‹ Œuvres pastorales et oratoiresChapitre 36 sur 57 · DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DB LTON · texte numérisé non relu

DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DB LTON

(c Fiat luœ I :»

Que la lumière se fasse I (Gen.1,34.)

Eminence (1), Messeigneubs (2), Messieurs,

Dans cette parole, que j^ puis bien appeler le chant premier du divin poème de la création, vous

(1) s. Em. le cardinal Carerot, archevêque de Lyon.

(2) NN. SS. Forcade, archevêque d'Aiz ; Pichenot, archevêque de Chambéry ; de Charbonnel, ancien évêque de Toronto ; Rivet,

avez en abrégé Tesprit, Thistoire, les œuvres de la sainte Eglise catholique.

Née du Verbe incarné, elle est comme Lui, pour rappeler le langage des Pères de Nicée, lumm de lumine : venue de la lumière, elle engendre la lumière. Elle n'a jété établie en ce monde qu'afin de chasser devant elle les ténèbres de l'ignorance et du péché; et depuis les premières prédications de Tapôtre saint Pierre jusqu'aux plus récentes paroles tombées de la plume ou des lèvres de Léon XIII pour défendre les droits de la foi et de la saine raison contre les sophismes de la fausse philosophie et les attaques de l'incrédulité, toute l'action de TEglise n'est qu'une application de la parole souveraine à laquelle il a plu de créer la lumière avant de créer le monde. Dixitque Deus: Fiat hix, et facta est lux.

Je ne chercherai point ailleurs l'apologie de nos œuvres d'enseignement, et je ne veux pas revendiquer pour nos écoles, de quelque degré qu'elles soient, une devise qui réponde mieux à l'histoire de leur passé et aux espérances dont nous aimons à saluer leur avenir.

Oui, Messieurs, soit qu'il s'agisse de donner aux

évêque de Dijon ; Mermillod, évoque d'Hébron ;TimnAz, évêqaede Tareutaise ; Marchai, évêque de BeUej; Besson, évêque de Nîmes; Vigne, évoque d'Oran ; Kosset, évêque de SaintJean-de-Mau- Tienne ; Bouange, évêque de Langres.

enfants du peuple, avec les principes nécessaires delà religion el de lamorale, les premiers éléments des connaissances humaines;

Soit qu'il faille préparer aux carrières dites libérales les jeunes gens appelés à servir leur pays dans les nobles labeurs de Tesprit;,

L'Eglise n'a qu'un but, un désir, une ambition : c'est de faire et de répandre la luaiière.

J'ajoute qu'en présence des préventions, des calomnies, des difficultés de toute sorte au travers desquelles il lui faut poursuivre sa mission en ce monde, l'Eglise n'a pas de plus grand intérêt, de ressource plus assurée, de justification plus éclatante que la pleine diffusion de la vérité. S'adressant alors à tout ce qu'il peut y avoir de plus honnête et de plus loyal dans les consciences, elle ne revendique pour elle d'autre faveur que d'être connue et jugée avec impartialité. Tgute son âme, tout son cœur s'échappent dans cette prière qui est un appel à la puissance de la vérité et au triomphe de la justice: « Que la lumière se fasse: Fiat lux ! »

Telles sont les deux pensées pour lesquelles je sollicite l'attention de ce nombreux et brillant auditoire.

Je ne sauraii^ avoir la prétention d'exposer en détail ce que j*appelle l'histoire du ministère intellectuel de l'Eglistf en ce monde.

Tant de fois déjà on a tracé, de main de mattre, le tableau des ignorances et des turpitudes où, sous les dehors d'une brillante civilisation, était tombée la société païenne, que je m'abstiens de revenir sur des faits suffisamment connus de mes auditeurs. D'ailleurs, tout a été dit en quelques paroles terriblement sobres et significatives de l'apôtre des Gentils, au commencement de son Épître aux Romains.

Saint Paul, familier avec la grande littérature de la Grèce, et probablement aussi avec celle de Rome, savait à quoi s'en tenir sur la valeur de tant de beaux et vigoureux esprits, assurément faits pour donner la lumière aux hommes, si la création de la lumière n'était par excellence une œuvre divine.

Certes, ce n'étaient point de médiocres génies ni des artisans de ténèbres que les Platon, les Aristote, les Cicéron et tant d'autres auteurs que nous aimons à relire et dans lesquels nous admirons, avec des beautés de premier ordre, des jets

de lumière dont nous demeurons encore éblouis.

Toutefois, aucun d'eux n'avait réussi à faire cette pleine lumière, seule capable d'éclairer et de vivifier le monde; et tous ensemble y avaient échoué. « Us se sont évanouis dans leurs pensée^,» dit TApôtre dans le redoutable jugement qu'il porte surtoutjle labeur de la philosophie antique. « Leur € cœur éloigné de la sagesse s'est obscurci ; et à « cause de cela. Dieu les a livrés à l'imputeté. » Evanuenmt in cogitationibus suis. Obscuratum est insipiens cor eorum, Propter quod tradidit illos Deus in immunditiam (1).

Aussi, en dépit des chefs-d'œuvre mis au jour par ces grands hommes, le cri unanime des intelligences dans tout le monde ancien est un appel à la lumière, Fiat luXy comme le cri unanime des cœurs altérés de moralité est une touchante supplîcation qui monte de la terre au ciel pour obtenir le don et le règne de la justice. Borate, cœliy desuper, et nubes pluant justum (2) !

La réponse providentielle à cette prière si pathétique. Messieurs, vous la connaissez.

Dieu, ému de cette immense mis^re et de cet immense besoin, donna la lumière; non pas la lumière abstraite, pâle, froide des premiers axio-

(1) Rom., 1,21, 24.

(2) Isaïe, ZLV, 8.

mes de la méthaphysique : vérités indiscutables sans doute, mais incapables d'échauffer et de vivifier les âmes ; ni même seulement un rayon de sa grâce, envoyé directement par Télernel foyer de la vérité et de la charité ; mais il donna le principe même de la lumière. 11 est venu sur la terre, par pitié et par amour pour nous, Celui qui a dit de Lui-même, sans que personne, ni alors, ni depuis, ait pu ie convaincre d'avoir trompé les hommes: (( Je suis la lumière du monde, et qui me suit « ne marche pas dans les ténèbres ». Ego sum lux mufidi : qui seqintur me^ no7i ambulat in tenebm. Une science critique, qui se donne fièrement pour le dernier mot des conquêtes de l'esprit moderne, affirme n'avoir trouvé dans l'Evangile aucune trace du dogme de la divinité de Jésus-Christ, lequel ser.ait uniquement dû à une lente et difficile élaboration, achevée seulement au iv* siècle, et qui devrait sa première formule aux docteurs du concile de Nicée. Je ne discuterai pas cette assertion, cent fois réfutée. Je dirai seulement qu'à ce paradoxe la simple affirmation du maître oppose une irréfutable démonstration, — ou pour mieux dire (car une démonstration présuppose un travail discursif et tout Tappareil de l'argumentation scolastique), la parole de Jésus-Christ est par

(1) Joann., vin, 12.

elle-même une évidence lumineuse, devant laquelle fuient les ténèbres accumulées autour de cette question capitale par une science incomplète ou l'esprit de parti. Sicut fulgur coruscans de sub cœlo,.,y ita erit Filius hominis m die sua {V),

Mais Jésus-Christ, lumière éternelle donnée au monde pour Téclairer et le sauver, n'a pas aimé rhumanilé pour un jour ni pour un siècle. Il Ta aimée jusqu'à la fin. Infinem dilexit eos (2). El non seulement « les dons de Dieu sont sans repentance (3) », mais il a plu au Dieu illuminateur et rédempteur de s'astreindre à une loi de providence, en vertu de laquelle ses coopérateurs et ses disciples feraient plus que lui-même pour cette grande cause de la diffusion de la lumière. Qui crédit in me y opéra quœ ego faciOy et ipse faciet, et majora korum faciet (4). Jesus-Christ avait éclairé seulement un point duglobe etun petit peuple méconnu ou méprisé. Ses apôtres auront pour mission de porter la lumière au monde tout entier et d'éclairer toutes les nations de la terre. Euntes in mundum universuniy docete omnes génies (5).

Quelle merveilleuse histoire, Messieurs, que la

(1) Luc, XVII, 24.

(2) Joann., xiii, 1.

(3) Sine pœDitentiaBuntdona Dei. (Rom. zi, 29.) (i) Joann., xiv, 12.

(5) Marc, zvi, 15 ; Matth. XXYin, 19.

naissance, la diffusion et les progrès de la lumâttj évangélique ! Pierre commence, Paul commentt; les autres continuent. Le flambeau passe de maâlj en mains, de génération en génération, d'j

en Eglise.

Et qaasi cnraores ^itaï lampada tiadant.

(LUCBST.)

La lumière va de l'Orient à rOccideni, dtf glaces du Nord aux sables brûlants de rAfriqi»; puis à un autre Orient, où la portent les Thomas et les Barthélémy, dont plus tard un saint Françoii* Xavier continuera les travaux et poursuivrais pacifiques conquêtes. C'est vraiment la marcki ascendante deFastre du jour, allant de lapreniièn aurore aux ardeurs du plein midi. Progreditm quasi aurora consurgens (1). Les ténèbres reculent; le paganisme se cache ; la philosophie helléniqoe se sent vaincue. En dépit des retours insidienXi parfois terribles, à certains moments presque victorieux de l'esprit d'erreur et de mensonge dissimulé dans les hérésies, le fiât lux retentit dam le monde tout entier, et chaque siècle justifie à soa tour le mot de Pascal, repris et confirmé par Bossuet : <c L'histoire de l'Eglise, c'est l'histoire de « la vérité (2) > .

(1) Cant., CI. 2.

(2) Pascal, éd. Havet, Pefuées, art. zznr, n» 81 , p. 3S0. -* Bossaet, Bermon sur la divinité de la leligion.

C'est précisément dans ce travail si imposant de la diffusion de la lumière chrétienne, allant à tous les lieux et se transmettant fidèlement à tous les temps, qu'il serait intéressant pour nous de suivre Faction spéciale de TEglise sur la formation intellectuelle des générations humaines, et par conséquent sur le ministère de renseignement. Il ne s'agirait plus alors de la voir à Tœuvre pour combattre les ténèbres morales qui obscurcissent aux regards de tous les hommes les vérités indispensables au bon gouvernement de la vie présente et à la conquête delà vie éternelle ; il s'agirait d*étudieret d'exposer ce qu'elle a fait pour l'aflranchissement et pour le progrès de l'esprit humain.

Oui, Messieurs, si agréablement qu'on nous plaisante sur notre goût inné pour ri;^norance, en abusant d'une saillie un peu paradoxale de M. de Maistre ; avec quelque perfidie que l'on exploite contre nous, à cet égard, les préventions de la génération contemporaine, je dis que l'Eglise catholique peut faire bonne figure dans Thistoire générale des lettres et deâ sciences. Vous en jugerez, si vous voulez prendre connaissance de ce que j'appelle en langage technique « ses élals de service » dans la noble carrière de l'enseignement public.

A peine sortie des catacombes, presque au lendemain des invasions barbares, avant même de s'èlre débarrassée complètement do l'incxlricable réseau des hérésies des premiers siècles, tout en

Mgr Pkb&aud. — Œu7^el^ t. II. 36

luttant énergiquement pour maintenir son indépendance contre des princes violents, trop oublieni de leur baptême et impatients du joug des vertus prèchées par TEvangile, l'Eglise organisait sans bruit, à l'ombre du clocher paroissial ou des premiers monastères bénédictins, l'enseignement primaire universel et gratuit : et tandis que Tantiquité païenne fermait au vulgaire les écoles des philosophes ou ne vendait qu'aux riches les leçons des rhéteurs et des grammairiens, « c'était Thon- « neur de l'enseignement chrétien (je suis hea- « reux de vous citer ici votre Ozanam) d'avoir (( aimé les hommes plus que la science, et ouvert « à deux battants les portes de l'école pour y faire « entrer, comme au festin de l'Evangile, les « aveugles, les boiteux et les mendiants (1) >.

Plus tard, un concile romain, tenu à Latran en 1078, constituait à son tour l'enseignement secondaire et les premiers éléments de l'enseignement supérieur, en groupant auteur de chaque église cathédrale des maîtres chargés de communiquer à la jeunesse studieuse la science des sept arts libéraux (2).

(1) Osanam. Des écoles et de Vimtruotion publique en Italie aum temps harharei, (Envies oomplètes, t. II, p. 896.

(2) L'Eglise ne pensait guère alors qu'un jour viendrait où œ mot de Cl libéral »» détourné du sens dans lequel eUe ravaxt emprunté à la meilleure antiquité classique, serait employé, soit pour jeter la division dans ses rangs, soit pour créer oontze eUe dln-

Ecoutez encore ici le témoignage si autorisé du savant chrétien et lyonnais dont la vaste érudition me sert de guide en cette question :

« L'Église avait fondé Tinstruction primaire ; « elle l'avait voulue universelle et gratuite en or- « donnant que le prêtre de chaque paroisse apprît (( à lire aux petits enfants, sans distinction de « naissance y sans autre récompense que les pro- « messes de l'éternité. L'instruction supérieure <( fut assise sur les mêmes bases. Les chaires ins- (c tituées auprès des sièges épiscopaux eurent « leur dotation en fonds de terre, en bénéfices as- <( signés par la libéralité des évêques et des grands. « La parole du msdtre ne coûtait rien aux disci- « pies, et, selon Fédit de Lothaire, la .pauvreté « cessa d'excuser l'ignorance (1). »

Que ne puis-je, Messieurs, vous redire le langage dans lequel les Papes, en plein moyen âge, ont parlé de la science, de l'étude, des nobles labeurs de l'esprit ; quel sentiment profond ils ont eu de leur responsabilité par rapport au ministère de l'enseignement ; à quelles créations magnifiques

justes préTentioxis et la représenter comme rennemie-née de ces sages et légitimes libertés dont elle est, an contraire, lameillenre BauTegarde et la pins sûre garantie. ÏTH tpiritut Domimi, iH l\JbeHai(ll Cîor., III, 17).

(1) Ozanam. Œnvres, II, 396. La Constitution de Tempereur Lothaire relative à renseignement est de Tan 828. Pour le texte, voir la collection de Pertz, Monnm. Oerm, leg., I, 249.

ils ont prodigué leurs encouragements, leurs bénédictions, les dons de leur munificence pour multiplier en Europe les foyers intellecluels, et pour en faciliter l'accès aux étudiants pauvres ! Je troih vais, il y a quelques jours, dans une bibliothèque de Rome, les nombreux et décisifs témoignages de ces sollicitudes du Pontificat suprême pour 11 diffusion des lumières, en relisant les Bulles de fondation de ces célèbres Universités dont nous avons entrepris de ressusciter les glorieuses traditions, et que nous voudrions de toute notre âme voir reprendre la direction du mouvement inteJlectucl et scientifique de notre temps (1) !

Ainsi, dès les commencements, au milieu même des conditions les plus défavorables, quand la société civile était encore presque dominée par des besoins matériels et en proie à la violence desplos brutales passions, TÉglise, qui prêchait sans reli\che rÉvangile éternel pour sauver les âm<»5, multipliait ses efforts et ses fondations pour éclairer l'esprit humain et civiliser la société (2).

Papes, évêques, conciles: tous travaillent à faire la lumière.

(1) Nous donnons, à la suite de ce discours, quelques eztniti de ces Bulles pontificales.

(2) Inter tcnebras squaloremque rudioiia «btî scientUniB lumen et splendorcmartiumaluityTigentemqne servarit. (l*Kpii^ Encycl. In4crntahili Leonis Papse XIII.)

Il est facile, à distance, de relever les insuffisances, de noter les lacunes, et même, si Ton veut, de critiquer les puérilités de certaines parties de l'enseignement donné dans les écoles fondées^gouvernées, entretenues par Tautorité ecclésiastique et uniquement par elle. Il serait aussi juste, au nom des découvertes les plus modernes, de railler les moyens modestes dont nos pères se servaient^ non seulement en nous gardant, mais en augmentant par leur travail personnel le dépôt qu'euxmêmes avaient amélioré, après Favoir reçu de leurs aïeux. Mais quoi ! ne peut-on rendre hommage à la merveilleuse invention de Fimprimerie sans déprécier le labeur patient et vraiment si artistique de ces csdligraphes auxquels nous sommes redevables de la conservation de tant de précieux manuscrits? Et parce que, en prenant son essor, le génie de Fhomme se joue avec la vapeur ou avec Félectricité pour vaincre, et presque pour supprimer la distance; parce que de puissants instruments et d'ingénieuses machines lui per* mettent, ici, de descendre dans les entrailles de la terre, afin de lui ravir ses secrets ou de lui arracher ses trésors ; là, de s'élancer dans les régions du monde sidéral pour décrire les révolutions des astres, et même pour soumettre à Fanalyse chimique leurs éléments constitutifs, faut-il ne tenir aucun compte des efforts accomplis pendant des siècles, sous la direction de l'Église^ d'abord pour empè-

cher le flambeau de la science de s'éteindre, puis pour la iransmeltre aux générations futures, ayec la noble et loyale assurance que jamais la science vraiment digne de ce nom ne contredira les enseignements révélés, pas plus que la relig-ion ne s'opposera jamais à la légitime expansion et aux pro- | grès désirables de l'intelligence humaine î

Si je pouvais avoir la prétention irréalisable d'être complet dans cette rapide exposition du rAle enseignant de TÉglise, je devrais ne pas passer sous silence lapart considérable prise à cette œuvre par les Ordres monastiques.

Les travaux les plus récents en font foi, et ici je dois saluer d'une mention spéciale cette belle Histoire des moines d'Occident dont l'auteur s'est acquis des droits immortels à la reconnaissance des catholiques, pour la part qu'il a prise à la conquête de la liberté de l'enseignement, cette noble et sainte cause dont le jeune comte de Montalembert fut l'intrépide soldat, avant de devenir, dans nos assemblées délibérantes, son plus éloquent et son plus persévérant défenseur.

J'apprends donc de ce travail monumental élevé à la gloire de l'Institut monastique en Europe, que plus les abbayes étaient renommées pour la science de. leurs religieux, plus elles étaient approuvées et vénérées dans l'Église (1).

(1) Moine» éC Occident, vi, 146

L'oubli des lettres, oblivio litterarum, comme s'exprime un moine historien du xi* siàcle (1), fut toujours signalé comme une cause de décadence au sein des instituts religieux, et le rétablissement des études était un point essentiel dans toutes les réformes.

Le duc Tassillon de Bavière était donc parfaitement autorisé, en parlant des fondations de ses ancêtres, à les qualifier de « monastères d'études », monasteria studiorum.

Je puis me permettre, je pense, de rappeler ces souvenirs avec quelque fierté, puisque je possède dans mon diocèse les ruines de cette abbaye de Quny, dont le nom à lui seul suffirait à venger l'institut monastique des accusations que la frivole ignorance ou la passion du parti-pris se permettent encore à son égard.

Cluny ! c'est là, Messieurs, au témoignage d'un ancien etvéridique historien, « que les enfants de la plus humble condition étaient élevés avec plus de soin que n'importe quel fils de roi ».

Ecoutez bien ceci , Messieurs les publicistes ou Messieurs les orateurs, qui ne vous lassez pas de répéter que TEglisc est ennemie des lumières, et que ses préférences ont toujours été pour les privilégiés de la naissance et de la

(1) GnUUame de Malmesbury.

fortune ; et, pour que vous n'en ignoriez pas, laissez-moi vous dicter, de mot à mot, ce telle

d'une vicifie chronique, auquel je vous prie de donner une loyale attention :

Difficile fieri potesl ut ullus filius régis majore diligentia nutriatvr in paiatio quam puer quilibet minimus in Cluniaco (1).

Il était donc de haute convenance, et TEpiscopal français Ta compris, de faire une place aux représentants des Ordres religieux dans les nouvelles Universités catholiques (2). Ils y sont une récompense des services rendus, et ils perpétuent une tradition dont TÉglise est tout à la fois fière et reconnaissante.

En vérité, si j'envisage les services professionnels de TEglise en matière d'enseignement, et d'ensoignement à tous les degrés, elle a réalisé pour sa part le fiât lux de TEsprit illuminateur, et fillo de la lumière, elle a contribué à répandre partout la lumière. Et facta est lux.

(1) s. Udalric, moine de Cluny, contemporain de 8. Orégoiw VII. D^Acherj, Spicileg., I, 690. Histoire dc9 moines d'OeeUtiU, vi, p. 167. Âupsi un savant moderne, dont Timpartialité en œi questions ne saurait être suspectée, a t-il pu dire qa*an mojcA âge a on distribuait la science au peuple & la porte des érêchéc a et des couvents, comme on donnait du pain aux pauvres ^ d des remèdes aux malades 7> (Ch. Magnin, Revue de» Ikit* Mondes, U* série, t. VII.)

(i) Voir à Tappendioe le magnifique témoignage rendu à li

J'ai dit en second lieu, Messieurs^ qu'en face des oppositions, des contradictions, des calomnies de ses adversaires, la grande, sinon Tunique ressource de rÉglise, avait toujours été et serait toujours de mettre sa confiance dans la puissance de la vérité, et de provoquer la manifestation de la pleine lumière.

L'Église n'a rien de commun avec ces sociétés malfaisantes où de néfastes complots se trament dans Tombre contre les principes de l'ordre moral et social. On a essayé, il est vrai, de faire croire qu'elle aussi, à l'instar des vieilles théurgies de l'Orient, avait un enseignement secret, réservé aux seuls initiés et plein de scabreux et redoutables mystères. On a même cité des textes (1). Peu s'en est fallu qu'on ne représentât nos séminaires comme des officines dangereuses, où, à l'aide des

mission intellectuelle des Ordres religieux dans TEncyclique Ubi jn'imum adressée au monde catholique par S. S. le Pape Pie IX, le n juin 1847.

(1) Voir le discours prononcé par M. Paul Bert, le 5 juillet 1879, à la Chambre des députés. Voir aussi la réponse très péremptoire faite & ce discours par le R. P. Clair, de la Compagnie de Jésus.

alambics de la casuistique, les futurs ministres du sanctuaire se préparaient, loin de tous les regards, à veiner de mortels venins dans les consciences et à faire tomber en putréfaction la moralité individuelle et sociale. Autant vaudrait mettre les médecins hors la loi, parce qu'ils s'occupent de l'étude des poisons, pour en prévenir les funestes effets et désarmer les passions homicides qui s'en servent contre la vie humaine 1

Non, Messieurs, l'Église n'enseigne pas et n'opère pas dans les ténèbres. Comme son Hattre, elle peut dire : (c Je ne parle pas dans le secret (( J'enseigne dans les temples où tous les fidèles « se rassemblent, et je professe ma doctrine on- « vertement, à la face du monde (1). >

Je viens de citer Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sa conduite a été et demeure le modèle de la nôtre. Relisez dans saint Jean l'histoire si vivante, si dramatique, de sa lutte contre le pharisaîsme ; on peut dire qu'en ce qui le concerne elle se résume tout entière dans cette parole : c Que la lumière se fasse ». Fiat lux!

On méconnaît le caractère divin de sa mission et de sa personne : il en appelle tantôt au témoignage des Écritures : « Cherchez-y la lumière sur moi, et

(1) In occulto locuttts sam xiihil. Ego palam locatossam mimdo. Ego semper docai in synagogis et in temple que omnet Jnd'fii coQvemant.(Joann., xviii, 20.)

vous la trouverez » : Scrutamini Scripturas, quo' mam ipsœ testimonium perhibent de me (1) ; tantôt à. l'évidente et surnaturelle excellence des prodig'es de miséricorde qu'il accomplit en convertissant les pécheurs, en guérissant les malades, en ressuscitant les morts. Non creditis quia ego in Pâtre et Pater in me est ? Alioquin, propter opéra ipsa crédite, Multa bona opéra ostendi vobis ex Pâtre meo : propter quod eorum opus me lapidatis- (2) ?

On lui prête des intentions criminelles ; on attribue à Béelzebuth, prince des ténèbres infernales, ce qu'il accomplit pour donner la preuve irrécusable de sa divinité et faire entrer dans les esprits la lumière de la foi. Il récuse ces jugements précipités et systématiques, il proteste contre ces étroites et iniques préventions ; il réclame l'application de la justice qui va au fond des choses. Nolite judi" care secundum faciem^ sed jtistum judicium judicate.

Mais qu'est-ce que tout cela, sinon un fiât lux pour décider ces esprits enténébrés à recevoir la lumière? Et si, un jour, l'âme débonnaire du bon Maître se trouble, s'attriste et s'indigne presque jusqu'à la colère, c'est en une circonstance où il lui faut constater que cet appel à la vérité et à la justice se heurte à la muraille d'airain du parti-

(1) Joann., v, 39.

(2) Joann., z, 32, 38

pris, et que ces orgueilleux sont décidés à repousser sans examen toute diffusion de la lumière et toute prévenance de la grâce. Et circumspidens eas cum ira, contristatus super cœcitate cordis eonim (1).

Cette attitude du Sauveur Jésus à Tégard de ses contradicteurs, ce langage si loyal, cette confiance dans la puissance souveraine de la vérité : voilai Messieurs, toute Thistoire de FÉglise catholique aux prises avec les préjugés et avec les passions, dans le passé comme dans le présent, autrefois et aujourd'hui. Elle aussi, a constamment demandé l'application de la méthode impartiale qui cherche la seule vérité et n'a d'autre préoccupation que le triomphe de la justice. Fiat lux !

C'est à quoi se résume tout l'admirable travail de ces premiers apologistes qui ont lutté avec tant de sincérité et de courage contre le paganisme armé de systématiques calomnies et préventions à l'égard de la bienfaisante lumière de l'Évangile.

Écoutez Athénagore adressant à l'empereur Marc-Aurèle ce noble langage :

« Nous ne craignons pas de produire notre af* « faire au grand jour et de vous montrer qu'on « nous accable sans motif et contre toutes les lois ; « ne nous livrez pas sans défense aux coups des « sycophantes.

(1) Marc, III, 6.

• Nous consentons de grand cœur à être jugés « sur les griefs qu'on fait valoir contre nous. S'ils a sont fondés, qu'on nous punisse. Mais examinez « les faits. D'ailleurs, nous ne réclamons pas de « privilèges ; nous demandons seulement qu'on <c tienne la balance égale entre nos ennemis et <t nous ! Qu'on nous juge, nous y consentons ; « mais qu'on nous juge sur ce que nous sommes, « et non sur l'opinion préconçue qu'on a de notre « doctrine. » Quod commune jus est omnium nos postulamus, ut judicemur non propter nomen^ sed pr opter crimen (1).

Ecoutez encore les éloquentes protestations de Tertullien dans son Apologétique aux Césars :

a La vérité ne demande pas de grâce. Etran- « gère ici-bas, elle sait que, parmi des étrangers, « on trouve facilement des ennemis. Son origine, « sa demeure, son espérance, son crédit, sa gloire, « tout est dans le ciel. Pour le présent, elle ne « réclame qu'une chose, c'est qu'on examine au « grand jour, en pleine lumière, la cause des •< chrétiens. Elle ne redoute que d'être condamnée i< sans examen. » In aperto, m ipso vertice civita-

(1) T* reifVff «^•9'a«atra^ lo*»! nLAt nunTv a|i«v,afff .... t^rm /n' TO^ia»! xai iÇn/AcTi. (Athénagore. Leg. pro ChrittianU, 1, 2. A la suite des Œuvres de saint Justin^ dans la belle édition des Bénédictins.) Voiries savantes leçons de notre ancien collègue à la Sorbonne, Mgr Freppel, aujourd'hui évêque d'Angers. Les Apolo* gistet ehrétienêau II* tièele, t. il, p. 112 et suiv.

tisprâssideniibusadjudicandum^ palam dispicere et coram examinare quid sit liquida in causa christia-

nonim Unum gestit interdum ne ignorata dam-

netur (1).

Oublions, Messieurs, la distance des siècles, et ne cherchons pas à nous envelopper timidement du voile des allusions. Ce voile, je le déchire, et je ne crains pas de vous dire que dans ce langage, dans cette méthode de nos plus anciens apologistes, vous avez précisément le langage et la méthode dont nous nous servons à Theure présente lorsque nous traitons la question de la liberté de renseignement ; cette question dont on avait fini par trouver l'heureuse solution dans Tintelligence de la liberté et dans le respect du droit d'autrui, et qu'on a eu la malencontreuse habileté de transformer en un drapeau de guerre civile partageant la France en deux camps ennemis.

Il est inutile de vous redire les accusations formulées contre le rôle de l'Église en matière d'enseignement et répétées, à cette heure, par tous les échos de la tribune et de la presse.

Comme loyauté et force de polémique, ces accusations valent celles des païens qui osaient qualifier de festins meurtriers et d'infâmes orgies la célébration par les chrétiens du plus touchant,

(1) Tertun, y Apoloif., c. I.

du plus doux et du plus pur de tous les mystères de la religion, le divin sacrifice de FEucharistie.

Aux insinuations odieuses et aux calomnies nous répondons, à la suite des Athénagore et des Tertullien :

Examinez notre cause au grand jour et en pleine lumière. Quid sit liquida in causa christior norum.

Qu'on nous juge, soit ; mais d'abord qu'on nous connaisse ! Et puisqu'il s'agit d'une liberté commune à tous, qu'on ne fasse pas de loi d'exception contre nous qui ne revendiquons pas de privilèges. mais seulement l'application et le partage du droit commun. Quid commune jus est omnium nos pastulamus,

U s'agit de savoir si nous sommes des apôtres d'ignorance, des artisans de ténèbres, des ennemis de la science, à la foi incapables et indignes d'exercer le grand ministère de l'enseignement. • Il s'agit de savoir si nous sommes de mauvais citoyens, des semeurs de discorde, créant fatalement l'antagonisme entre deux Frances rivales, l'une qui serait la France du progrès et de la liberté; l'autre, la France de la servitude, de l'ignorance et de la bsirbarie.

Ces choses ont été dites très haut. En plus d'une circonstances, on leur a donné la valeur de déclarations officielles.

C'est un grand procès qui se plaide au tribunal

de Topinion publique. Nous ne refusons pas d'être jugés ; mais nous voulons être jugés suivant la justice, en plein jour ! Nous demandons que la lumière se fasse, et avec Jésus, dans un des touchants épisodes de sa Passion, nous vous disons simplement, mais fièrement : « Si nous avons mal « parlé ou mal agi, faites-en la preuve ; mais si « nous avons dit et fait le bien, de quel droit nous « frappez-vous ? » Si maie loeutus sum^ testimonium perhibe de malo ; si autem bene, quid me cœdi${i)?

Prouvez donc, avant de nous condamner, que la jeunesse sortie de nos écoles est inférieure en science, en vertu, en dévouement, en patriotisme à celle qui n'a pas eu PÉglise pour institutrice.

Produisez les statistiques officielles des brevets de capacité délivrés aux enfants qui fréquentent nos écoles primaires congréganistes.

Relisez les listes d'admission qui ouvrent aui jeunes gens formés dans nos collèges et institutions secondaires les portes des grandes écoles de l'État.

Consultez les verdicts dejs jurys mixtes appelés à prononcer sur les examens des étudiants de nos Universités Catholiques.

Faites loyalement cette triple enquête et vous

<1) Joann., zvill, 23,

verrez si nos jeunes disciples n'auraient pas le droit de se venger de tout le mépris dont on prétend accabler leurs maîtres en redisant à leurs injustes contempteurs cette noble parole de Job : « Nous c avons autant de cœur et d'esprit que les autres, c et nous prétendons ne le céder à personne i> en sagesse et en science. Etmihi est cor sicut et vobù, nec inferior vestri sum (1).

Pourquoi donc nous frapper et nous proscrire ?

Mais nos succès scolaires ne sauraient être niés . Aussi n'est-ce pas sur ce point qu'il importe de faire la lumière. Quoi ? Faut-il prouver que nous ne sommes ni des citoyens dangereux, ni de mauvais Français ?

Abrégeons, et ne consultons pas l'histoire des siècles. Allons aux faits dont tous ont été témoins.

Il y a dix ans, quand Teffroyable malheur delà guerre étrangère s'est déchaîné sur notre pauvre France, avons-nous refusé notre part du commun péril? Avons-nous marchandé notre dévouement à la patrie envahie ? Avons-nous ménagé notre sang sur les champs de bataille? Fï«^ lux !

Lorsqu'après la guerre étrangère, le fléau plus horrible de la guerre civile est venu mettre le comble à nos maux, est-ce au nom du Christianisme et de l'Eglise de Jésus-Christ que des misérables

(1) Job, XII, 3.

Mgr PlEBRAUD. — Œuvres, t. II. 37

ont arboré le drapeau rouge et fait couler pendant deux mois des torrents de sang français ?

Et si, de nos jours, au milieu des lenteurs et des difficultés d'une reconstruction nationale et sociale à laquelle, selon nous, devraient travailler sans distinction de partis ou d'opinions tous les hommes de cœur ; si, dans les débuts d*un essai politique au succès duquel on devait intéresser tous les Français en garantissant à tous le respect de leurs droits et de leurs libertés, on voit réapparaître, surtout depuis un an, des symptômes menaçants, qui donc, je le demande, a jeté dans nos rangs le fruit empoisonné de la discorde ? Quia troublé redit de pacification enfin conclu après tant de pénibles luttes et de laborieux efforts? Qui, enfin, est venu faire en cette pauvre France, condamnée à périr si on la divise, deux camps, l'un de ceux qui veulent proscrire, et l'autre de ceux qui ne veulent pas être proscrits?

Oui, que la lumière se fasse sur toutes ces questions. Fiat lux ! et que la conscience publique éclairée prononce en connaissance de cause sur les imputations dont nous sommes l'objet. Quid sit liqtddo in causa c/iristia?wmm coram examimre.

Mais, Dieu merci ! la lumière se fait. De toutes parts, en France cl h l'étranger, dans les rangs même de la presse protestante, de la part d'hommes «lue ne rattache à l'Eglise aucun lien de foi commune ou de filiale obéissance, et qui jugent ce

grand procès par les seuls principes de la droite raison et delà vraie justice, les attentats qui menacent la liberté des catholiques sur le terrain de l'enseignement nesontpas seulement condamnés, ils sont flétris. C'est une réprobation unanime dans laquelle se rencontrent, de tous les horizons politiques ou religieux, tous ceux qui ont le loyal souci et le respect sincère des droits d'autrui.

Je termine, Messieurs, en répétant une fois de plus la fièrc parole d'Athénagore. Elle est aujourd'hui la devise sous laquelle s'abritent les efforts de TEpiscopaî pour défendre, avec la liberté de l'enseignement, les droits sacrés de la conscience ai ceux de la famille. « Nous ne réclamons ([u'une chose, c'est le partage du droit commun, i^

Nous ne demandons pas qu'on nous fasse gr«^ce, dirons-nous encore avec Tertullien, nous demandons seulement qu'on nous fasse justice.

Fiat lux! Nous savez, Messeigneurset Messieurs, si c'est le vœu du très illustre et vénéré Pontife que jeviens de quitter, et dont j'apporte les bénédictions à notre grande Œuvre de l'Université Calholique de Lyon. Répandre à flots la lumière pour vaincre la conspiration des ténèbres ; marcher avecime sainte ardeur à la tête de toutes les conquêtes intellectuelles; montrer au monde et lui faire aimer dans l'Eglise catholique la grande ouvrière de Dieu pour les conquêtes pacifiques de la sagesse et de la science : voilà le noble labeur auquel

Léon XIII nous convie tous par ses exhortations et par ses exemples.

Disons donc tous avec avec lui, d'un même esprit et d'un même cœur : Que la lumière se fasse !

Et la lumière se fera.

Ce sera le triomphe de la vérité et du droit.

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