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PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DES ÉC0LB8 DES FRÈRES D'AUTUN

(16 AOUT MDCCOLZXIX)

Mes chers Enfants,

Depuis lacréation du monde, — ou si vous voulei que je remonte moins haut, — depuis le déluge et la dispersion des fils deNoé, je ne sais si Ton a jamais autant écrit, disserté, disputé sur rimportante matière de l'éducation qu'en la présente année de grâce 1879 ; et encore, à peine a-t-elle dépassé la moitié de sa course.

Pendant ce temps,jouissantenpaix duprivilège de votre âge, heureusement étrangers à ces luttes, vous avez poursuivi le cours de vos études. Vous avez travaillé, vous avez bien travaillé ; et le jour

est venu de vous décerner les récompenses méritées par voire application.

Voyez la foule qui se presse autour de vous pour applaudir à vos succès. Magistrats, administrateurs de Ja cité, membres du clergé, chrétiens voués aux bonnes œuvres, tous sont heureux de partager la joie de vos parents et de donner par leur présence un sympathique encouragement aux modestes et infatigables instituteurs de votre jeunesse. Maîtres et élèves, soyez les bienvenus dans cette maison où, en vertu d'une tradition déjà ancienne, et par une touchante alliance entre le petit Séminaire et vos écoles, vous avez coutume de venir chaque année cueillir la moisson de vos couronnes et acclamer dans une fête de famille les pacifiques triomphes de la bonne conduite et du

travail.

Cette même tradition attribue à votre Évèque rhonneur et la joie de présider cette solennité. Je ne puis pas ne pas remercier publiquement les autorités du département et de la cité de la courtoisie avec laquelle elles ont voulu consacrer ce vieil usage et rendre par là, si je ne me trompe, un hommage public aux fondateurs et bienfaiteurs de l'instruction primaire à Autun.

Mes chers Enfants, il y a là une histoire trop peu connue, bien qu'éminemment digne de Têtre. Laissez-moi vous en raconter les principaux épisodes et vous redire les noms de ceux qui ont

acquis des titres immortels à la reconnaissance de notre population.

Je ne citerai qu'en passant un vieux souvenir du dixième siècle et Tallusion faite aux écoles de notre ville dans un document contemporain d'un arrière-petit-fils de Charlemagne, Louis d'Outre- Mer (1).

J'aime mieux vous inviter, quand vous passerez par la rue Saint-Christophe, à saluer du regard et du cœur la maison qui porte le n** 9. C'est là que la sollicitude des Évèques d'Autun, secondée par le bon vouloir des magistrats municipaux, avait établi au quinzième siècle le centre de l'instruction primaire pour les enfants de la ville.

Cette maison était située en terre d'église. Elle dépendait de l'antique abbaye de Saint- Andoche. Elle reliait ainsi la grande œuvre de l'éducation de notre jeunesse avec le souvenir à jamais glorieux pour nous de cet enfant d'Autun dont je vous souhaite à tous d'imiter la foi et la surnaturelle vaillance ; j'ai nommé notre Symphorien, né et baptisé au deuxième siècle en cette partie de la cité où la piété de nos aïeux édifia plus tard, sous le patronage de saint Andoche son parrain, un monastère demeuré fameux dans notre histoire locale.

(1) En 954.

Au dîx-aeptième siècle, doux île mes prédécesseurs donneront tous leurs soins à développer dans leurs diocèses les ressources de la première instruction pour les enfants appartenant aux classes ouvrières et agricoles.

Comme successeur des évéques de Chalon, je salue avec un religieux respect la recommandation faite en 1662 par Mgr de Maupeou k son clergé. Après avoir prescrit aux curés de prendre, s'il le fallait, sur les revenus des fabriques pour créer et soutenir les écoles rurales, il fait appel k leur générosité personnelle en faveur de ces écoles, el de la même main qui savait rompre aux pauvres le pain de la charité pour apaiser leur faim, il écrit ces lignes auxquelles applaudiront, J'en suis sur. tous les hommes dévoués k la grande cause de l'instruction du peuple : n Si vous pouvez contri- V buer de quelque chose à la subsistance de vos Il maîtres d'école, préférez celte aumône à celles << qui ne sont pas si nécessaires ni si pressantes ».

Ici, k Autun, le grand promoteur de l'instruction primaire et populaire fut Mgr Gabriel de Roquette, le riche et généreux prélat auquel le diocèse est redevable du magnifique séminaire qui abrite aujourd'hui votre tête, et Autun de l'hôpital où, depuis deux siècles, les malades delà ville el des localités environnantes retjoivenl de nos filles de Sainl-Vincent-de-Paul les soins de la plus tendre et de la plus infatigable charité.

Ugr Pebbaud. — ŒuTrw, l. U. 32

Mgr de Roquette avait pris possession de son siège en 1667. Dès 1669, il publiait sur les ce petites écoles » une ordonnance épiscopale où Ton reconnaît les préoccupations d'une noble intelligence et d'un grand cœur.

Digne émule de son collègue et voisin de Chalon, Mgr de Roquette prescrivait, lui aussi, aui curés de son vaste diocèse de fonder, soit par euxmêmes, soit en se concertant avec leurs paroissiens, des écoles où les jeunes enfants € appren- « draient à lire et à écrire, et seraient formés à la (c piété ».

Il était spécialement recommandé aux pasteurs (c d'y recevoir les pauvres avec la même affection c( que les riches et d'avoir un égal soin de leur « instruction ».

Voilà comment, dans le véritable esprit de l'Évangile, on coopère efficacement au rapprochement des diverses classes de la société. Voilà comment on se montre l'ami de ceux qui travaillent et qui souffrent, sans leur inspirer d'envie ni de haine contre ceux qu'on appelle, — quoique souvent à tort, — les privilégiés de la fortune.

En 1685, l'ordonnance de Mgr de Roquette sur la fondation des écoles paroissiales devenait on véritable code de pédagogie élémentaire, lequel, repris et confirmé par tous les successeurs de l'illustre prélat, et réédité pour la dernière fois en 1788 par Mgr de Marbeuf, a régi rinstruction

primaire de tout le diocèse jusqu'à la Révolution française.

Grâce aux savantes recherches de nos érudits, et j'aime à citer tout particulièrement ici un membre de notre Société Éduenne, M. Anatole de Charmasse, à qui j'emprunte la plupart de mes renseignements (1), nous savons que les règlements de Mgr de Roquette ne restèrent pas lettre morte. Bon nombre d'écoles destinées à l'éducation primaire sont mentionnées, avec les noms de leurs maîtres, dans les archives paroissiales ou les actes de visites des évëques.

A Autun, une importante fondation, contemporaine de Mgr de Roquette, peut être légitimement considérée comme un des meilleurs résultats de ses ordonnances de 1669 et de 1685. Trois habitants d' Autun fondèrent à leurs frais une « école de charité ». Nous devons tenir à honneur de saluer les noms de ces hommes de bien, Odet Branet, Jacques Dechevannes et Léonard Tribollet ; et il me sera permis de constater avec une légitime fierté que ces excellents citoyens étaient prêtres.

Ils firent agréer leur dessein au maire et aux échevins, lesquels par un acte solennel s'enga-

(1) Lenrant travail de M. A. de CharmaBse a été publié dans Uê Mémoireê de la Sooiété Éduennâ, 1. 1.

gèrent à payer le loyer de la maison d^école (1).

J'aime à signaler ce bienfaisant accord des ministres de la religion et des autorités civiles en vue du bien commun, et il ne dépendra pas de moi que cette salutaire tradition du passé ne se perpétue dans le présent, pour faire concourir à tous les progrès légitimes les grandes forces de notre organisation sociale.

Un demi-siècle après, en 1737, un autre enfant d'Autun, nédans le faubourg deMarchaux, Philippe Boidot, docteur de la maison de Sorbonne et chapelain de Notre-Dame de Paris, assurait par son testament la fondation de deux écoles gratuites dans sa ville natale.

II est donc permis d^affirmer, Thistoire en main, que, longtemps avant notre époque, Tinstruction primaire et populaire avait été, dans notre ville épiscopale et dans notre diocèse^ l'objet des sollicitudes les plus éclairées et des plus généreux dévouements. Aux jours d'autrefois comme aux nôtres, la piété, la vraie piété évangélique et sacerdotale avait été utile à tout ; en s'occupant des destinées éternelles des âmes, elle n'avait eu garde de négliger cette grande œuvre de Téducation dont notre époque se persuade trop aisément qu'elle a eu toute seule la glorieuse initiative.

(1) En 1G87.

Tandis que vos évèques et vos iprêtres travaillaient ainsi avec tant de zèle et de fruit pour assurer à l'enfant de l'agriculteur et de l'ouvrier le bienfait de l'instruction élémentaire, le chanoine de Reims que l'Église placera bientôt sur ses autels, le vénérable de La Salle, fondait cet Institut des Frères des Écoles chrétiennes, dont le dévouement aux classes populaires a grandi avec les besoins d'une époque oi!i la fausse science le dispute à l'ignorance vicieuse pour jeter le trouble dans les esprits, la discorde dans les familles et le désordre dans la société.

Les premières écoles des Frères sont à peu près contemporaines de la vigoureuse impulsion donnée à l'instruction primaire de nos contrées par MMgrs de Roquette et de Maupeou et leurs zélés coopérateurs.

Mais voici qu'au moment où, fidèle à son mandat de répandre la lumière, l'Eglise multipliait les œuvres pour généraliser le bienfait de la première éducation, de prétendus amis du peuple, adeptes d'une philosophie au langage éminemment senlimental et libéral, poussaient des cris d'effroi à la seule perspective d'un réveil intellectuel des classes populaires.

Que va-t-on faire ? écrit en 1762 le procureur général La Chalotais, auteur d'un mémoire fameux Sur l'expulsion des Jésuites.

« Le peuple même veut étudier !

« Les Frères de la doctrine chrétienne sont

(( survenus pour achever de tout perdre. Ils apc( prennent à lire et à écrire à des gens qui n*eos- « sent dû apprendre qu'à dessiner et à manier le « rabot et la lime.

« Le bien de la société demande que les connais- « sances du peuple ne s'étendent pas plus que ses « occupations (1). »

Un si superbe dédain pour les classes laborieuses attirera sans doute à l'orgueilleux magistrat les remontrances des deux grands philosophes en renom, Voltaire et Rousseau.

Mais tous deux parlent comme La Chalotais et affichent un semblable mépris pour ces artisans qui se permettent de regarder au delà de leur lime et de leur rabot, revendiquent le droit de penser et se croient le devoir de cultiver leur intelligence.

Le futur auteur du Contrat social écrit : « N*ins- « truisez pas l'enfant du laboureur, il ne mérite « pas d'être instruit ».

Quant à Voltaire, dont l'opinion sur le peuple « sot et barbare (2) » est bien connue, il prend la plume pour féliciter expressément La Chalo-

(1) J*emprante cette citation et les suiTantes à un ezoeUflit résaxné de l'Hittoire de V Intetruction primaire atamt la BMmtionf par M. Allain. (Publication de la Société bibliographique, 35, me de Grenelle.)

^2) Voltaire, lettre du 3 février 1769.

tais, et il loi écrit à la date du 18 février 1763 : «c Je ne paift trop vous remercier, Monsieur ; « oui, je vous remercie de proscrire l'étude chez « les laboureurs. Envoyez-moi surtout des Frëcc res ignorantins pour conduire mes charrues ou <c pour les atteler ».

Voilà comment s'exprimaient sur le peuple et sur la grande question de l'éducation populaire les ennemis les plus acharnés de l'Eglise et des ordres religieux^

Vous le voyeZy mes amis, il ne suffit pas de calomnier et de proscrire les Jésuites pour être un esprit libéral, pas plus qu'il ne suffit de blasphémer rÉvangile et de se déclarer ouvertement l'adversaire de Jésus-Christ pour être un bienfaiteur de l'humanité.

Quel honneur pour les Frères des Écoles chrétiennes d'avoir été dénoncés par une philosophie orgueilleuse, intolérante et satis entrailles, comme coupables d'avoir entrepris l'éducation des classes populaires I Quel éloge^ quels remerciements, quelles félicitations de notre part pourraient valoir une semblable accusation I

Aussi bien, le bon sens public ne s'y est pas trompé. A peine la France mettait-elle la main à l'œuvre pour relever les ruines accumulées pendant douze ans par les adeptes de ces prétendus philanthropes, et de toutes parts on redemandait des Frères et des Sœurs« afin de leur confier cette

grande mission de rinstruction primaire qui exige autant de dévouement que de science et moins de pédagogie que de vertus.

Ici encore, pour notre yille d'Autun, les libéralités de trois prêtres méritent d*ètre signalées à votre reconnaissance, et si ces vénérables serviteurs de la cause du bien public ont cherché avant tout rhonneur de Dieu en s*enveloppant eux-mêmes d'une louable humilité, il n'est que juste de prononcer avec une respectueuse gratitude les noms de M. Saunier, ancien supérieur du grand séminaire d'Autun, de M. le chanoine Lhomme, et de M. Duvernois, ancien curé de Notre-Dame, lesquels ont fait don à la ville des maisons où sont établies nos deux écoles de Frères, et réglé avec la municipalité les conditions du contrat sur lequel a reposé jusqu'à la présente année l'instruction primaire de tous les jeunes gens de la cité.

Gardez pieusement ces souvenirs, habitants de notre ville épiscopale, et ne soyez jamais de ceux auxquels on reproche de n'avoir pas la mémoire du cœur.

Pour vous, mes chers Enfants, profitez des facilités que la Providence vous a si libéralement ménagées.

Les fondateurs de nos écoles de 1687, secondés par l'administration municipale , avaient expressément entendu que leur généreuse initiative fût « glorieuse à Dieu et avantageuse au

— 5Û0 — public 1, Vous avez, en ces quelques mots, tout l'eaprît qui doit présider à vos efforts, non seulement pendant les années de votre éducation primaire, maisduranl le labeur do toute votre vie.

Cherchez avant tout l'honneur de Dieu, en gardant une fidélité ioébranlable aux enseignements religieux qui se mêlent pour vous aux premiers éléments des connaissances humaines. Renier sa foi pour aller grossir les rangs des lâches et des révoltés, c'est chose vulgaire, trop aisément expliquée par les instincts de la nature corrompue et les méchantes passions de l'esprit et du cœur. Ayez une plus nohle ambition, et soyez de ceux qui s'honorent par la fermeté de leurs principes et le courage avec lequel ils savent accomplir de grands sacrihces pour obéira de grandes convictions.

N'ayez pas non plus le désir inquiet d'abandonner le rang où la Providence vous a mis. On peut s'élever partout, et pour cela il n'est pasnécessaire de sortir de sa condition. L'ouvrier modeste, qui connaît à fond les procédés de son métier ou de son industrie, peut être à meilleur compte un homme plus véritablement distingué que ces ambitieux de mauvais aloi auxquels la carrière paternelle n'ouvre pas d'assez vastes perspectives et qui se croient supérieurs & toutes les situations. Vous rendrez votre instruction primaire a avantageuse au public», si, contents du sort que vous devrez à votre travail et à votre bonne conduite.

vous vous appliquez à être d'excellents ouvriers et de bons citoyens.

Je veux terminer par une parole de concorde.

Nous vivons dans un temps et sous un régime de concurrence : il en faut accepter franchement le principe et les conséquences ; et plût à Dieu que sur ce pointions pussent se mettre d'accord sur le terrain de la liberté et du respect sincère des droits d'autrui !

Donc, mes chers amis , quand vous vous trouverez en contact avec d'autres enfants de votre condition qui n'auront pas été élevés dans les mêmes écoles que vous, n'ayez à leur égard ni préventions ni dispositions hostiles. La concurrence, raisonnablement entendue et loyalement pratiquée, ne doit provoquer que l'émulation, noble sentiment qui n'a rien de commun avec la jalousie, bien moins encore aveclahaine.

Si vos condisciples des autres écoles font mieux que vous, redoublez d'efforts pour les atteindre et les surpasser. Si le premier rang vous appartient, à eux de vous le disputer et de vous le ravir, s'ils le peuvent, par de meilleures méthodes et uneplas vigoureuse application au travail.

Toute école qui respectera les enseignements de la religion et les principes de la morale chrétienne cstassurée d'avance de notre bienveillance, et nous ne sommes pas de ceux qui suppriment l'adversaire pour se dispenser de le vaincre.

Heureuse la France, le jour où tous ses enfants

ne rivaliseront d'émulation entre eux que pour le bien et ne perdront jamais de vue, dans les luttes pacifiques de la liberté^ ni le respect des droits de Dieu, ni le respect des droits du procbain.

En ce jour, mes jeunes amis, sur ces cartes que vous avez dessinées avec tant de soin et qui garnissent les murs de cette salle, vous ne serez plus obligés de teinter de noir les deux provinces dont nous portons le deuil dans le cœur depuis neuf ans. Quand les Français auront vaincu chez eux l'esprit sectaire qui les divise et les affaiblit, ils mériteront de retrouver, dans Tantique unité de la patrie, TAlsace et la Lorraine auxquelles, de votre part et delà mienne, j'envoie les plus fraternelles salutations et les meilleurs vœux.

LETTRE

AU CLEROli DU DIOCÈSE Bl&SUMANT LES CONSEILS DONNÉS AUX PBÈTBES

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