliers conime aux .ndataires de la puissance publique, aux indilus comme aux nations, les périls dont nous nmes menacés, si nous permettons à ces erreurs s'emparer définitîvcnient de la direction des )rits et du gouvernement des consciences, n de pénétrer, pour les pervertir, dans les lois dans les institutions.

Pas plus que notre chef spirituel, nous ne voTK ni ne voulons garder le silence en préice du danger. II est vrai qu'en parlant, nous urons le risque de heurter des idées précon-

Quesy d'éveiller des susceptibilités, de provoquer des mécontentements. De sa nature, la vérité est importune : peu d'hommes lui pardonnent de traiter si sévèrement les iUusions dans lesquelles ils aiment à trouver une tranquillité trompeuse. Esclaves de conceptions mensongères auxquelles ils doivent de n'être j)oint gênés par la loi de Dieu et de pouvoir à leur gré affirmer leurs théories ou satisfaire leurs passions, ces prétendus sages répètent de nos jours ce que leurs devanciers disaient au prophète Isaîe : Ne voyez donc pas et ne nous forcez pas de voir ce qui est droit et juste. Rendez-nous le service de voir avec nous les chimères qui nous plaisent et de nous les redire dans un langage agréable. Faites disparaître de nos regards qu'elles importunent ces voies âpres, ces rudes sentiers^ ce que vous appelez la conscience, le devoir, la justice, l'honneur , la volonté de Dieu. Tout cela nous est insupportable : et puisque Dieu lui-même nous gène, cessez non seulement de nous menacer de ses châtiments , d'évoquer devant nous sa justice, mais même de nous rappeler son souvenir et de prononcer son nom (1).

(1) Filii mendaoes, filii nolentea aadire legem Dei.

Qai dicunt yidentibus : nolite yidere : et aspieientîbas : nolite a^ioeie nobis ea qi^pB recta tant.

Loqnimini nobis placentia. Videte nobis errores.

Âuferte a me viam ; dedinate a me semitam : oesset a fade noBti» sanctas Israël. (IsaYe, xxXi 9-'ll.)

Ils étaient nombreux à Tépoque du roi Achab, ces partisans d'une paix menteuse, qui auraient voulu clouer les yeux et les lèvres de Thomme de Dieu, pour Tempècher de voir et pour Tempècher de parler.

Leur race subsiste toujours. Us nous savent mauvais gré d'apercevoir si clairement les conséquences de leurs détestables doctrines; et nous leur soomies insupportables quand nous élevons la voix pour dénoncer et, s'il se peut, pour conjurer le péril où leur aveuglement nous précipite. Quoi qu'il en soit, N. T. C. F., vous le savez, le Pape et les Évèques ont pris leur parti. Nous aimons trop vos &mes pour ne pas leur dire la vérité (!)• .

D*ailleurs, avec vos &mes, nous aimons vos faunilles, l'honneur et la paix de vos foyers, l'avenir ^t le bonheur de vos enfants.

Puis encore, outre vos familles, sanctuaire de ^v^csplus chères affections, nous aimons notre pa- ^^e. Nous souffrons de tout ce qui la menace et la Compromet, nous avons pour elle de grandes ambitions. Nous la voudrions puissante, honorée, ^tîfluente ; non pas que nous rêvions pour elle ^^lle gloire des conquêtes qu'elle a souvent payée

(1) Ad hoc specalatores, hoc est popalomm propositi, constitnti Bunt in Bcdesiis, ut non parcant objorgando peccata. (S. «âng. J}e dv. Dei, Ll,a IX.)

si cher quand les triomphes ont fait place aux revers ; mais nous serions fiers de lui voir reprendre dans la marche générale de la civilisation le rôle prépondérant dont elle était autrefois investie.

Enfin, N. T. C. F., appartenant par notre naissance à rimmense famille de la race d'Adam, et par notre baptême à la famille plus restreinte, mais encore très nombreuse, des enfants de Jésus-Christ, comment pourrions-nous ne pas nous intéresser au règne de la justice dans le monde, et aux progrès du monde dans la justice, par la connaissance et par la pratique de l'Évangile ?

Toutes ces grandes affections remplissent nos cœurs, où elles s'enchaînent étroitement les unes aux autres. Elles nous créent constamment les plus nobles comme les plus douloureuses soUicitudes. Elles nous tiennent constamment en éveil: et parce que nous souhaitons à vos âmes le salut éternel ; à vos familles Thonneur et la paix ; à notre bien-aimée France la prospérité ; au monde tout entier le progrès constant dans la justice et dans la vérité, nous ne cesserons pas de signaler les erreurs^ de combattre les fausses doctrines, de faire la guerre aux mauvaises passions. L'Esprit de Dieu nous Ta dit, et dans cette seule parole nous trouvons Tindication du plus impérieux et du plus sacré de nos devoirs : « Ne vous lassez ce pas de délivrer ceux que, sous vos yeux, Ton « traîne à leur perte. Arrachez à la mort ceux

« qu'on y précipite » : Erue eos qui dueuntur ad marièm ; et qui trtûttmtur ad interitum liberare ne cesses (1).

Écoutez donc, ô nos contemporains ! écoutez au milieu des tumultes qui vous assourdissent la grande voix de TÉvèque universel à laquelle un millier d'Évèques font un fidèle et solennel écho. Prenez garde. Vous avez laissé grandir parmi vous « une racine d*amertume (2) » contre TÉglise catholique. Vous avez pris pour des vérités toutes les calomnies répandues contre ses enseignements, et pour des libertés toutes les révolutions faites contre son autorité. Impatients de son joug maternely vous l'avez rejeté loin de vous, et pour fuir l'austérité de ses docteurs, vous avez, suivant la parole de l'Apôtre, « fait provision de maîtres dont la morale facile pût charmer agréablement vos Oreilles et se trouver d'accord avec vos passions (3) j>.

11 est plus commode, nous ne l'ignorons pas, 4'entendre prêcher l'indépendance que l'obéis- ^toce; la jouissance que le sacrifice; le droit que l^ devoir.

(1) Ppoy. xxnr, 11.

(i) Hebp. xn, 15.

(3) Srit tempas cam sanam doctrinam sustinebuat ; sed ad >Qa desideria ooaceryabnnt sibi magistros prorientes aoribas, et A Teritate qaidem auditnm avertent, ad fabulas aatem oonvertentnr. (II Tim. iv, 8, 4.)

Que devieQdront cependant l'individu, la£amille, la société, si ces nouveaux principes doivent prévaloir?

L'invasion du naturalisme et la négation delà morale religieuse atteignent d'abord l'institution du mariage, et, par une conséquence immédiate, l'éducation des générations nouvelles. Dieu, banni du foyer domestique et de la première éducation, n'a plus rien à prétendre sur la vie de l'homme ' fait, soit de l'ouvrier qui gagne péniblement le pain de chaque jour, soit de l'homme appelé par des études libérales à remplir une fonction publique.

Mais quand vous avez ôté au travailleur le point d'appui des convictions et des espérances religieuses ; quand vous avez habitué l'homme de gouvernement à regarder comme une chimère U sanction redoutable des jugements de Dieu; ^^^ et l'autre deviennent incapables, celui-ci de résister à l'ivresse du pouvoir, et celui-là de porter le bxdeau des privations ou des souffrances inhérentes à sa condition. De quel droit d'ailleurs, quand on prêche l'égalité absolue, maintenir des distinctions sociales qui sont toujours au détriment d*un grand nombre d'hommes? Pourquoi l'exercice delapuis* sance et la jouissance de la fortune demeureraient" ils un privilège exclusif? Et si ceux qui détiennent entre leurs mains égoïstes le pouvoir ou le capi' tal se refusent à partager de bon gré avec les dés*

lérités que leur députent les nouvelles couches sociales, pourquoi ceux-ci attendraient-ils, les bras croisés, dans une béate patience, ces compensations de la vie future dont on leur apprend à se moquer comme de légendes ridicules, à jamais condamnées par la philosophie positive et Tesprit scientifique de notre temps ?

Vous voyez alors sur quoi repose Tédifice très fragile de la paix publique, et comment la proclamation imprudente de tous les droits se résout logiquement dans le droit du plus fort.

Le grave et judicieux esprit d*Aristote en avait depuis longtemps fait la remarque, tant de fois depuis confirmée par l'expérience : « De la démagogie à la tyrannie, il n'y a qu'un pas (1) ».

On commence les révolutions en acclamant toutes les libertés ; on les termine en les supprimant toutes.

Mais, pas plus que la liberté désordonnée poussée jusqu'à la licence, la force ne résout les problèmes Compliqués de la vie sociale. Quand ceux qui Souffrent se voient frustrés dans leurs espérances, toujours exploités par les sophistes et les ambitieux, pour' qui les révolutions ne sont qu'un moyen d'avancer leur fortune, on les voit chercher une ressource désespérée dans ces associations téné-

(Arirt. Polit. 1. VIII, c. IV.)

Mgr Pbbraud. — Œuvres, t. II. 25

breuses où le crime se tire au sort, et où la discipline de serments terribles tient toujours prèle contre les dépositaires du pouvoir l'arme de l'assassinat.

Et il ne faut pas dire que nous nous plaisons à évoquer des dangers- imaginaires pour autoriser nos cris d'alarme el nous assurer un facile triomphe sur les idées que nous combattons. Qui ne sait combien les attentats de ce genre se sont multipliés récemment au sein de nos sociétés, donnant i ainsi la mesure des prétendus progrès accomplis

par l'humanité, quand la diffusion des droits politiques et des lumières de l'instruction marche de pair avec la ruine des croyances religieuses !

On se flatte, il est vrai, d'échapper à ces excès par les seules ressources de la sagesse humaine ; et, en nos jours, beaucoup d'esprits modérés font profession de se tenir à égale distance des enseignements de la révélation et des repoussantes doctrines du socialisme athée. A les en croire, les gouvernements seraient même d'autant plus forts pour vaincre les passions révolutionnaires qu'ils enlèveraient préalablemenlà cellesH^i tout prétexte de mécontentement, en réduisant à rien l'influence autrefois si considérable de la foi sur les hommes et sur les institutions.

Laissez-nous faire, disent ces sages de la politique contemporaine. La religion ne serait pour nous qu'une alliée compromettante. Pour lutter

victorieusement contre [d'aveugles instincts^ la raison suffit. Elle aussi a une morale ; elle aussi parle la langue austère du devoir ; elle aussi reconnaît la nécessité du sacrifice et proclame la beauté du dévouement. Elle a d'aiUeurs l'avantage d'être inteUigible pour tous et de ne pas ajouter aux prescriptions évidentes de la conscience des dogmes mystérieux, uniquement propres à fomenter parmi les hommes les dissensions reli- ^euses, de toutes les plus funestes à la paix publique.

Ainsi, non seulement la religion ne serait pas un principe nécessaire de la vie sociale, mais elle serait un élément de discorde, et la vraie sagesse consisterait à gouverner sans elle et en ne tenant compte ni de ses enseignements, ni de ses droits, et en la renfermant soigneusement dans la sphère de la conscience individuelle.

Tels sont les principes dont le naturalisme ratiolïaliste prétend faire le solide fondement de la science politique, principes dont les païens euxïïaêmes auraient eu horreur, puisque, par la bouche de leurs législateurs et de leurs philosophes, ils ^nt toujours salué dans la religion le fondement nécessaire des sociétés humaines (1).

(1) « Notre cité, dit Valère Maxime, a toujours placé la reli-

* gion avant tout, et, parmi nous, les dépositaires de l'autorité

* aouveraine ont toujours pensé que les choses humaines ne pou-

Quand donc les adversaires de toute idée religieuse appliquée à la vie des peuples ont laudace de s'écrier : « Restons païens^ profondément païens {i) j>, ils calomnient les législateurs et les hommes d'État qui, au milieu même des erreurs du paganisme, guidés par les lumières de la seule raison, regardaient le mépris ou la négation delà divinité comme une cause certaine de ruine pour les nations.

Tant il est vrai, N. T. C. F., que les hommes assez malheureux pour renier leur haptèmc en pleine lumière du christianisme, descendent bien au-dessous de l'antiquité païenne. Celle-ci se trompait assuiémunl dans la forme qu'elle donnait à Texpression du sentiment religieux, mais du moins elle gardait (idèlemenl le dépôt des vérités traditionnelles, lorsque, proclamant Texistence et les droits de TKtre suprême, elle mettait les devoirs

(( vaient bien marcher que si elles sont vraiment et oonstaoi' a ment subordonnées à la puissance divine » : Omnia po$t «^ fjionevi ponenda trmper nodra civitat dusBvt,,, quapropter «•• dufntanmt aacris imperia tervire ; ita se hvmanarum rem^f^ tvrum regimen existimantet^ ti divinœ potttUiœ hene atqMC <*•** ianter fuissent famnlata. (Val. Max. De dictis faetùqne fitf<^ liîniSf 1. I.)

Voir au livre des Lois de Platon les raisons pour IcsqucUfi*au nom de la sécurité de la république, il édicté des leines «érères contre l'impiété.

(1) Le journal Le X7X« siècle, article pour les étrennw ^

envers Dieu au premier rang parmi les obligations des individus et des sociétés.

Nos lamentables erreurs , sur un point de si grave conséquence, ont déjà commencé à recevoir leur châtiment.

Jamais on n'a plus parlé de progrès et de civilisation 'Jamais on n'a exalté davantage les ressources de la raison et de rindustric humaines. En attendant, les peuples, ébranlés par cette pernicieuse philosophie, ne marchent plus qu'en chancelant dans les voies où ils s*engagcnt sans le secours de la religion, et on les voit aller tour à tour de Tanarchie au despotisme et du despotisme à Tanarchie, épuisant dans des conflits stériles les res • sources nécessairement limitées de cette sagesse c*t de cette politique humaines qui devaient résoudre toutes les difficultés, suffire à toutes les exigences, réaliser tous les progrès : Tvrbati mnt et nioti sunt sicut ebriiis, et omnis sapientia eorum det^orata est (i).

Puissent nos contemporains ne pas aller jusqu*au bout de l'expérience désastreuse à laquelle s'acharnent en ce moment les hommes à courte vue qui cherchent à fonder le règne de la juslice sur les ruines des idées chrétiennes, et s'imaginent servir les intérêts de la civilisation en faisant la guerre à VÉglise (2) !

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